La Femme existe !

Voilà un titre
Parfait pour
S’attirer les foudres
De la lacanosphère, isn’t it ?
Cette affirmation nous a cependant traversé l’esprit
En sortant d’une conférence psy
Ou typiquement
Le « La Femme n’existe pas » de Lacan
Avait été of course
Une nouvelle fois ressorti
Devant une salle endormie ou convaincue à la cause

Et si cette petite phrase
Avait dans le même temps
Qu’elle était prononcée
Été discréditée par son auteur
« On a tendance à trop le dire dans le milieu », lança-t-il
Nous remarquions qu’après deux heures de débat
Il n’y avait au final
Pas d’autres propositions
La répétition du mot phallus
Toutes les 1 minute 30
Et le choix de présenter la femme
Cette infinie énigme
Toujours à travers le même genre de portraits
Marilyn Monroe
L’Ange bleu
Une mystique
L’Emma de Flaubert

Nous supputions qu’une partie de la salle
– Des étudiants de 20 ans et des poussières égarés
Ne savaient pas vraiment de qui il s’agissait
Ou alors s’en fichait
Et après tout
N’auraient-ils pas raison
De dire à Lacan et aux autres
Si, désormais La Femme existe
Regardez donc le clan Kardashian
Ces filles, elles y croient, elles
Elles essaient de l’incarner
La Femme !

Provocation à part
Il nous faut donc encore revenir
Sur la donna
Éternel mystère & miss-taire
Qui provient peut-être du fait que Freud
Même s’il a beaucoup écrit sur la femme
Nous a laissé sur
Son fameux
«Was will das Weib?

Car il semble bien que l’inventeur de l’analyse
N’ait jamais su
Ce que voulait la belle bouchère ou Irma
Dora ou même sa fille Anna
Ainsi que la (douce) Martha
Que voulaient donc ces différentes femmes
Dont le destin a croisé l’inventeur de l’analyse ?
Anna voulait être un homme comme papa, maybe ?
La belle bouchère ne voulait pas qu’on sache ce qu’elle voulait
Afin de ne pas être satisfaite (hystérie mon amour)
Dora voulait Madame K., et Freud, le devina-t-il ?
Et que voulait Martha ?

En fait, comme tout le monde le répète dans le milieu
Freud dans sa démarche
Semble avoir buté sur l’idée d’un destin féminin
Qu’il voulait anatomique et pudibond
La femme devait incarner la femme
Et pour ce faire se marier, faire des enfants, aimer un homme
Le tout afin de se réaliser
Lacan, lui, a justement tenté de sortir la femme
De cette logique phallique et phallocentrée
Avec sa petite phrase célèbre
Signifiant que la femme incarne un au-delà de ça
Un au-delà de l’Autre
Peut-être un trou
Une béance
Et donc que La Femme n’est qu’un leurre
En quelque sorte

Dans le Séminaire 20
Lacan explique ainsi

« La femme »…mettons lui un grand L pendant que nous y sommes ça sera gentil [ Rires ] …à ceci près que La femme, ça ne peut s’écrire qu’à barrer «L». Il n’y a pas « La » femme… article défini pour désigner l’universel … il n’y a pas « La » femme puisque… j’ai déjà risqué le terme, et pourquoi y regarderais-je à deux fois ? …puisque de son essence, elle n’est «pas toute».

« s’il n’y a donc de femme, qu’exclue par la nature des choses comme « L/a femme » (NDLR plaçant la barre sur le LA femme) il n’en reste pas moins que si elle est exclue par la nature des choses c’est justement de ceci : que d’être «pas toute», elle s’assure comme « L/a femme » de ceci, que par rapport à ce que désigne de jouissance la fonction phallique, elles ont – si je puis dire – une jouissance supplémentaire »

Tout tourne donc autour
De cette idée de « jouissance supplémentaire »
De ce « pas toute »
La femme échappant au phallus
Dans ce qu’elle incarne, désire
Dans sa façon même de jouir
La femme n’est pas toute phallique
Donc elle n’est pas La Femme
Ou plutôt la Femme n’est pas

Même si les Lacaniens
S’accordent sur ce fait
Cette donnée
A cependant un effet étrange
Sur le discours psychanalytique
Selon nous
Car celui-ci se réduit trop souvent
A la présentation de femmes
Cherchant à incarner la Femme
Pensant être la Femme
Coincées dans une quête phallique insensée
Bref
De drôle de femmes…

D’ailleurs
A l’évocation du La barré lacanien
Nous y avons une fois entendu « la barrée »
La dingue
Ce qui a du sens
Car oui, il y a un pousse à la folie chez la femme
Un point que dégage avec lucidité Schreber
Dans sa folie du pousse à la femme
Mais dommage que du coup
Lorsque l’on essaie de resserrer l’écriture
Autour de la « pas toute femme »
On présente donc à chaque fois
Des sujets barrés…

Dans « Ce que Lacan disait des femmes »
Colette Soler avance pour sa part ceci :

« La femme est une invention de la culture, « hystorique » qui change de figure selon les époques »

Le clan Kardashian incarnerait donc
L’invention « culturelle » du moment ?
Ce qui est certain
C’est que la femme se réinvente à chaque fois
Elle est ce « ni l’Un ni l’Autre » insaisissable
Que François RECANATI présentait ainsi à Lacan
Toujours dans le séminaire Encore :

« la femme n’approche pas l’Un, elle n’est pas l’Un, ce qui n’implique pas qu’elle soit l’Autre. En un mot, elle est dans un rapport indécidable à l’Autre barré, elle n’est ni l’Un ni l’Autre, avec deux majuscules. Le pas toute est supporté par le pas Un »

Pas toute, pas une et pas là ?
Pas là où on l’attend, certainement…
Mais que veut la femme aujourd’hui ?
Et qui est-elle ?

« Elle nous paraît n’être pas uniquement perverse. Elle est une Revendicatrice »
« vaniteuse, versatile, suggestible, tout entière à l’instant présent »

Nous empruntons ici quelques extraits
D’une vignette clinique
De Gaëtan Gatian de Clérambault
Consacrée à une « Fausse amoureuse de prêtre Revendicatrice »

Ce qui nous intéresse, c’est le mot « Revendicatrice »
Avec un grand R
C’était donc un élément de définition clinique
Pour de Clérambault
Toute femme revendique-t-elle
Ou pas ?
Doit-on se revendiquer femme pour l’être ?
Ou justement ne pas le revendiquer, c’est l’être ?
La revendication
Provient du latin
Rei, res, chose
Et Vindicatio = action de réclamer en justice
Être femme donc
Comme le fait
De ne pas réclamer la chose en justice
Le « Ceci n’est pas une femme » façon Magritte également
Voire un insaisissable éclaboussement d’Hockney…

A Bigger Splash 1967 by David Hockney born 1937
A Bigger Splash 1967 David Hockney born 1937 Purchased 1981 http://www.tate.org.uk/art/work/T03254

Illustration A Bigger Splash, David Hockney

Ni l’être ni l’avoir

Mais qu’est-ce qui est passé
Par la tête
De Melanie Klein
Lorsqu’elle a mis en exergue le concept
Du phallus
Enfermé ou contenu
Dans le corps de la mère
Qu’elle appelle dans ce cas
« Woman with a penis » ?

Nous revenons sur cette question
Une énième fois
Alors qu’un petit garçon de 2 ans
Nous a surprise avec un joli discours
Faisant état de l’appréhension
De son corps
De celui de ses parents
Et de ceux de sa fratrie

Ainsi
Ce petit s’amusait à énumérer
Qui avait le phallus, ou pas
Et de nous dire

« Pierre zizi (c’est son frère)
Lilou zézette (c’est sa soeur)
Maman zizi
Papa zézette ? », demanda-t-il ensuite
Sur un ton très interrogateur…

Alors que nous lui faisons part
Du réel
A savoir que les femmes ont des « zézettes »
Et les hommes des « zizis »
Ce qui nous a étonnée encore plus
C’est qu’à ce moment précis
Un peu excité
Et presque maniaque même
Il s’est mis à montrer un ballon
Présent dans la pièce
Et à répéter sans cesse
« ballon, maman, ballon, maman, ballon »

Et notre inconscient a alors associé
Sur la question du ventre de la mère
Comme si ce faux changement de sujet
Qui visait d’une part
A ne pas entendre le réel de la différence des sexes
Et donc à faire bouclier contre le savoir
Était aussi une forme d’écho
Au ventre contenant maternel
Et à cette théorie kleinienne
Un peu fantasque maybe
De mère possédant en son corps
Le fameux pénis

« they imagine that his penis is incorporated by her during oral copulation and remains inside her (the father being equipped with a great many), so that their attacks on her body are also levelled at his penis inside it »
explique avec son assurance habituelle
Melanie Klein dans Psycho-analysis of Children

« I think that the raison why the boy has the deepest layers of his mind such a tremendous fear of his mother as the castrator, and why he harbours the idea so closely associated with that fear, of the ‘woman with a penis », is that he is afraid of her as a person whose body contains his father’s penis »
Ajoute-t-elle

En note de bas de page
Elle précise
Qu’elle n’est pas la seule à penser cela
Puisque Felix Boehm
Qui fut analysé par Abraham, comme elle
Dont elle a analysé les filles
Et qui fut in fine un psy du nazisme…
Donc Boehm aussi assure avoir rencontré
« the idea of a large and dreaded penis belonging to the father, which is hidden inside the mother »

Est-ce donc bien à l’ « introjected penis »
Si commun, selon Klein et Boehm
Que ce petit garçon de 2 ans
Nous renvoyait
Avec sa drôle d’histoire de ballon
Et de papa-zézette maman-zizi ?

Notre point de vue clinique
Reste dans ce genre de situation
Assez freudien
Puisque nous en revenons toujours
Aux « Trois essais sur la théorie sexuelle »
Après tout
De la même façon qu’un enfant imagine
Tout et son possible pour expliquer la survenue des enfants
Il peut aussi tout imaginer concernant
La présence ou pas du phallus
Chez la mère
Et à n’importe quel endroit

« les solutions anatomiques étaient à l’époque très variées : ils sortaient de la poitrine, ou étaient extraits du ventre après incision, ou encore le nombril s’ouvrait pour les laisser passer »,
Rappelle Freud à propos des théories sexuelles
Inventées par les enfants
Nous y ajouterons pour notre part
Celle d’un petit garçon
Qui pensait qu’un tout petit trou dans son zizi
Allait permettre de faire sortir
Un bébé minuscule

« on obtient des enfants en mangeant quelque chose de précis (comme dans les contes), et ils sont mis au monde par l’intestin de la même manière que sont évacuées les selles »,
note encore Freud

Mais alors
Tous les enfants du monde
Croient-ils un jour
Comme Melanie le clame
Que la mère a avalé la Chose ?
Que son ventre est plein du père ?
Ou du moins de son pénis ?

Présentée ainsi
La « woman with a penis »
Ressemble étrangement
A une forme de théorie sexuelle infantile finalement
Comme une métaphore
De l’acte sexuel et de sa conséquence
La grossesse…

Dans son séminaire Le désir et son interprétation
Lacan réfléchit aussi
A ce concept de contenant maternel
Il n’y est pas opposé

« L’enfant, je le répète, appréhende les objets primordiaux comme étant contenus dans le corps de la mère, ce contenant universel qui se présente à lui et qui serait le lieu idéal, si l’on peut dire, de ses premiers rapports imaginaires »
Avance-t-il

Mais s’il aborde aussi la mère comme un contenant
C’est avant tout pour mettre en avant
La notion
D’interstice
De dialogue
Entre la mère et l’enfant
De nécessité pour l’enfant
De comprendre qu’il ne fait pas
Partie de ce corps

« nous pouvons dire que l’expérience du rapport à la mère est une expérience entièrement centrée autour d’une appréhension de l’unité ou de la totalité »
Glisse-t-il

« Tout le progrès primitif, que Mélanie KLEIN nous articule comme étant essentiel au développement de l’enfant, est celui d’un rapport du morcellement à quelque chose qui représente hors de lui :
-à la fois l’ensemble de tous ces objets morcelés, fragmentés qui semblent être là dans une sorte non de chaos mais de désordre primitif,
-et d’autre part qui progressivement lui apprendra à saisir de ces rapports, de ces objets divers, de cette pluralité, dans l’unité de l’objet privilégié qui est l’objet maternel, de saisir l’aspiration, le progrès, la voie vers sa propre unité »

Donc c’est surtout
L’appréhension de la fin de l’unité
D’un corps qui ne fait pas tout
D’un ne pas être cet Autre
Qui semble
Intéresser Lacan
Plus que cette histoire de phallus avalé

« Où est le phallus ? »
Interroge d’ailleurs plus loin Lacan…
Pour lui,

« Ce dont il s’agit, de la fonction du signifiant phallus par rapport au sujet, l’opposition de ces deux possibilités du sujet par rapport au signifiant phallus :
– de l’être [le phallus]
– ou de l’avoir [le phallus] …est là quelque chose qui est une distinction essentielle »

« On peut dire que le moment décisif, celui autour duquel tourne l’assomption de la castration est ceci : oui, on peut dire qu’il est et qu’il n’est pas le phallus… mais il n’est pas sans l’avoir. C’est dans cette inflexion de « n’être pas sans», c’est autour de cette assomption subjective qui s’infléchit entre l’être et l’avoir, que joue la réalité de la castration »

N’être pas sans
Naître pas sans

Et si ce petit garçon de 2 ans
Cherchait en fait à savoir
Où était le phallus
Symbolique d’une part
Mais aussi à comprendre
Qui était né sans
Et qui n’était pas sans l’avoir ?

Maman n’est-elle pas sans avoir le phallus ?
Peut-on naître sans l’avoir
Et être sans l’avoir ?
– Ce qui est différent de ne pas être sans l’avoir
Et donc au final
Maybe cette question :
Est-ce que l’on peut être papa
Sans l’être ni l’avoir ?

bacon

Illustration Autoportrait, Francis Bacon

La Dolce vita

Assise au bord
D’une piscine splendide
Malgré la chaleur étouffante
Et l’azur merveilleux
La jeune adolescente
Recroquevillée sur elle-même
S’applique à ronger
Ses ongles
Un à un
Insensible au cadre qui l’entoure
Angoissée, triste
Mal dans sa peau
Rongeant car rongée par quelque chose magari
Elle est Italienne
Pourtant

L’observer nous fait réfléchir
Car pendant ces quelques jours italiens
Nous avions fini
Par nous poser ancora cette question
« Les Italiens sont-ils autant névrosés que les Français ? »
Et nous y répondions par la négative
Parce qu’ils ont cet optimisme
Ce lien très différent à la famille
Une confiance en eux donnée tout petit
Au roi bambino…

Cette interrogation pourrait sembler absurde
Mais elle n’est finalement pas anodine
Alors que Freud a créé son art
Confronté à la névrose autrichienne
Viennoise même, pour être précis
Et certains lui reprochent d’ailleurs
D’avoir projeté sa société, ou même sa famille
Sur tout le monde
La névrose est-elle universelle
Mondiale
Globale
Traverse-t-elle les frontières ?
Peut-on la débusquer aussi en Chine ou au Japon ?
Est-elle juste européenne ?
Et aussi
Y-a-t-il une névrose typiquement françaises, anglaise, italienne ?
Cette idée d’étiquetage
Pourrait maybe séduire un jour le DSM
Qui proposerait l’entrée
« Névrose française »
Et sa jolie définition…

La notion de voyage
De traversée des pays
Par la psychanalyse et ses notions
Est donc complexe
Cette « peste » se retrouvrait-elle vraiment partout
Même au bord d’une idyllique piscine italienne ?

Oui, forcément

Edmund Bergler
S’est en quelque sorte
Attaqué à cette question
Lorsqu’il a cherché à définir
Ce qui était selon lui
La « névrose de base »
Celle dont nous souffrons tous, plus ou moins
Et qu’il pensait majoritairement orale

Voici comment il la présente
Dans l’ouvrage : « The basic neurosis »

« Oral neurotics are people who constantly provoke the situation of the following triad of the « mechanism of orality » :
1. I shall repeat the masochistic wish of being deprived by my mother, by creating or misusing situations in which some substitute of my pre-oedipal mother-image shall refuse my wishes.
2. I shall not be conscious of my wish to be refused and initial provocation of refusal, and shall see only that I am justified in self-defense, righteous indignatioon and pseudo-aggression because of the refusal.
3. Afterwards I shall pity myself because such an injustice ‘can happen only to me’, and enjoy once more psychic masochistic pleasure »

Masochisme donc
Comme cette jeune fille italienne
Se rongeant les ongles atrocement
Au bord d’une piscine
Se voulant inconsciemment privée, rejetée par la mère
Tout en faisant tout pour que ça n’arrive pas
Et en se plaignant en plus
D’être une éternelle victime… ?

Lacan, qui a lu attentivement Bergler
Et estime que son ouvrage est « de grand mérite »
Prend cependant une grande distance
Avec ses théories
Dans le séminaire La logique du fantasme

Cette évocation d’un sujet masochiste
Qu’il faudrait donc concevoir comme défaillant
Et souffrant d’une logique du rejet implacable
Est à nuancer pour Lacan
Notamment parce que
Être rejeté est parfois souhaitable…

« Pourquoi cette partialité qui, en quelque sorte, implique une sereine… qu’il serait dans l’ordre, dans la nature des choses, dans leur bonne pente, de faire toujours tout ce qu’il faut pour être admis ? Ceci supposant qu’«être admis» est toujours être admis à une table bienfaisante »…
Interroge Lacan, dubitatif.

« Freud a écrit quelque part que « l’anatomie c’est le destin », il y a peut-être un moment où, quand on sera revenu à une saine perception de ce que Freud nous a découvert, on dira – je ne dis même pas que « la politique c’est l’inconscient » – mais, tout simplement : l’inconscient c’est la politique ! Je veux dire que ce qui lie les hommes entre eux, ce qui les oppose, est précisément à motiver de ce dont nous essayons pour l’instant d’articuler la logique. Car c’est faute de cette articulation logique que ces glissements peuvent se produire, qui font qu’avant de s’apercevoir de ce que pour être rejeté – pour qu’«être rejeté» soit essentiel comme dimension pour le névrotique – il faut en tout cas ceci : qu’il s’offre »

Lacan fait donc ici un pas de plus
Dans l’interprétation de ce qu’est
Être névrosé
En soulignant d’un côté la dimension essentielle
D’une relation à l’autre
« ce qui lie les hommes entre eux »
Ajoutant à cela
La possible nécessité d’occuper cette place du rejeté
La place du rejeté devenant donc a contrario
Essentielle
Alors que Bergler la juge à tort préoccupante
Et Lacan d’amener enfin cette notion clé de l’offre
Du sujet s’offrant à l’Autre

En effet, le psychotique n’est-il pas
Celui qui se s’est jamais offert ?
Et le névrosé celui qui
A mis un pied dans l’engrenage
De l’offre et la demande ?

Back to Freud now
En 1917
Introduction à la psychanalyse
Freud, avec sa certitude bonhomme,
Prévient :

« Le névrosé est incapable de jouir et d’agir : de jouir, parce que sa libido n’est dirigée sur aucun objet réel ; d’agir, parce qu’il est obligé de dépenser beaucoup d’énergie pour maintenir sa libido en état de refoulement et se prémunir contre ses assauts. Il ne pourra guérir que lorsque le conflit entre son moi et sa libido sera terminé et que le moi aura de nouveau pris le dessus sur la libido. La tâche thérapeutique consiste donc à libérer la libido de ses attaches actuelles, soustraites au moi, et à la mettre de nouveau au service de ce dernier. Où se trouve donc la libido du névrotique ? Il est facile de répondre : elle se trouve attachée aux symptômes qui, pour le moment, lui procurent la seule satisfaction substitutive possible. Il faut donc s’emparer des symptômes, les dissoudre, bref faire précisément ce que le malade nous demande. Et pour dissoudre les symptômes, il faut remonter à leurs origines, réveiller le conflit qui leur a donné naissance et orienter ce conflit vers une autre solution, en mettant en œuvre des facteurs qui, à l’époque où sont nés les symptômes, n’étaient pas à la disposition du malade »

Lorsque la théorie freudienne
Est ainsi dénudée de sa lecture oedipienne classique
Et centrée sur la question de la libido
Qu’il faudrait libérer
Il semble donc bien que toute personne
Italienne, anglaise, japonaise…
Puisse se trouver un jour
« Incapable de jouir et d’agir »
Et ce pour cause de « conflit » plus ou moins oublié
Le plus souvent enfoui dans l’enfance
Ayant pris par la suite la forme de « symptôme »
Ici, des ongles rongés donc…

Mais si
Siamo tutti un po’ nevrotici
Ce constat ne permet pas
De totalement laisser de côté
Ce questionnement
Sur l’analyse et les frontières
Comme le rappelle Patrick Valas
Dans son texte « Qui est inanalysable ? »

Lacan a régulièrement clamé
Qu’il y avait des sujets inanalysables
Voulait-il entendre par là
Qu’ils n’étaient pas atteints
Par la moindre névrose
Ou plutôt que la psychanalyse ne pouvait
Plus rien faire pour eux ?

« Il est quand même curieux, pour user d’un mot que vous avez employé, «curious», que l’analyse soit la forme de survie dans le catholicisme. On verra peut-être un jour un pape qui s’en apercevra et invitera tout le monde à se faire psychanalyser »,
A un jour lancé Lacan
Selon qui les Catholiques
N’étaient pas analysables…

Mais plus que la religion, c’est ensuite lalangue
Que Lacan pointera comme obstacle
A l’analyse

« Je ne suis pas le premier à avoir constaté cette résistance de lalangue anglaise à l’inconscient », lance-t-il
Oubliant maybe les écrits de Klein
Et pour ce qui est du japonais :

« J’ai fait des remarques… enfin je me suis permis d’écrire quelque chose… qui a été plus ou moins bien accueilli, comme j’y suis habitué …quelque chose au retour d’un voyage au Japon où je crois que j’ai dit – pour le japonais –quelque chose qui s’oppose au jeu, et même au maniement de l’inconscient comme tel, dans ce que j’ai appelé à l’époque… dans un petit article que j’ai fait, que j’ai sorti je ne sais plus où, j’ai complètement oublié …que j’ai appelé Lituraterre.
J’ai cru voir, dans une certaine – disons duplicité… duplicité de – dans le cas de lalangue Japonaise – de la prononciation …j’ai cru voir là quelque chose qui… redoublé par le système de l’écriture qui est aussi double …j’ai cru voir là une certaine spéciale difficulté, spéciale difficulté à jouer sur le plan de l’inconscient »

L’inconscient des Japonais
Est-il moins joueur ?
Celui des Italiens moins apeurés ?
Celui des Anglais moins ouverts ?
Difficile de répondre à ces questions
Sans de fait proposer une vision de l’Autre
Assez obtuse
Voire carrément DSMique…

On observera néanmoins
Que la psychanalyse est plus respectée et écoutée
En France
Qu’en Italie ou en Angleterre
Serait-elle une « science » sur-mesure pour l’esprit français ex-bigot ?

Dans les faits
La sorcière n’a pas de frontière
Elle peut aussi bien être convoquée
Au bord d’une piscine
Du pays de la Dolce vita
Que sur la rive du Mékong
Mais quelque chose s’écrira forcément différemment
A cause de lalangue

« S’il comprend ce que je dis, il est foutu au regard de sa langue maternelle »
Aurait dit Lacan à François Cheng
Laissant donc entendre
Que tout sujet peut un jour saisir le discours
De l’analyse
Mais s’en trouve alors « foutu »
Au regard de salangue
Ou maybe enfin bilingue ?

duomo-interieur-1

Illustration : fresque du Jugement Dernier, Giorgio Vasari, Duomo di Firenze

 

 

Je vous écris de Saïgon…

Qu’est-ce que ça voudrait dire
D’envoyer une summer carte postale
De Saïgon
D’un quelque part
Qui n’existe pas ou plus
Qui n’existe plus sous cette forme en tout cas ?

Question qui nous a traversé l’esprit cet été
A l’écoute d’un sujet
Qui parlait avec une émotion vive
Et un fort attachement
De sa commune française, son endroit, sa campagne
Les mœurs et les gens
Mais l’oreille de l’analyste y entendait autre chose
Alors la question est venue
Sous un air très banal
« Mais êtes-vous d’ici ? »
Car l’inconscient lisait peut-être
Le dessous des cartes
Quelque chose
Un flou
Un autre lieu, un ailleurs
Ou le contraire de ce qui était dit, maybe

Il a d’abord répondu « oui, je suis d’ici bien sûr
J’habite là depuis xx ans »
Et de repartir again sur la beauté de ces contrées
Son amour
Mais l’étrangeté, le flou, l’anicroche, l’Autre
Étaient encore là
Alors nous avons insisté
Fait rare
« Donc vous êtes bien né ici ? »
« Non je suis né à Saïgon », a-t-il alors lâché
Avec une certaine émotion
Et d’un coup est apparu
Un autre
L’autre personnage
L’autre face
La véritable histoire du sujet sûrement

Être né quelque part
Qui existe sans exister
La réécriture du nom d’une ville
Comme la réécriture d’un sujet
La réécriture d’une histoire

Au fond
L’analyste n’est-il pas amené à recevoir
Des gens baptisés Hô-Chi-Minh-Ville
Dont on a réécrit l’histoire
Persuadés de connaître leur histoire
Et qui vont devoir s’atteler
A retrouver la perle de l’Orient ?

La notion de réécriture
Peu abordée frontalement
Est pourtant importante en psychanalyse
Puisqu’elle est un des points où elle se noie
Depuis des décennies
Le dire de Freud est sans cesse réécrit
Celui de Lacan encore plus
Freud passait par ailleurs son temps à se réécrire lui-même
Et il est vraisemblablement
Difficile d’écrire un nouveau morceau de savoir
Dans ce vaste champ
Alors certains se contentent juste de réécrire
Ce qui fait estimer à d’autres
Qu’il y a finalement
Très peu d’écrits psychanalytiques aujourd’hui…

Dans les Écrits techniques
Lacan affirme

« L’histoire n’est pas le passé, l’histoire, c’est le passé pour autant qu’il est historisé dans le présent, historisé dans le présent parce qu’il a été vécu dans le passé. Ce qui compte, ce n’est pas ce que le sujet se remémore… c’est ce qu’il en reconstruit. Il s’agit de lecture. Ce dont il s’agit, c’est moins de se souvenir que de réécrire l’histoire. »

On voit donc bien ici
Combien l’idée d’une réécriture
Est fondamentale en psychanalyse
Le sujet est-il réécrit ou « mal écrit » quand il arrive ?
Va-t-il se réécrire à travers l’analyse, sur le divan ?
Et l’analyste, dans son acte
Va-t-il commettre une banale mauvaise réécriture
De la découverte de la psychanalyse
Ou bien aura-t-il su réécrire cette pratique en lui
Au point d’en faire un art, un acte ?

Tout ceci nous renvoie à des questionnements de fond
Sur l’inconscient
Et bizarrement à cette petite phrase énigmatique
De Freud
« Wo es war soll ich werden » avance-t-il
Dans les Nouvelles Conférences
Mettant tout le monde dans l’embarras
Voulait-il dire  » Là où fut ça, il me faut advenir  » ?
« Là où était du ça, doit advenir du moi »
« Là où c’était un étant ayant été, Je dois advenir. »
Ou encore «Là où C’était, Je dois devenir » ?

Il y aura toujours du flou
Dans cette traduction
Un reste non-traduit
Mais c’est intéressant
Car cette affirmation représente bien
Le côté incernable de l’inconscient

Là où cet homme est né, à Saïgon, quelque chose est advenu
Ou doit encore advenir ?
Et du coup
Devenir analyste
Parce que l’on entend
Le murmure du ça de l’Autre
Avant même que le Je soit là

MaiTrungThu5

Illustration Mai-Thu

Poubliez-moi

« Mon médecin m’avait dit d’allaiter sans me donner le choix. Vous savez, à l’époque, c’était en 1954, on ne nous demandait pas notre avis. Mais moi, il se trouve que j’avais un solex et il faisait très froid. Et un jour je suis rentrée en solex et j’avais les seins comme ça (elle fait le geste d’une poitrine énorme). Et puis j’avais un mal. Mais un mal… Alors mon mari a fait venir le médecin, il a dit que j’avais ce truc, je sais plus trop quoi, la lymphangite, je ne sais même pas si ça existe encore. Et le médecin a dit « il faut allaiter Madame ! » et il m’a collé mon bébé directement sur le sein et là je peux vous dire que j’ai eu un de ces mal. Mais alors… Et bien pour mes deux autres enfants, je n’ai pas voulu allaiter, ça non. Hors de question, plus jamais on me la referait celle-là. »

Historiette du jour
Récoltée in the street
Ou plutôt offerte
Par cette vieille dame
Qui s’accroche d’un coup
A notre regard
Et nous raconte subitement
Une parcelle de sa vie

L’analyste est-il une sorte de poubelle de rue ?
Poubelle du dire bien sûr…
Question qui nous traverse alors l’esprit
Lorsqu’elle agrippe notre bras
Pour dire
Raconter
Alors que certains thérapeutes
Collectionnent les récits
Comme des trésors
Le trésor du signifiant
Comme le precious de Gollum
Ne s’agirait-il pas plutôt
Pour l’analyste
D’être celui qui récolte les déchets
Des autres, déchets du dire
L’analyste, une forme d’éboueur ?

Car il y avait quelque chose de ça
Dans ce dire déballé dans la rue
Par cette dame
Comme une urgence à parler
Une urgence à se débarrasser
Une urgence ou plutôt un besoin
De répéter
Répéter ce dire qui obsède
Cette histoire qui ronge
Qui marque
La prononcer pour l’oublier un peu
Ou maybe l’oublier pour toujours
La prononcer pour être entendue
Soulagée
Allégée
Vidée
Avoir jeté sur l’Autre quelque chose
L’espace d’un instant
L’instant analytique

Et pour le tout petit enfant
C’est finalement la même chose
C’est comme s’il pouvait dire
A l’analyste
Ce qui d’habitude finit à la poubelle
Poubelle ou refouloir
De sa psyché

C’est ce qui nous a aussi traversé l’esprit
Ces dernières semaines
Lorsqu’un petit garçon de près de 2 ans
Nous a conviée à une conversation
Il a touché notre ventre
En demandant « bébé ? »
Et puis il a touché notre bouche en répétant « bébé ? »
Nous faisant ainsi
État de ce qu’il avait déduit tout seul
De cette mère mangeuse d’enfants
Celle qui mange les bébés pour les avoir
Dans son ventre
Théorie sexuelle plus qu’infantile
Théorie sexuelle du babil
Alors nous avons discuté
Avec lui
De comment on fait vraiment les bébés
De comment ils font pour arriver
Dans le ventre de maman
Et ensuite
Tout allait mieux

« L’analyste – au moins ai-je essayé de faire qu’il y ait des analystes de cet acabit- est quelqu’un qui réalise – le pire est qu’il faut qu’il le réalise lui-même – que ce dont il s’agit dans l’effet de toute culture, au fond du fond du tourbillon, je veux dire ce qui fait cause- eh bien, c’est un déchet. Tout le monde ne s’en aperçoit pas, mais seul a le droit de s’autoriser d’être vraiment un analyste celui qui s’en est aperçu. Être un déchet est ce à quoi aspire sans le savoir quiconque est un être parlant »

C’est Lacan qui parle
Dans Le phénomène Lacanien
Et qui avance donc que le déchet
C’est l’objet a
Ce qui fait tourner le monde
Mais c’est aussi l’analyste
Tout le monde voudrait inconsciemment
Être un déchet
Et l’analyste serait celui qui l’est ?

« Il faut qu’il soit bien assuré dans sa position de déchet pour pouvoir inviter, inciter, l’analysant, comme je l’appelle puisque c’est lui qui fait le travail, à ne pas se croire plus que, lui, il ne se croit, l’analyste. Il se met à la disposition de l’analysant au titre de dernier des derniers. »-

Lacan again
Persiste donc à dire
Qu’il s’agit pour le praticien
D’être un être à jeter
Le « dernier des derniers »
Celui que l’on rencontre au bout du monde
Au bout de tout
Et voilà pourquoi selon lui
To become analyst
Signifie aussi être celui qui
« prend ce risque, ce risque fou, enfin, de devenir ce qu’est cet objet, ce qu’est cet objet en tant qui ne représente en fin de compte rien d’autre qu’un certain nombre d’énigmes polarisées, celles qui sont, pour ceux qui parlent, celles qui se présentifient dans ces grandes fonctions qui ne sont d’ailleurs pas sans être profondément liées au corps, à savoir le sein nourricier, à savoir le déchet, le rejet, la merde pour l’appeler par son nom, ou encore ces choses qui, pour avoir un aspect plus noble, sont strictement du même niveau, je veux dire le regard et la voix »

Il s’agit ici d’un extrait
D’un discours prononcé à la Grande Motte
A découvrir ici

Mais pourquoi basculer de l’analyste-poubelle
A l’analyste-déchet ?
Analyste contenant l’ordure
Ou analyste étant lui-même une ordure ?

S’il apparaît en fin de cure
Que l’analyste est bien l’objet @
L’objet à jeter
La merde (mère-de) qui fait tourner le monde
L’enjeu est peut-être ici
De ne pas totalement céder
A cette rhétorique du choir
Malgré sa partielle véracité
Car du déchet à déféquer
(Qui défèque qui ?)
Il n’y a qu’un pas
Et nombre d’analystes
Se perdent finalement dans cette fascination
Ordurière
Ou deviennent même du coups de véritables ordures
Fascinés peut-être
Comme l’était l’Homme aux rats de Freud
A l’écoute de cette histoire de rats
Le rat qui traîne dans les ordures
Amusés peut-être
Comme ces enfants qui rient
En cascade
En entendant le signifiant « caca »

Il nous semble qu’un jour
Michel Allègre nous avait soufflé cette idée
Qu’il ne fallait pas se perdre, s’oublier
Dans la mythique chute
Ou la mystique déchèterie des analystes
Se réjouissant presque d’être
Des déchets
Des ordures d’analystes…

Car plus qu’un déchet
Que finalement on ne peut incarner que parce que l’Autre
Décide que l’analyste est tel
Il s’agit plutôt avant tout
D’incarner un trou pour le dire
D’être un rien à qui l’on dit tout
Comme une poubelle dans la rue
On ne la voit que si on veut y jeter quelque chose
Sinon, elle passe inaperçue
Cette dame nous voit parce qu’il y a quelque chose
Qu’elle veut jeter
Idem cet enfant peut-être confie-t-il sa théorie
Juste parce qu’il perçoit
Ce creux, le creux de l’analyste
Parfois un miroir

L’analyste
Comme une poubelle vide qui répondrait
Parfois en écho
Parfois rien
Et parfois tout autre chose
Étonnant, non ?

Tony+CRAGG+Palette+1985

 

Illustration Tony Cragg, Palette

«Fantasme/Trauma : liens, distinction, confusion», Patrick Landman

Conférence de Patrick Landman, pédopsychiatre, psychanalyste, Président de Stop DSM

Espace analytique, Toulouse, 17 juin 2017

(Prise de notes, ce que j’ai pu/su/voulu saisir de son discours ce jour-là)

«Je vais vous parler aujourd’hui de la question du trauma psychique et de ses liens, de son rapport problématique avec le fantasme…

Un sujet que connaît très bien notamment Gisèle Chaboudez et qu’elle aborde dans son équation des rêves.

Lacan a lui consacré une année, un séminaire à ce qu’il appelait la logique du fantasme. Le fantasme était jusqu’ici relié à l’imaginaire, au narratif. Et Lacan lui a associé le fantasme avec la logique, il a voulu en quelque sorte « logifié » le fantasme.

Et donc le trauma psychique, pour en revenir à ce point précis, est une notion extrêmement complexe mais dont on étend de plus en plus l’usage, pour atteindre finalement une notion floue.

Je vais partir du grec. Trauma veut dire en fait blessure. Cela laisse entendre qu’un organe est blessé.

En partant de ça, le traumatisme psychique serait donc une métaphore.

Même s’il n’est pas impossible que la neurobiologie découvre un jour des marqueurs biologiques corrélés à des traumatismes psychiques.

Sur les animaux de laboratoire, on détecte par exemple des niveaux d’ocytocine trop élevés sur des animaux ayant vécu des traumatismes, et la particularité et que cela se transmet souvent à leur descendance ! Donc les traumas laissent bien des traces dans le cerveau, même si tout ceci reste encore hasardeux pour une application à l’homme.

En fait si on maltraite un enfant, il y a probablement des traces cérébrales, mais l’enfant n’est pas de ce fait «malade».

S’il y a une rupture d’étayage, une incohérence éducative grave, c’est à l’origine d’un trauma psychique.
Des signes ne nous disent pas que le cerveau est malade mais par contre que cela laisse des traces. Cela reste une psychiatrie probabiliste, par l’imagerie, on peut juste dire « cet enfant n’a pas un niveau normal de ça »…

Alors quand il y a un trauma avec une agression sexuelle ou physique, que se passe-t-il ?

Hier j’ai par exemple reçu un type victime de tentative d’assassinat. Une véritable tentative, hein, comme dans des films. Il a couru dans la rue, il se trouve qu’il est assez sportif et il a été blessé. Mais il a réussi à courir après les agresseurs quand il a compris que leurs chargeurs étaient vides.

Donc cet homme est traumatisé, il ne veut plus rentrer chez lui, a des cauchemars des moments de dissociation avec la réalité.
Et bien l’imagerie cérébrale n’a rien révélé, mais il n’est pas impossible qu’un jour, on voit des anomalies, même transitoires.
Ce n’est cependant pas l’imagerie cérébrale qui va le soigner, il a envie de parler.

Alors un traumatisme cela implique toujours l’organisme du sujet. Car cela atteint le corps de façon plus ou moins directe. On a des visions horribles, des sensations auditives ou des odeurs insupportables.

J’ai reçu une dame victime des attentats dans le RER à Paris. Elle était dans le wagon d’à côté. Les odeurs, la panique, le sang, des organes mutilés, éparpillés. Tout ça, ça touche le corps, même si son corps à elle est resté « intact »

C’est la somatisation qui fixent le trauma.

Il n’est pas impossible que NKM, lorsqu’elle s’est évanouie, cela a été une réaction de son organisme alors que son corps n’a pas été touché.

Donc on voit bien qu’il y a des réactions neuro-végétatives diverses, conversion, somatisation, qui peuvent se fixer et durer des années. Ce qui est vraiment un problème notamment pour les accidents du travail.

Il peut y avoir des sensations d’angoisse, d’oppression, de peur.

Même si l’agression n’est que verbale.

Mais malgré tout cela, le traumatisme psychique reste une métaphore, car il y a un déplacement sur un autre scène que le plan médical si l’on veut mettre en place ce qu’on appelle le «recovery», je prends le terme anglais.

D’un point de vue de la définition du trauma, on s’aperçoit qu’il s’agit d’une réadaptation de la définition somatique

Ainsi le trauma est «la transmission d’un choc mécanique exercé par un agent physique extérieur sur une partie du corps et y provoquant une blessure ou une contusion»

Et le traumatisme psychique est lui «la transmission d’un choc psychique exercé par des agents psychiques et provoquant des désordres psychiques».

Je vais maintenant vous parler de la question de l’évolution de la notion de traumatisme sur le plan historique.

Pendant très longtemps, la question du traumatisme psychique a été niée. On pensait que les gens étaient des simulateurs.

J’ai 66 ans et j’ai encore connu ça à l’hôpital. C’était la sinistrose, couplée à une forme de racisme. On disait qu’un travailleur maghrébin ne se remettait pas d’un accident pour toucher des indemnités

Il y avait une suspicion sur la clinique des névroses traumatiques, on soupçonnait l’intérêt du malade…

La Première Guerre mondiale va faire évoluer les choses. On passe du soupçon de la simulation… au soupçon de lâcheté ! Ce que je vous dis là rappelle un peu l’hystérique, quand même, non ?

Donc désormais la simulation est assimilée à une désertion, susceptible de miner le moral des troupes. La névrose de guerre, ce témoignage de l’horreur, n’a pas sa place car cela remet en question le fonctionnement et le moral des troupes.

Ceci aboutit à la brutalisation thérapeutique, avec des électrochocs.

En passant, je signale que Freud a refusé d’accorder à des névrosés d’être exemptés. Et ce parce qu’il avait sa théorie des bénéfices secondaires, qui dit que les bénéfices inconscients de la maladie sont supérieurs à l’envie de guérir.

Ce point est essentiel mais rappelons qu’il s’agit d’avantages inconscients. La personne ignore le bénéfice secondaire. Les bénéfices secondaires n’ont donc rien à voir avec la compensation ni le bénéfice directe.

Vous savez que durant le procès de Wagner, Freud a travaillé comme expert. Je ne vais pas revenir là-dessus.

Pour la psychanalyste, ce sont au final quatre disciples de Freud qui se sont particulièrement intéressés au trauma.

Karl Abraham, Ferenczi, O. Ranck et Victor Tausk.

La théorie moderne du psychotraumatisme est inspirée du travail de ces quatre psychanalystes.

Et jusqu’au début des années 80, rien ne change.

Lacan, lorsqu’il vit en Grande-Bretagne pendant 3 mois, s’enthousiasme un peu sur le traitement psychiatrique britannique, mais il se trompe.

Et c’est là qu’arrive le DSM3, dans lequel apparait le «post traumatic stress disorder», PTSD, le syndrome de stress post-traumatique, après des années de réflexions, discussions, arbitrage.

Le DSM3 précise que la personne qui a fait l’expérience d’un événement stressant est donc quelqu’un de normal qui réagit normalement.

Et ça, c’est une rupture épistémologique car avant on pensait que le traumatisme ne concernait que les gens faibles, on les soupçonnait de lâcheté.

Or là, au contraire, on part de quelqu’un de normal, qui n’existe pas d’ailleurs, qui est statistique mais auquel se réfère toujours la psychiatrie. Alors que la psychanalyse, elle, ne s’intéresse pas à l’homme normal. Elle s’intéresse juste à comment chaque sujet s’organise autour de son désir.

Donc cette psychiatrie probabiliste, elle énumère les symptômes

– souvenirs envahissants avec des flashbacks

– évitement de la scène ou des choses liées au trauma

– Emoussement affectif

– Hypervigilance, réactions exagérées, etc etc

Et ce tableau doit durer plus de six mois pour devenir un PTSD.

Vous voyez donc que n’importe quel individu normal peut en souffrir !

On n’est plus dans le soupçon. A partir de 1980, tout le monde est exposé à la même chose. Il n’y a pas besoin d’aller chercher une éventuelle vulnérabilité constitutive. Et il n’y a plus aussi la question des bénéfices secondaires. On n’a pas de doute sur la sincérité du traumatisme.

Une nouvelle ère commence.

Alors les psychanalystes se sont trouvés un peu en porte-à-faux dans cette affaire. Car Freud avait une théorie du traumatique différente.

Il s’était aperçu que beaucoup de ses patientes se disaient abusées par un parent, le plus souvent le père. C’était d’une telle fréquence que cela ne lui avait pas paru crédible et il avait eu un soupçon par rapport à sa théorie. Ça ne tenait plus si tout le monde avait eu ça.

C’est là qu’est née génialement la théorie du fantasme.

Il a abandonné la neurotica mais ensuite le traumatisme, il l’a un peu laissé tomber et c’est Ferenczi qui a cherché, en sachant que, chez lui, cette recherche était associée à un désir de guérir.

Donc dans les années 80, l’ère du crédit, on a accusé les psychanalystes d’être les agents du soupçon de narration sur la réalité.

Quand les gens vous parlent, vous soupçonnez que c’est fantasmatique et pas réel. Cela a eu un impact très négatif pour la psychanalyse, notamment aux USA.

Qui a promu le plus cette affaire ? Les mouvements féministes qui ont accusé des psys d’avoir confondu de vrais viols avec des fantasmes.

Pourquoi ? Parce que le fantasme c’est tout ce qui est en rapport avec la sexualité.

Ensuite, il y a aussi eu la lutte contre la pédophilie.
Un article de Charles Melman a fait notamment scandale. Il y avait dit que l’enfant abusé dans certains cas n’y était pas pour rien (mais il ne l’avait pas dit comme ça bien sûr). J’ai lu l’article, il n’est absolument pas scandaleux mais il a été pris comme une atteinte à la dignité des victimes.

Le sujet est ici compliqué. Comment rétablir la réalité du fantasme et la réalité des faits?

Moi, dans ma pratique, on m’a déjà demandé d’attester de la réalité d’un abus sexuel. J’avais dit qu’il y avait des signes (des dessins, des signifiants, des éléments ressortis dans le psychodrame) mais j’ai précisé qu’il était impossible de le dire à 100%.

Je me souviens ainsi d’une enfant au CMPP qui avait raconté à sa maîtresse qu’un soir d’orage son père l’avait mise dans son lit, pour la rassurer. C’était tombé dans l’oreille d’une assistance sociale, le divorce était conflictuel, et le mari a été arrêté avec une prise de mesures démesurées, alors qu’il a été ensuite complètement blanchi de cette affaire.

Donc on voit bien que c’est une autre ère du soupçon désormais, on suspecte en général le père, car le sexe mâle est le sexe faible au regard de la perversion comme disait Lacan.

Certains avocats en ont profité pour éliminer le père.

Un collègue, qui avait bossé vingt ans dans un institut, s’est vu accusé d’attouchements par deux familles. Il a été menotté, placé en garde à vue puis en résidence surveillée. Il s’avère que c’était un complot imaginé par les familles pour toucher de l’argent. Un enfant a craqué et a tout avoué. Le collègue est ensuite revenu travailler mais il a demandé à ce que des caméras-vidéos soient installées dans son bureau et ensuite dans tout l’établissement.

Donc cela pose des problèmes de soupçons aussi.On voit bien que là non plus, on n’arrive pas à s’en débarrasser. Désormais, c’est le praticien avec l’enfant qui est soupçonné.

J’ai donc parlé de l’apport du PTSD mais on voit aussi les problèmes qu’il entraîne… D’abord on est dans une conception neuro-physiologique qui marque un tournant résolument biologique de la psychiatrie. Avec une envie de se débarrasser du terme de névrose qui appartient à la psychanalyse. La notion de stress n’est pas du tout psychanalytique.

On passe dans quelque chose qui étudie le comportement, la mesure, l’intensité.

D’ailleurs il y a plusieurs types de stress. Le stress adaptatif… considéré comme normal.

Ceci me fait soudainement penser à autre chose dont je n’ai pas parlé alors je vais en parler maintenant pour ne pas oublier c’est cette idée du traumatisme positif, c’est une pensée nouvelle ça, et liée à la psychanalyste.

J’ai un exemple : un patient qui me dit qu’il a un souvenir très fort. «J’étais en vacances dans le Sud, j’avais 7 ans, dans un village provençale, toutes les fenêtres étaient ouvertes, on marchait pieds nus, il y avait les platanes, la pétanque. J’étais dans un café, mes parents discutaient, une voiture arrive et se gare et en sort une famille hollandaise ou suédoise. Du Nord. Ils s’installent, ils sympathisent entre parents». Cette famille, ils étaient trois, papa, maman et une petite fille. Et ils vont ensuite passer plusieurs jours avec ces gens, lui avec cette petite fille à qui il donnait la main mais avec laquelle il ne pouvait absolument pas parler à cause de la langue. Et pour lui, c’est la plus belle histoire d’amour de sa vie.

Et depuis, il a des flashs, il la cherche dans la rue, c’est pour lui comme une situation traumatique sauf qu’il dit « je n’ai jamais retrouvé ça ». C’est un traumatisme positif.

Comme le violoniste Menuhin qui est mort désormais. Il disait « avant la puberté j’avais un son que je n’ai jamais retrouvé après ».

Le trauma positif peut donc exister avant la reprise de la sexualité. C’est un objet perdu et qu’on ne retrouve pas, comme la note bleue. Quelque chose qu’on a vécu.  Et ça, il n’y a que la psychanalyse qui amène cette idée-là.

J’en reviens au stress normal ou pathologique.
Cela dépend donc de l’intensité, de la durée, de l’évolution.
Parfois, il est accompagné d’une angoisse très importante.

J’ai justement soigné un type qui voulait se débarrasser de son angoisse après avoir vu un comportementaliste, ce qui n’avait pas marché. Au bout de quelques mois, il s’avère qu’il n’est pas angoissé. Alors j’étais content, quelque part, mais le type n’était pas content. Il me dit « je commence à déprimer, mon angoisse me manque ». J’en parle à Clavreul en contrôle. Il me dit « et bien oui, c’est parfois leur objet d’amour, l’angoisse »

Donc pour en revenir au stress.

Il y a le stress adaptatif, considéré comme normal. Le stress positif, comme quelqu’un travaillant beaucoup et qui se sert du stress. Et le stress dépassé. Ne serait traumatique que le stress dépassé.

Mais un autre problème de cette notion de syndrome, c’est aussi la non distinction entre la peur et l’angoisse. Même si parfois, les deux viennent ensemble. Si vous rencontrez un lion, vous avez peur. Comme disait Lacan, il vaut mieux avoir la phobie des lions que des chiens, parce que les lions vous n’en rencontrez pas tous les jours…

Dans des situations de peur, on n’a pas le temps de s’angoisser. Et c’est d’ailleurs pour cela qu’il y a parfois trauma ou névrose traumatique.

Ma femme, qui est psychiatre et psychanalyste, reçoit une dame qui, pendant les attentats de Paris, était attablée à un café, les terroristes ont tiré dans ce bar. Il se trouve qu’elle avait fumé trois joints. Elle n’a pas compris ce qui se passait. Son compagnon l’a plaquée au sol et il est mort. Sur le moment, elle n’a rien compris. Et quand elle s’est réveillée de son état, elle n’avait pas eu le temps d’avoir peur. Et surtout elle disait « je n’ai pas eu le temps de m’angoisser ».

Ce qui veut dire que l’angoisse protège un peu contre le trauma.

J’ai moi eu une patiente qui était aussi à l’intérieur d’un café. Et ce qui provoquait chez elle une souffrance intolérable, ce n’est pas la représentation du sang, des cadavres. C’est la sonnerie des téléphones portables. Qui sonnaient dans le vide parce que les personnes étaient mortes, blessées ou tellement choquées qu’elles ne répondaient pas. Cela, elle avait fixé là-dessus, une fixation traumatique. Et le mot qui revenait dans sa bouche, c’était « abonnés absents »

Donc pour la peur, le danger est identifié.
L’angoisse, il y a l’anticipation d’un danger alors que l’on est dans l’attente.
L’effroi, la frayeur, c’est une peur intense liée à la surprise face à un danger soudain.

Quand on voit à la télé même en direct quelque chose de traumatique, on n’est pas forcément traumatisé. J’ai vu un meurtre en direct à la télé, j’étais en famille à New York, et à la télé ils avaient diffusé la mort de l’assassin de Kennedy. Ça ne m’a pas traumatisé parce que selon moi la dimension du fantasme existe face à la télé. On n’est pas impliqué directement.
Cet écran permet que la moulinette du fantasme se mette en route. Et cela a une fonction de protection du sujet contre l’effroi, la frayeur.

Cette dimension de l’angoisse et du fantasme est très importante. En ne se focalisant que sur le stress et ses relations biologiques, cela fait que stress et angoisse reviennent sur le même plan. En faisant cela, on met à l’écart la réalité subjective, on reste juste dans le comportement observable.

Je vais parler maintenant de la question de la victime.

Il est difficile de faire la distinction entre fantasme et réalité. Mais il n’est pas sûr n’ont plus que quelqu’un qui est enfermé dans le statut de victime va parler, il va peut-être être coincé dans ce statut.

A une époque, j’ai accepté que viennent me voir des personnes sous injonction thérapeutique, qui sortaient de prison. Ce n’est pas marrant, je l’ai fait 4 ou 5 fois, puis j’ai arrêté. C’était le plus souvent des pédophiles. Trois d’entre eux ont continué à venir me voir.

Un jour, alors que je reçois une type depuis des semaines qui est aussi suivi dans un groupe comportementaliste thérapeutique, il arrive et me dit : « je n’irai plus dans ce groupe, j’emmerde le juge ». Je lui demande de m’expliquer pourquoi, j’insiste et il finit par me dire : « pour la énième fois il a fallu que je raconte ce qui c’était passé avec le jeune. Et le psychiatre m’a dit non, ce n’est pas un jeune, c’est un enfant ».

Voyez ici l’importance du signifiant. La victime doit être reconnue comme telle. Avec « le jeune », ce patient se dissimulait derrière ce terme.

Il faut une reconnaissance du statut de victime. C’est quand on ne le reconnaît pas qu’on prend le langage de l’agresseur.

En tant que psychanalyste, il faut être particulièrement vigilant dans cette reconnaissance mais cette reconnaissance peut être ambiguë.

Car ce syndrome de stress post-traumatique, il est aussi apparu parce les vétérans du Vietnam voulaient être reconnus. Les États-Unis ont fait des crimes de guerre, ils avaient mauvaise conscience. En donnant cette reconnaissance aux vétérans, cela a favorisé l’oubli des victimes de la guerre. On noie le poisson avec ça. Cela permettait aux Américains de se laver de ces crimes de guerre…

Alors parfois on nous dit que le statut de victime est trop reconnu et même valorisé. Moi, je n’ai pas de chiffres, pas de réponse sur ça.

Mais j’ai un exemple caricatural. Celui d’un patient qui va chercher quelqu’un à la gare, et le train a deux heures de retard car un animal a traversé les voies. Il y a eu un accident, une personne a été un peu commotionnée. Comme lui il attendait sa cousine, il s’est retrouvé dans un groupe de parole alors qu’il n’avait rien à foutre là-dedans. C’est très caricatural mais ça ne résout pas la question.

N’empêche que le PTSD, c’est du pipeau !

Au Japon, ils n’en veulent pas.

Je vais prendre un exemple emprunté à Mikkel Borch-Jacobsen à propos des Indiens Quechuas. Ils ont un truc qu’ils appellent « susto » (c’est peur en espagnol, précise Adrian Vodovosoff). Le susto, c’est une maladie provoquée par la foudre, la vue d’un taureau, d’un serpent ou encore des ruines incas… Il y a une liste très précise. Et cette maladie se caractérise par des cauchemars, de la fatigue, des angoisses. Comme un PTSD. Or cela ne colle pas avec la vision occidentale : qui pourrait réagir comme ça à la vue des ruines du Machu Picchu ?
Donc «le sujet semble éprouver un trauma psychique que dans la mesure où l’événement rencontré fait partie de la liste des événements considérés culturellement dans sa langue et dans ses signifiants comme susceptibles de provoquer un traumatisme» (citation de Mikkel Borch-Jacobsen)

Parmi les nombreux modèles psychanalytiques, il y a aussi la temporalité, la névrose traumatique étant une névrose d’après-coup. L’après-coup, c’est important. Pourquoi l’avoir abandonné avec cette vision ?

Et bien pour une raison juridique. En droit, il faut ce qu’on appelle une imputabilité. Si quelqu’un vous dit que deux ans après, il ressent quelque chose, c’est plus difficile à faire valoir juridiquement.

Il y a selon moi un intérêt juridique majeur à opter pour cette nouvelle temporalité sans après-coup du PTSD, à faire une debriefing immédiat, pour faire catharsis. »

Selfie freudien

Qu’est-ce qui peut pousser quelqu’un
A devenir analyste
Ou pas
Ainsi qu’à le rester ?
– Pour reprendre
Le titre de l’ouvrage
De Serge André sur ce thème…

Question qui nous traverse l’esprit
Ces derniers jours
Et à laquelle nous décidons de trouver
Peut-être une réponse en lisant
« Sigmund Freud présenté par lui-même »

Cet opuscule
A été publié en 1925
Alors que Freud était persuadé – à tort
Qu’il lui restait très peu de temps à vivre
Du fait de son cancer

« Deux thèmes parcourent cet ouvrage : celui de ma propre destinée et celui de l’histoire de la psychanalyse. Ils sont étroitement liés. Ma Présentation de moi-même montre comment la psychanalyse devint le contenu de ma vie et elle se conforme à ce principe justifié que rien de ce qui m’arrive personnellement ne mérite d’intéresser, au regard de mes relations avec la science »
écrit Freud
Dans la postface de cet ouvrage
Rajoutée en 1935

Ces quelques lignes
Résument bien l’état d’esprit du fondateur de l’analyse
Car finalement
Sigmund, né Sigismund,
Ne révèle presque rien
De qui il est
Dans ce livre
Et ce malgré un début d’ouvrage
Évoquant l’autobiographie

« Je suis né le 6 mai 1856 à Freiberg en Moravie (…) Mes parents étaient juifs, je suis également resté juif. (…) C’est à l’âge de 4 ans que j’arrivai à Vienne où j’effectuai toute ma scolarité. Au lycée, je fus premier de ma classe pendant sept ans (…) Bien que nous vécussions dans des conditions matérielles très précaires, mon père m’enjoignit de ne tenir compte que de mes seules inclinations pour ce qui était de mon choix d’une profession. Pendant ces années de jeunesse, pas plus du reste que par la suite, je n’éprouvai aucune prédilection particulière pour le statut et l’activité de médecin »

Freud serait-il alors
Un médecin malgré lui
Et même un psy malgré lui ?

Marqué par les textes bibliques
Ainsi que Darwin et Goethe
Freud affirme sans détour
Avoir fait

« l’expérience que la spécificité et l’étroitesse de mes dons m’interdisaient tout succès dans plusieurs disciplines scientifiques »

Plus chercheur que médecin
Et conscient de ses limites donc
Freud nous apparaît comme un jeune homme
Intéressé par l’anatomie
Porteur peut-être d’une envie sous-jacente
De cartographier
Façon topologue
Les choses
Il glisse néanmoins aussi au détour d’un phrase
Avoir toujours été attiré
Par la psychiatrie
Mais son parcours semble surtout
Reposer sur les aléas des rencontres
Et des fâcheries d’ailleurs
Ainsi que peut-être
L’envie de laisser une trace
Une postérité

Tant est si bien que c’est lorsqu’il tombe
Sur la bouche d’or
Qui éveille for ever
Sa curiosité de chercheur
Qu’il devient peut-être malgré lui
Le premier analyste

Devenir psy grâce à une hystérique
Et le rester donc…

Le rester même si cela l’expose
A la mise au ban
L’incompréhension
La solitude

« l’histoire de la psychanalyse se divise pour moi en deux périodes, compte non tenu de la préhistoire cathartique. Au cours de la première, j’étais seul et devais faire tout le travail moi-même ; ainsi en alla-t-il de 1895-1896 à 1906 ou 1907. Au cours de la deuxième période, c’est-à-dire à partir de là jusqu’aujourd’hui, les contributions de mes élèves et de mes collaborateurs ont pris de plus en plus d’importance, de sorte que maintenant, averti par une maladie grave de ma fin prochaine, je peux envisager en toute tranquillité intérieure la cessation de ma propre production »

Devenir psychanalyste et le rester
Car aidé par d’autres
Ces « quelques autres »
Également mis en avant par Lacan
Et ce même s’il faut cependant surmonter l’agressivité
Les disputes
Nombreuses
Éternelles

« De temps à autre, il advient de manière répétitive qu’un collaborateur analytique s’isole en s’efforçant de mettre en avant une seule des découvertes ou des points de vue de la psychanalyse au détriment de tous les autres »
constate Freud, clairvoyant

Au final
La Selbstdarstellung officielle de Freud
Est surtout pour lui une occasion
De raconter la naissance
De la sorcière freudienne
Mais l’ouvrage nous en apprend assez peu
Sur son fondateur
Son éventuelle « vocation »
– Au sens étymologique, la vocation est un appel (latin vocare, appeler). Il a longtemps désigné l’appel à s’engager dans une vie religieuse

Freud n’hésite par contre aucunement à évoquer
Sa motivation avant tout financière
Lui qui cherchait « à vivre du traitement des névropathes »
Et faisait donc des choix en ce sens
« Envoyer quelqu’un dans un établissement d’hydrothérapie au terme d’une unique consultation n’était pas une source de revenus suffisante », précise-t-il

Devenir psychanalyste
Pour répondre à l’appel de l’hystérique
Et aussi pour gagner de l’argent ?

Loin de ce débat,
En 1960
Dans une remarque à Daniel Lagache
Lacan affirme pour sa part
Que la trouvaille analytique
Est d’offrir au sujet via la cure
Une forme de renaissance

« le sujet est appelé à renaître pour savoir s’il veut ce qu’il désire. Telle est la sorte de vérité qu’avec l’invention de l’analyse, Freud amenait au jour. C’est là un champ où le sujet, de sa personne, a surtout à payer pour la rançon de son désir. Et c’est en quoi la psychanalyse commande une révision de l’éthique. Il est visible au contraire que, pour fuir cette tâche, on y est prêt à tous les abandons, même à traiter, comme nous le voyons maintenant en obédience freudienne, les problèmes de l’assomption du sexe en terme de rôle ! »

« Savoir s’il veut ce qu’il désire »
Et développer une éthique
Seraient donc deux fondements inévitables
Du devenir analyste
On comprend bien alors pourquoi
C’est bien le désir de l’analyste
Et pas autre chose
Qui marque l’entrée dans ce métier hors du commun

Désirer être analyste
Et vouloir le rester
Ou plutôt et savoir qu’on veut le rester
Ou encore savoir que l’on veut
Suivre ce désir d’être analyste
etc etc

Et le rester donc
Même si ce métier
Confronte l’analyste à ce que Lacan
A nommé le désêtre
Dénaître, renaître à soi
Il faudrait presque
Ne pas être tout court pour être analyste
C’est une position
En quelque sorte défendue par Freud
Dans sa Selbstfarstellung
Lorsqu’il assène :

« en ce qui concerne par ailleurs mes conditions de vie personnelles, mes luttes, mes déceptions et mes succès, le public n’a aucun droit d’en apprendre davantage »

Devenir psychanalyste
Pour ne plus être
L’espace d’un instant… ?

Dans « Boiter n’est pas pécher »
Lucien Israël se penche aussi
Sur ce que signifie au fond
« Desêtre analyste »
Ne pas être pour l’être
Puisqu’il s’agirait presque de pouvoir dire
« Dans la vie, je dé-suis analyste »

Israël :
« Lorsque Lacan a répété : « le psychanalyste a horreur de son acte », il visait une chose précise, à savoir ce dépouillement qui résulte du travail psychanalytique, ce qu’il a appelé le désêtre. Il ne s’agit pas de faire du pathos et de s’apitoyer sur le sort du malheureux psychanalyste. On n’a obligé personne à faire ce travail. Il s’agit simplement de l’ennui qui se dégage de n’importe quelle activité professionnelle, et aussi longtemps qu’on n’a pas atteint ce stade, aussi longtemps qu’on fait ce métier parce qu’on le trouve intéressant, on est à côté de la plaque »

S’ennuyer ferme
Serait donc bon signe ?
En tout cas
Il semble certain
Que malgré la destinée psychanalytique de Freud
Il n’y a pas de vocation psychanalytique
Juste un désir
Croisé peut-être dans une bouche d’or
Ou dans une (im)passe de la cure
Cette position serait
Quelque chose d’étrange
S’apparentant au « I would prefer not to »
De Bartleby
Imaginez la scène :
– So you are a lay analyst ?
– I would prefer not to…

reflection-self-portrait-1985.jpg

Illustration Lucian Freud, Reflection

Tournicoti

« Un fidget spinner (littéralement, « toupie à tripoter »), également appelé hand spinner (« toupie à main »), est un jouet qui permet d’occuper ses mains, d’évacuer éventuellement le stress pour mieux se concentrer, mais également une forme de loisir. Il se compose d’un axe central muni de roulement à billes permettant de le faire tourner ; autour de cet axe central, sont disposés le plus souvent trois bras lestés, mais leur nombre est variable selon les modèles »

Alors que les cours d’écoles françaises
Sont d’un coup envahies par ce nouvel objet
– Objet a and phallique isn’t it ?
Un papa nous assure que celui-ci
Aurait été inventé pour calmer les autistes
Détail qui nous interpelle
A l’heure où justement
La psychose est peut-être devenue
Une nouvelle forme de « normalité »
A l’heure où
Tout le monde est autiste, maybe
Car le DSM l’affirme
Ou maybe parce que, parfois
Il vaut mieux l’être
Ou même on ne peut que l’être
Pour affronter ce monde
Plongé dans un discours pervers
Capitaliste…

Vérifications faites
L’histoire de cette toupie
Que tout le monde tripote ouvertement
N’est pourtant pas si simple que cela
Le Guardian
Évoque un objet dont l’invention
Proviendrait de la souffrance d’une mère malade

« Hettinger says the origins of the spinner lie in “one horrible summer” back in the early 1990s when she was suffering from myasthenia gravis, an autoimmune disorder that causes muscle weakness, and was also caring for her daughter Sara, now 30.
“I couldn’t pick up her toys or play with her much at all, so I started throwing things together with newspaper and tape then other stuff,” she said. “It wasn’t really even prototyping, it was some semblance of something, she’d start playing with it in a different way, I’d repurpose it.”

Outre cette interpellante myasthénie
Forcément croisée par Freud via les hystériques
Et dont les facteurs psychiques semblent
Reconnus par le corps médical
(l’hystérique inventeuse ?)
Il reste que cette femme
Qui n’a pas pu payer le brevet de cette invention
Qui l’aurait pourtant rendue millionnaire
Affirme effectivement dans cet article
Que cet objet a été utilisé
Et l’est encore
Pour « canaliser » les autistes
Ou les personnes présentant
Un « trouble hyperactif »

« I know a special needs teacher who used it with autistic kids, and it really helped to calm them down,” she said

L’aspect « thérapeutique »
De cette mode du tournage en rond
Est aussi abordé dans cet article de France Info
Qui note d’ailleurs
Que les utilisateurs premiers du Spinner
Autistes ou hyperactifs américains
Hésitent aujourd’hui entre la fierté de voir leur objet
Devenir culte
Et donc d’avoir cette impression
De devenir « comme tout le monde »
Et la peur que ce phénomène
Les contraigne à ne plus l’utiliser
Alors que des écoles américaines ont fait le choix
De bannir cette toupie pour éviter
La déconcentration des élèves
Car oui, l’objet de concentration
Déconcentre aussi…
Paradoxe, non ?

« Une psychanalyse n’est pas ce qui rend supportable sa propre névrose, de toute façon elle ne fait plus lien social. C’est ce qui rend possible l’entretien avec la folie , c’est cela qui est infini. Parmi les auteurs psychanalytiques il y a bien sûr Artaud… »

Michel Allègre
Laisse ici transparaître
Ce lien à la folie
Qui serait constitutive de tous
Mais encore plus d’actualité
A l’heure où Freud est loin
Et la névrose « ne fait plus lien social »

L’enjeu pour notre société
Serait-il finalement aujourd’hui
De trouver comment supporter
Sa folie ? (la sienne ou celle du monde)
Est-ce pour cela
Que le fidget spinner tournicote
Dans les cours de récré
Dans les bureaux
Ou dans la tête des gens
Via une pensée monocorde et répétitive
Un tournage de pouce moderne
En quelque sorte
Car oui, il ne faudrait pas penser
A la Chose
A l’Autre aussi
Il faudrait tournoyer pour ne pas se noyer
Être aspiré par la folie
D’un monde a-vide

Et la psychanalyse sur son rocher dans tout ça ?
Qu’offre-t-elle ?
Que propose-t-elle ?
Nombre de ceux qui l’incarnent aujourd’hui
Proposent
Une forme de charité
C’est le mot qui nous a traversé l’esprit
Ces derniers jours à les entendre

La charité donc
Le psychanalyste, cet être charitable
Qui aiderait les « misérables » ou « miséreux »
A faire la lumière
Sur eux
A comprendre enfin
Ce qui les travaille, les traverse…

Inutile de préciser que
Personnellement
Nous ne distribuons pas de hand spinner aux enfants
Et que notre pratique ne s’inscrit pas
Dans cette charité collective

Heureusement, nous découvrons que Lacan
Aurait dit en 1974
La charité « c’est l’archi-raté »
Autre citation de Lacan
Qui nous marque
Extraite cette fois
De « L’Agressivité en psychanalyse »

« Seuls les saints sont assez détachés de la plus profonde des passions communes pour éviter les contrecoups agressifs de la charité »

Et indeed
Que d’agressivité rencontrée parfois
Dans le milieu analytique today…
Car les analystes ne sont pas (encore) des Saints
Et ce
Quoi qu’ait laissé entendre là-dessus Lacan
C’est plutôt un raté
Un ratage
Que le psychanalyste doit être
Pour éviter justement
Cette pente charitable

Lacan
Dans le séminaire Encore
Parle aussi de la charité
« une sorte d’effet tardif, de rejet, de surgeon de charité »
Mais bascule rapidement sur le thème du don

« Qu’est-ce qui a bien pu, si ce n’est je ne sais quelle parenté, affinité avec ce qui… dans le genre de cet animal qui est parlant …participe du don – comme on dit – je ne le vois pas ailleurs que dans ce don de FREUD. Nous avoir dit que l’inconscient, ça avait au moins ce petit degré d’amorçage grâce à quoi la misère pouvait se dire qu’il y avait quelque chose qui là vraiment… et non pas comme on l’avait dit jusque là …transcendait ? Rien d’autre que ce langage qu’elle habite – cette espèce – rien d’autre que ce langage et que de ce langage, elle se trouvait en somme avoir, dans ce qu’il en est de sa vie quotidienne, support de plus de raison qu’il n’en pouvait apparaître, à savoir que cette poursuite vaine d’une sagesse « inatteingible» et toujours vouée à l’échec : il y en avait déjà là. »

On peut entendre Lacan dire tout ça en live
A 1 heure et des poussières

Ce qui est cependant amusant
C’est que certaines versions de ce séminaire
Rapporte un texte bien différent
Dans lequel le mot « don » est justement remplacé par « charité »
Voici une version du même extrait
Circulant par exemple sur la toile

« N’est-ce pas, chez Freud, charité que d’avoir permis à la misère des êtres de se dire qu’il y a – puisqu’il y a inconscient – quelque chose qui transcende, qui transcende vraiment, et qui n’est rien d’autre que ce qu’elle habite, cette espère, à savoir le langage. N’est-ce pas, oui, charité que de lui annoncer cette nouvelle que dans ce qui est sa vie quotidienne, elle a avec le langage un support de plus de raison qu’il n’en pouvait paraître, et que, de la sagesse, objet inatteignable d’une poursuite vaine, il y en a déjà là ? »

Le glissement sémantique est total
Le texte méconnaissable
Et passant notamment du don à la charité
Cela explique peut-être pourquoi
Certains analystes cherchent à être charitables
Alors qu’écouter Lacan « en direct »
Permet de saisir qu’il s’émerveillait en fait
Du « don » que représente la découverte de l’analyse
Un don n’impliquant pas forcément un élan charitable

Dans Télévision, Lacan s’interroge également
Sur ces thèmes, avec cette idée de comparer
L’analyste au saint, sain, sym(t’homme), sain(t)home

« plutôt se met-il à faire le déchet : il décharite, ce pour réaliser ce que la structure impose, à savoir permettre au sujet, au sujet de l’inconscient, de le prendre pour cause de son désir »

Il faudrait donc a contrario déchariter
Pour que le sujet en apprenne un peu plus sur lui
Son désir, son inconscient…

« Car c’est quoi la charité ? C’est ce qui fait entrer dans le cercle de la jouissance de Dieu (…). Si ce n’est que ce cercle, corrigeons-le vite avec Lacan, ne borde qu’un trou, celui de la jouissance de l’Autre barré qui est, en ce qui concerne la jouissance, son vice de structure ! »
Souligne Michel Bousseyroux
Dans « Penser la psychanalyse avec Lacan : Marcher droit sur un cheveu »

La psycha-charité
Reviendrait donc à renvoyer l’analysant
Au dieu analyste
A l’analyste donneur
Et maybe donneur de leçon
Objet d’amour for ever de l’Autre
Et au fond
Fidget spinner de l’analysant
L’analyste comme une toupie à tripoter
Pour se sentir « guéri » de soi
Tout ça ne tourne pas très rond, isn’t it ?

800px-Pierre-Auguste_Renoir,_Le_Moulin_de_la_Galette

Illustration Auguste Renoir, Le Bal du moulin de la Galette

 

Ma part du gâteau

« Il est pourtant un fait, c’est que, apparemment, apparemment et je peux le confirmer réellement, le fait d’avoir franchi une psychanalyse est quelque chose qui, qui ne saurait être en aucun cas ramené à l’état antérieur, sauf, bien entendu, à pratiquer une autre coupure, celle qui serait équivalente à une contre-psychanalyse, c’est bien pourquoi Freud, Freud insistait pour que, pour qu’au moins les psychanalystes refassent ce qu’on appelle couramment deux tranches, c’est-à-dire fassent une seconde fois la coupure que je désigne ici comme étant ce qui restaure le nœud borroméen dans sa forme originale »

Lacan en 1976
Dans « l’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre »
A écouter en live ici, à la 45ème minute et des poussières

A donc laissé entendre qu’il faudrait
–  plus qu’une passe
Faire deux tours d’analyse
Lorsque l’on est psy
Afin de retourner le tore
Action dans laquelle on entend aussi
Retourner le tort
Quid des analystes lacaniens rencontrés aujourd’hui ?

La question de la tranche
N’a jamais vraiment été abordée devant nous
Par des collègues
Peut-être parce que
Comme le suppose Jean Clavreul
Dans L’homme qui marche sous la pluie

« En pratique, il faut reconnaître que les psychanalystes, individuellement, s’autocritiquent suffisamment, ce qui les amène à reprendre un tranche d’analyse avec leur analyste ou avec un autre. Mais cela se passe toujours en dehors du cadre institutionnel, l’analyste qui reprend une tranche préférant n’en rien dire et le cacher à ses collègues ! »

La tranche comme un acte caché, donc
Un acte honteux, peut-être ?
C’est aussi parfois un acte à l’allure scolaire
Certains analystes s’offrant un analyste « réputé »
Un leader
Espérant ainsi
Via cette seconde tranche
Une meilleure analyse
Voire un meilleur niveau

Pourtant, c’est dans un tout autre esprit
Que Freud
Si souvent déçu par ses anciens analysants devenus analystes
A conseillé à ses successeurs
De frapper un jour à la porte d’un autre analyste

Dans « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin »
Freud écrit :
« Tout analyste devrait ne pas rougir de se soumettre périodiquement, tous les cinq ans par exemple, à une analyse. Et cela signifie que l’analyse didactique, comme l’analyse thérapeutique d’un malade, est un travail non pas terminable, mais infini. »

L’analyste serait donc condamné
A être un « analysant for ever »
Ou du moins à être quelqu’un acceptant
Que l’inconscient est un chantier infini
Inanalysable dans sa totalité
Toujours susceptible de surprendre, secouer
Faire régresser ?

« La puissance constitutionnelle des instincts et la défavorable modification du moi réalisée au cours de la lutte défensive, le moi ayant été disloqué et rétréci, constituent les facteurs qui s’opposent à l’influence de la psychanalyse et qui peuvent prolonger à l’infini la durée de celle-ci »
Souligne Freud dans une autre partie de ce texte

Ces précisions « constitutionnelles »
Posent finalement la question
De la réussite et de la finition
Possible ou pas
D’une analyse
Peut-on achever une cure ?
Son efficace peut-elle durer ?
S’agit-il d’un vaccin protégeant par la suite ?
Ou est-ce seulement
La découverte d’autre chose sans promesse de stabilité ?

Dans ce texte
Freud n’hésite pas à avouer
Que des « patients » estimés guéris
Replongent parfois
Car la vie leur amène des épreuves trop dures
Mais pas seulement

« Un beau jour, sans que la cause en puisse être attribuée à quelque événement extérieur, une rechute se produit. L’analysé entre en conflit avec son analyste, auquel il reproche de n’avoir pas mené jusqu’au bout l’analyse. D’après lui, l’analyste aurait dû considérer qu’une relation de transfert n’est jamais uniquement positive et, tenant compte de ce fait, il aurait dû envisager la possibilité d’un transfert négatif ».
raconte Freud

Il resterait donc toujours
Quelque chose de non résolu
La psychanalyse s’apparentant alors
A une certaine forme originale
De bidouillage
Bidouillage nodal pour Lacan
Qui lui juge que l’analyse cesse
« si les choses sont telles que ça s’arrange un peu mieux comme ça pour ce qui est la vie de chacun »

« ça s’arrange un peu mieux »
Mieux s’arranger avec soi-même
Et l’Autre
Plus qu’être libéré du poids d’être soi
La cure promet donc in fine un dénouement confus
Qui a de quoi faire paniquer
Ceux qui aimeraient en sortir avec un diplôme
Et une sorte de garantie à vie

Jacques Derrida
S’est amusé de cet état de fait
Dans « La Carte postale : de Socrate à Freud et au-delà »
Dénonçant les petits arrangements familiaux&familiers
Générés par cette angoisse
De fin sans fin
Ou plutôt d’une fin etc…

« Il n’y a pas en France une institution analytique coupée en quatre tranches qu’il suffirait d’ajointer pour compléter un tout et recomposer l’unité harmonieuse d’une communauté. Si c’était du gâteau, ce ne serait pas un quatre-quarts. Chaque groupe (…) prétend former la seule institution analytique authentique, la seule à détenir légitimement l’héritage freudien, à le développer authentiquement dans sa pratique, sa didactique, ses modes de formation et de reproduction. (…) Conséquence : aller faire une tranche (qui n’est pas du tout) dans un autre groupe (qui n’est pas du tout), c’est tranche-férer sur du non-analyste, qui peut alors contre-tranche-férer sur de l’analyste. »
écrit le philosophe

Au-delà de cette dérision
Entre cake et tranche-fert
Derrida a surtout l’air de reprocher à Freud
Sa non deuxième tranche
Le fait que le fondateur de l’analyse
Se soit contenté
D’une autoanalyse
Via un dialogue avec Fliess
Sans reprendre plus tard une part de gâteau
Derrida again :

« Quel qu’en soit le désir, personne ne se paiera donc une tranche de Freud. Personne ne se paiera le reste, la tranche supplémentaire de Freud qui, moins que jamais aujourd’hui, ne saurait se la payer lui-même »
« La question devient alors : qui paiera à qui la tranche de Freud ? Ou si vous préférez, la chose étant déjà entamée, qui la fait payer à qui ? »

Autrement dit
Les psychanalystes font-ils aujourd’hui les frais
De l’absence de deuxième tranche freudienne
Et donc de l’analyse d’Anna par son papa
Du cancer, de la cocaïne et des cigares ?

Certainement, oui
Mais dans le même temps
Une deuxième tranche ne sauve de rien
Il en faudrait à certains cinq
Pour avoir fait le tour de leur question

C’est donc finalement l’infini de la position analytique
Qui doit guider la position éthique
De chaque analyste
Peu importe le nombre de tranches, ni avec qui
(femme, homme, leader)
Le fait de maintenir en soi l’idée
Que le travail ne sera jamais fini
Et sera repris si besoin
Est une position en soi

« L’idée même d’une fin d’analyse est absurde ! Les gens qui disent avoir fini leur analyse ne veulent plus s’interroger, comme si leur analyse était morte », aurait dit un jour Clavreul

La mort de l’analyse serait une bêtise
Tout aussi bête que ces associations
Qui estiment suivre Freud en préconisant
De reprendre une tranche « tous les cinq ans »
Façon recette miracle

Dans L’homme marchant sous la pluie
Jean Clavreul écrit :

« Même si nous pouvons dire en toute honnêteté et avec de forts arguments que quelqu’un est psychanalyste, rien ne nous garantit que sa pratique relèvera encore de la psychanalyse quelques années plus tard. Je peux faire, ici, allusion à tous ceux qui furent les compagnons de Freud, non seulement Fliess, mais surtout Breuer, Adler, Jung, Ferenczi, Reich et tant d’autres »

Qu’est-ce qui garantit qu’un analyste le reste ?
Rien ou pas grand chose
La vie, les pulsions, le fantasme, les patients
L’évolution
Aucun sujet ne peut prétendre
Que rien ne le bousculera

Le psychanalyste ne l’est donc que pour un jour
Pour un acte
Pour un patient
Il n’a pas de diplôme
Et il faudrait peut-être chaque jour
Ou maybe à chaque patient
Se poser la question
« Es-tu toujours analyste ? »
Et au moindre doute
Aller se resservir une part de gâteau !

index
Illustration Spoerri, Le déjeuner sous l’herbe

Cicatrice

« Vous n’imaginerez pas ce que ma mère a encore inventé… »

C’est une (vieille) analysante qui parle
Qui radote d’ailleurs
Ou plutôt qui fait areuh
Drôle d’image qui nous traverse l’esprit
Mais après tout pourquoi pas ?
En répétant encore et encore
A son analyste
Ou à d’autres
Les incroyables acrobaties maternelles
Que fait-elle ?
N’est-elle pas en train de gazouiller
Inconsciemment
For ever
Exclusivement pour sa mère ?

Ou bien – autre piste de réflexion
Prouve-t-elle ou cherche-t-elle à prouver ainsi
Que rien ne soigne de sa mère
Que le ravage maternel
Comme le nommait Lacan dans l’Etourdit
« le fait du ravage qu’est chez la femme – pour la plupart – le rapport à sa mère »
Et bien de ce ravage
On ne s’en remettrait jamais
Même avec l’aide d’une analyse ?

Cicatrice
C’est donc bien la question de la cicatrice
Qui se pose finalement ici
Peut-on guérir de soi ?
Ou plutôt de ses parents ?
Restera-t-il toujours une trace
Indélébile
De la souffrance de l’enfance
Comme la cicatrice au menton de Freud
Son cancer
Y-a-t-il finalement
Quelque chose de perdu pour toujours
Ou plutôt de perdu d’avance
Que l’on peut certes dépasser
Mais tout en en conservant anyway
Une balafre
For ever ?

En médecine
Cicatriser est bon signe
Mais vivre avec sa cicatrice
C’est la suite de l’histoire…
Parfois, cela n’intéresse pas le médecin
Or c’est justement là que l’histoire du sujet commence

Freud, dans « Les voies de la thérapie psychanalytique »
N’hésite pas à faire un rapprochement
Entre le travail de l’analyste
Et celui du chirurgien

« Le travail psychanalytique offre des analogies avec l’analyse chimique, mais tout autant avec l’intervention du chirurgien ou l’action de l’orthopédiste ou l’influence de l’éducateur », écrit-il

Faut-il en déduire
Que l’analyste est autant
Celui qui suture une plaie
Fournit les bonnes semelles
Et conseille l’adulescent en crise ?

« Boiter n’est pas pécher »
Ce titre d’un ouvrage de Lucien Israël
Faisant allusion aux vers de Rückert cités par Freud
A la fin d’Au-delà du principe de plaisir
Nous apparaît comme une forme de réponse
A notre question
Finir son analyse avec une cicatrice
Ou avec une boiterie
N’est pas un problème
Pas un péché
Juste un fait

Dans ce livre, Lucien Israël estime que

« l’effet de tout psychothérapie, c’est de faire accéder un sujet à une appropriation des termes qu’il emploie. Ainsi peut-il se libérer du langage maternel et de cette consommatrice d’énergie meurtrière qu’est la répétition »

Plus loin, il précise :

« si quelque chose nous attache à ce langage qui nous a été fourgué, imposé, c’est qu’en même temps que la parole nous a été enseignée, nous avons eu droit aux preuves d’amour de la mère qui faisait peut-être de son enseignement une condition, un véhicule de cet amour. Ce qui fait que renoncer à cette source originelle du langage, c’est renoncer aussi à cet amour unique qui ne reviendra jamais et qui va faire le lit de tous les deuils ultérieurs, qui va représenter la perte fondamentale »

Faire le deuil de cet objet perdu
De cette « perte fondamentale »
Voilà donc le travail entrepris par l’analyse
Mais ceci ne donne toujours pas d’indice
Sur le que faire de ce trou ?
De cette marque
Que ce deuil va laisser ?

Dans l’introduction de son ouvrage
Le claudiquant Israël raconte néanmoins
Cette anecdote intéressante :

« Il me souvient d’un vieil ami qui était affligé d’une disgrâce qui lui gâtait le visage, mais que l’on oubliait dès qu’il prenait la parole. Cet ami était enseignant, et il commençait toujours son premier cours de l’année en posant ses lunettes et en disant : « voilà, vous avez dix minutes pour vous foutre de ma gueule ». Et il attendait dix minutes au chronomètre, sans dire un mot. Inutile d’ajouter qu’il n’y eut jamais le moindre chahut dans sa classe »

Cet exemple est saisissant
Car il met justement en relief
Ce que parfois un parcours analytique
Permet
A savoir, faire de sa cicatrice
Pas forcément
Une force
Ni un don
Mais autre chose
Quelque chose qui n’empêche pas
Ou du moins ne fait pas souffrir
De la même façon
Et sur lequel on porte un autre regard

Voilà peut-être le point essentiel
Déviant de la pseudo théorie à la mode
De la résilience
Si souvent invoquée à tort et à travers
Réinventer sa marque de fabrique
La déplacer
Sans même s’en rendre compte
Avec un côté « de surcroît » très lacanien
Et qui reviendrait presque
A ne plus voir la marque
De sa maman chérie
Lorsque l’on se dévisage
Enfin seul dans le miroir

« La guérison y a tout de même toujours un caractère de bienfait de surcroît – comme je l’ai dit au scandale de certaines oreilles – mais le mécanisme n’est pas orienté vers la guérison comme but. Je ne dis rien là que Freud n’ait articulé puissamment, que tout infléchissement de l’analyse vers la guérison comme but – faisant de l’analyse un pur et simple moyen vers une fin précise – donne quelque chose qui serait lié au moyen le plus court, et qui ne peut que fausser l’analyse, donc que l’analyse a une autre visé »

Voilà maintenant le scandaleux Lacan qui parle
Faisant un pas de côté
Et ne promettant plus rien à ses analysants
Pas même la fin de leurs souffrances
Pas même l’effacement de leurs cicatrices donc

Mais qui, au fond, pourrait décemment
Faire cette promesse de guérison psychique totale
A un Autre
Soit lui jurer qu’il est capable
De faire en sorte
Qu’il ne ressente plus aucune souffrance
Liée à son histoire la plus profonde
Et la plus intime
Sans être
Un charlatan ou un dealer ?

Otto-Dix-Les-joueurs-de-skat3
Illustration Les Joueurs de skat, Otto Dix