Tournicoti

« Un fidget spinner (littéralement, « toupie à tripoter »), également appelé hand spinner (« toupie à main »), est un jouet qui permet d’occuper ses mains, d’évacuer éventuellement le stress pour mieux se concentrer, mais également une forme de loisir. Il se compose d’un axe central muni de roulement à billes permettant de le faire tourner ; autour de cet axe central, sont disposés le plus souvent trois bras lestés, mais leur nombre est variable selon les modèles »

Alors que les cours d’écoles françaises
Sont d’un coup envahies par ce nouvel objet
– Objet a and phallique isn’t it ?
Un papa nous assure que celui-ci
Aurait été inventé pour calmer les autistes
Détail qui nous interpelle
A l’heure où justement
La psychose est peut-être devenue
Une nouvelle forme de « normalité »
A l’heure où
Tout le monde est autiste, maybe
Car le DSM l’affirme
Ou maybe parce que, parfois
Il vaut mieux l’être
Ou même on ne peut que l’être
Pour affronter ce monde
Plongé dans un discours pervers
Capitaliste…

Vérifications faites
L’histoire de cette toupie
Que tout le monde tripote ouvertement
N’est pourtant pas si simple que cela
Le Guardian
Évoque un objet dont l’invention
Proviendrait de la souffrance d’une mère malade

« Hettinger says the origins of the spinner lie in “one horrible summer” back in the early 1990s when she was suffering from myasthenia gravis, an autoimmune disorder that causes muscle weakness, and was also caring for her daughter Sara, now 30.
“I couldn’t pick up her toys or play with her much at all, so I started throwing things together with newspaper and tape then other stuff,” she said. “It wasn’t really even prototyping, it was some semblance of something, she’d start playing with it in a different way, I’d repurpose it.”

Outre cette interpellante myasthénie
Forcément croisée par Freud via les hystériques
Et dont les facteurs psychiques semblent
Reconnus par le corps médical
(l’hystérique inventeuse ?)
Il reste que cette femme
Qui n’a pas pu payer le brevet de cette invention
Qui l’aurait pourtant rendue millionnaire
Affirme effectivement dans cet article
Que cet objet a été utilisé
Et l’est encore
Pour « canaliser » les autistes
Ou les personnes présentant
Un « trouble hyperactif »

« I know a special needs teacher who used it with autistic kids, and it really helped to calm them down,” she said

L’aspect « thérapeutique »
De cette mode du tournage en rond
Est aussi abordé dans cet article de France Info
Qui note d’ailleurs
Que les utilisateurs premiers du Spinner
Autistes ou hyperactifs américains
Hésitent aujourd’hui entre la fierté de voir leur objet
Devenir culte
Et donc d’avoir cette impression
De devenir « comme tout le monde »
Et la peur que ce phénomène
Les contraigne à ne plus l’utiliser
Alors que des écoles américaines ont fait le choix
De bannir cette toupie pour éviter
La déconcentration des élèves
Car oui, l’objet de concentration
Déconcentre aussi…
Paradoxe, non ?

« Une psychanalyse n’est pas ce qui rend supportable sa propre névrose, de toute façon elle ne fait plus lien social. C’est ce qui rend possible l’entretien avec la folie , c’est cela qui est infini. Parmi les auteurs psychanalytiques il y a bien sûr Artaud… »

Michel Allègre
Laisse ici transparaître
Ce lien à la folie
Qui serait constitutive de tous
Mais encore plus d’actualité
A l’heure où Freud est loin
Et la névrose « ne fait plus lien social »

L’enjeu pour notre société
Serait-il finalement aujourd’hui
De trouver comment supporter
Sa folie ? (la sienne ou celle du monde)
Est-ce pour cela
Que le fidget spinner tournicote
Dans les cours de récré
Dans les bureaux
Ou dans la tête des gens
Via une pensée monocorde et répétitive
Un tournage de pouce moderne
En quelque sorte
Car oui, il ne faudrait pas penser
A la Chose
A l’Autre aussi
Il faudrait tournoyer pour ne pas se noyer
Être aspiré par la folie
D’un monde a-vide

Et la psychanalyse sur son rocher dans tout ça ?
Qu’offre-t-elle ?
Que propose-t-elle ?
Nombre de ceux qui l’incarnent aujourd’hui
Proposent
Une forme de charité
C’est le mot qui nous a traversé l’esprit
Ces derniers jours à les entendre

La charité donc
Le psychanalyste, cet être charitable
Qui aiderait les « misérables » ou « miséreux »
A faire la lumière
Sur eux
A comprendre enfin
Ce qui les travaille, les traverse…

Inutile de préciser que
Personnellement
Nous ne distribuons pas de hand spinner aux enfants
Et que notre pratique ne s’inscrit pas
Dans cette charité collective

Heureusement, nous découvrons que Lacan
Aurait dit en 1974
La charité « c’est l’archi-raté »
Autre citation de Lacan
Qui nous marque
Extraite cette fois
De « L’Agressivité en psychanalyse »

« Seuls les saints sont assez détachés de la plus profonde des passions communes pour éviter les contrecoups agressifs de la charité »

Et indeed
Que d’agressivité rencontrée parfois
Dans le milieu analytique today…
Car les analystes ne sont pas (encore) des Saints
Et ce
Quoi qu’ait laissé entendre là-dessus Lacan
C’est plutôt un raté
Un ratage
Que le psychanalyste doit être
Pour éviter justement
Cette pente charitable

Lacan
Dans le séminaire Encore
Parle aussi de la charité
« une sorte d’effet tardif, de rejet, de surgeon de charité »
Mais bascule rapidement sur le thème du don

« Qu’est-ce qui a bien pu, si ce n’est je ne sais quelle parenté, affinité avec ce qui… dans le genre de cet animal qui est parlant …participe du don – comme on dit – je ne le vois pas ailleurs que dans ce don de FREUD. Nous avoir dit que l’inconscient, ça avait au moins ce petit degré d’amorçage grâce à quoi la misère pouvait se dire qu’il y avait quelque chose qui là vraiment… et non pas comme on l’avait dit jusque là …transcendait ? Rien d’autre que ce langage qu’elle habite – cette espèce – rien d’autre que ce langage et que de ce langage, elle se trouvait en somme avoir, dans ce qu’il en est de sa vie quotidienne, support de plus de raison qu’il n’en pouvait apparaître, à savoir que cette poursuite vaine d’une sagesse « inatteingible» et toujours vouée à l’échec : il y en avait déjà là. »

On peut entendre Lacan dire tout ça en live
A 1 heure et des poussières

Ce qui est cependant amusant
C’est que certaines versions de ce séminaire
Rapporte un texte bien différent
Dans lequel le mot « don » est justement remplacé par « charité »
Voici une version du même extrait
Circulant par exemple sur la toile

« N’est-ce pas, chez Freud, charité que d’avoir permis à la misère des êtres de se dire qu’il y a – puisqu’il y a inconscient – quelque chose qui transcende, qui transcende vraiment, et qui n’est rien d’autre que ce qu’elle habite, cette espère, à savoir le langage. N’est-ce pas, oui, charité que de lui annoncer cette nouvelle que dans ce qui est sa vie quotidienne, elle a avec le langage un support de plus de raison qu’il n’en pouvait paraître, et que, de la sagesse, objet inatteignable d’une poursuite vaine, il y en a déjà là ? »

Le glissement sémantique est total
Le texte méconnaissable
Et passant notamment du don à la charité
Cela explique peut-être pourquoi
Certains analystes cherchent à être charitables
Alors qu’écouter Lacan « en direct »
Permet de saisir qu’il s’émerveillait en fait
Du « don » que représente la découverte de l’analyse
Un don n’impliquant pas forcément un élan charitable

Dans Télévision, Lacan s’interroge également
Sur ces thèmes, avec cette idée de comparer
L’analyste au saint, sain, sym(t’homme), sain(t)home

« plutôt se met-il à faire le déchet : il décharite, ce pour réaliser ce que la structure impose, à savoir permettre au sujet, au sujet de l’inconscient, de le prendre pour cause de son désir »

Il faudrait donc a contrario déchariter
Pour que le sujet en apprenne un peu plus sur lui
Son désir, son inconscient…

« Car c’est quoi la charité ? C’est ce qui fait entrer dans le cercle de la jouissance de Dieu (…). Si ce n’est que ce cercle, corrigeons-le vite avec Lacan, ne borde qu’un trou, celui de la jouissance de l’Autre barré qui est, en ce qui concerne la jouissance, son vice de structure ! »
Souligne Michel Bousseyroux
Dans « Penser la psychanalyse avec Lacan : Marcher droit sur un cheveu »

La psycha-charité
Reviendrait donc à renvoyer l’analysant
Au dieu analyste
A l’analyste donneur
Et maybe donneur de leçon
Objet d’amour for ever de l’Autre
Et au fond
Fidget spinner de l’analysant
L’analyste comme une toupie à tripoter
Pour se sentir « guéri » de soi
Tout ça ne tourne pas très rond, isn’t it ?

800px-Pierre-Auguste_Renoir,_Le_Moulin_de_la_Galette

Illustration Auguste Renoir, Le Bal du moulin de la Galette

 

Ma part du gâteau

« Il est pourtant un fait, c’est que, apparemment, apparemment et je peux le confirmer réellement, le fait d’avoir franchi une psychanalyse est quelque chose qui, qui ne saurait être en aucun cas ramené à l’état antérieur, sauf, bien entendu, à pratiquer une autre coupure, celle qui serait équivalente à une contre-psychanalyse, c’est bien pourquoi Freud, Freud insistait pour que, pour qu’au moins les psychanalystes refassent ce qu’on appelle couramment deux tranches, c’est-à-dire fassent une seconde fois la coupure que je désigne ici comme étant ce qui restaure le nœud borroméen dans sa forme originale »

Lacan en 1976
Dans « l’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre »
A écouter en live ici, à la 45ème minute et des poussières

A donc laissé entendre qu’il faudrait
–  plus qu’une passe
Faire deux tours d’analyse
Lorsque l’on est psy
Afin de retourner le tore
Action dans laquelle on entend aussi
Retourner le tort
Quid des analystes lacaniens rencontrés aujourd’hui ?

La question de la tranche
N’a jamais vraiment été abordée devant nous
Par des collègues
Peut-être parce que
Comme le suppose Jean Clavreul
Dans L’homme qui marche sous la pluie

« En pratique, il faut reconnaître que les psychanalystes, individuellement, s’autocritiquent suffisamment, ce qui les amène à reprendre un tranche d’analyse avec leur analyste ou avec un autre. Mais cela se passe toujours en dehors du cadre institutionnel, l’analyste qui reprend une tranche préférant n’en rien dire et le cacher à ses collègues ! »

La tranche comme un acte caché, donc
Un acte honteux, peut-être ?
C’est aussi parfois un acte à l’allure scolaire
Certains analystes s’offrant un analyste « réputé »
Un leader
Espérant ainsi
Via cette seconde tranche
Une meilleure analyse
Voire un meilleur niveau

Pourtant, c’est dans un tout autre esprit
Que Freud
Si souvent déçu par ses anciens analysants devenus analystes
A conseillé à ses successeurs
De frapper un jour à la porte d’un autre analyste

Dans « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin »
Freud écrit :
« Tout analyste devrait ne pas rougir de se soumettre périodiquement, tous les cinq ans par exemple, à une analyse. Et cela signifie que l’analyse didactique, comme l’analyse thérapeutique d’un malade, est un travail non pas terminable, mais infini. »

L’analyste serait donc condamné
A être un « analysant for ever »
Ou du moins à être quelqu’un acceptant
Que l’inconscient est un chantier infini
Inanalysable dans sa totalité
Toujours susceptible de surprendre, secouer
Faire régresser ?

« La puissance constitutionnelle des instincts et la défavorable modification du moi réalisée au cours de la lutte défensive, le moi ayant été disloqué et rétréci, constituent les facteurs qui s’opposent à l’influence de la psychanalyse et qui peuvent prolonger à l’infini la durée de celle-ci »
Souligne Freud dans une autre partie de ce texte

Ces précisions « constitutionnelles »
Posent finalement la question
De la réussite et de la finition
Possible ou pas
D’une analyse
Peut-on achever une cure ?
Son efficace peut-elle durer ?
S’agit-il d’un vaccin protégeant par la suite ?
Ou est-ce seulement
La découverte d’autre chose sans promesse de stabilité ?

Dans ce texte
Freud n’hésite pas à avouer
Que des « patients » estimés guéris
Replongent parfois
Car la vie leur amène des épreuves trop dures
Mais pas seulement

« Un beau jour, sans que la cause en puisse être attribuée à quelque événement extérieur, une rechute se produit. L’analysé entre en conflit avec son analyste, auquel il reproche de n’avoir pas mené jusqu’au bout l’analyse. D’après lui, l’analyste aurait dû considérer qu’une relation de transfert n’est jamais uniquement positive et, tenant compte de ce fait, il aurait dû envisager la possibilité d’un transfert négatif ».
raconte Freud

Il resterait donc toujours
Quelque chose de non résolu
La psychanalyse s’apparentant alors
A une certaine forme originale
De bidouillage
Bidouillage nodal pour Lacan
Qui lui juge que l’analyse cesse
« si les choses sont telles que ça s’arrange un peu mieux comme ça pour ce qui est la vie de chacun »

« ça s’arrange un peu mieux »
Mieux s’arranger avec soi-même
Et l’Autre
Plus qu’être libéré du poids d’être soi
La cure promet donc in fine un dénouement confus
Qui a de quoi faire paniquer
Ceux qui aimeraient en sortir avec un diplôme
Et une sorte de garantie à vie

Jacques Derrida
S’est amusé de cet état de fait
Dans « La Carte postale : de Socrate à Freud et au-delà »
Dénonçant les petits arrangements familiaux&familiers
Générés par cette angoisse
De fin sans fin
Ou plutôt d’une fin etc…

« Il n’y a pas en France une institution analytique coupée en quatre tranches qu’il suffirait d’ajointer pour compléter un tout et recomposer l’unité harmonieuse d’une communauté. Si c’était du gâteau, ce ne serait pas un quatre-quarts. Chaque groupe (…) prétend former la seule institution analytique authentique, la seule à détenir légitimement l’héritage freudien, à le développer authentiquement dans sa pratique, sa didactique, ses modes de formation et de reproduction. (…) Conséquence : aller faire une tranche (qui n’est pas du tout) dans un autre groupe (qui n’est pas du tout), c’est tranche-férer sur du non-analyste, qui peut alors contre-tranche-férer sur de l’analyste. »
écrit le philosophe

Au-delà de cette dérision
Entre cake et tranche-fert
Derrida a surtout l’air de reprocher à Freud
Sa non deuxième tranche
Le fait que le fondateur de l’analyse
Se soit contenté
D’une autoanalyse
Via un dialogue avec Fliess
Sans reprendre plus tard une part de gâteau
Derrida again :

« Quel qu’en soit le désir, personne ne se paiera donc une tranche de Freud. Personne ne se paiera le reste, la tranche supplémentaire de Freud qui, moins que jamais aujourd’hui, ne saurait se la payer lui-même »
« La question devient alors : qui paiera à qui la tranche de Freud ? Ou si vous préférez, la chose étant déjà entamée, qui la fait payer à qui ? »

Autrement dit
Les psychanalystes font-ils aujourd’hui les frais
De l’absence de deuxième tranche freudienne
Et donc de l’analyse d’Anna par son papa
Du cancer, de la cocaïne et des cigares ?

Certainement, oui
Mais dans le même temps
Une deuxième tranche ne sauve de rien
Il en faudrait à certains cinq
Pour avoir fait le tour de leur question

C’est donc finalement l’infini de la position analytique
Qui doit guider la position éthique
De chaque analyste
Peu importe le nombre de tranches, ni avec qui
(femme, homme, leader)
Le fait de maintenir en soi l’idée
Que le travail ne sera jamais fini
Et sera repris si besoin
Est une position en soi

« L’idée même d’une fin d’analyse est absurde ! Les gens qui disent avoir fini leur analyse ne veulent plus s’interroger, comme si leur analyse était morte », aurait dit un jour Clavreul

La mort de l’analyse serait une bêtise
Tout aussi bête que ces associations
Qui estiment suivre Freud en préconisant
De reprendre une tranche « tous les cinq ans »
Façon recette miracle

Dans L’homme marchant sous la pluie
Jean Clavreul écrit :

« Même si nous pouvons dire en toute honnêteté et avec de forts arguments que quelqu’un est psychanalyste, rien ne nous garantit que sa pratique relèvera encore de la psychanalyse quelques années plus tard. Je peux faire, ici, allusion à tous ceux qui furent les compagnons de Freud, non seulement Fliess, mais surtout Breuer, Adler, Jung, Ferenczi, Reich et tant d’autres »

Qu’est-ce qui garantit qu’un analyste le reste ?
Rien ou pas grand chose
La vie, les pulsions, le fantasme, les patients
L’évolution
Aucun sujet ne peut prétendre
Que rien ne le bousculera

Le psychanalyste ne l’est donc que pour un jour
Pour un acte
Pour un patient
Il n’a pas de diplôme
Et il faudrait peut-être chaque jour
Ou maybe à chaque patient
Se poser la question
« Es-tu toujours analyste ? »
Et au moindre doute
Aller se resservir une part de gâteau !

index
Illustration Spoerri, Le déjeuner sous l’herbe

Cicatrice

« Vous n’imaginerez pas ce que ma mère a encore inventé… »

C’est une (vieille) analysante qui parle
Qui radote d’ailleurs
Ou plutôt qui fait areuh
Drôle d’image qui nous traverse l’esprit
Mais après tout pourquoi pas ?
En répétant encore et encore
A son analyste
Ou à d’autres
Les incroyables acrobaties maternelles
Que fait-elle ?
N’est-elle pas en train de gazouiller
Inconsciemment
For ever
Exclusivement pour sa mère ?

Ou bien – autre piste de réflexion
Prouve-t-elle ou cherche-t-elle à prouver ainsi
Que rien ne soigne de sa mère
Que le ravage maternel
Comme le nommait Lacan dans l’Etourdit
« le fait du ravage qu’est chez la femme – pour la plupart – le rapport à sa mère »
Et bien de ce ravage
On ne s’en remettrait jamais
Même avec l’aide d’une analyse ?

Cicatrice
C’est donc bien la question de la cicatrice
Qui se pose finalement ici
Peut-on guérir de soi ?
Ou plutôt de ses parents ?
Restera-t-il toujours une trace
Indélébile
De la souffrance de l’enfance
Comme la cicatrice au menton de Freud
Son cancer
Y-a-t-il finalement
Quelque chose de perdu pour toujours
Ou plutôt de perdu d’avance
Que l’on peut certes dépasser
Mais tout en en conservant anyway
Une balafre
For ever ?

En médecine
Cicatriser est bon signe
Mais vivre avec sa cicatrice
C’est la suite de l’histoire…
Parfois, cela n’intéresse pas le médecin
Or c’est justement là que l’histoire du sujet commence

Freud, dans « Les voies de la thérapie psychanalytique »
N’hésite pas à faire un rapprochement
Entre le travail de l’analyste
Et celui du chirurgien

« Le travail psychanalytique offre des analogies avec l’analyse chimique, mais tout autant avec l’intervention du chirurgien ou l’action de l’orthopédiste ou l’influence de l’éducateur », écrit-il

Faut-il en déduire
Que l’analyste est autant
Celui qui suture une plaie
Fournit les bonnes semelles
Et conseille l’adulescent en crise ?

« Boiter n’est pas pécher »
Ce titre d’un ouvrage de Lucien Israël
Faisant allusion aux vers de Rückert cités par Freud
A la fin d’Au-delà du principe de plaisir
Nous apparaît comme une forme de réponse
A notre question
Finir son analyse avec une cicatrice
Ou avec une boiterie
N’est pas un problème
Pas un péché
Juste un fait

Dans ce livre, Lucien Israël estime que

« l’effet de tout psychothérapie, c’est de faire accéder un sujet à une appropriation des termes qu’il emploie. Ainsi peut-il se libérer du langage maternel et de cette consommatrice d’énergie meurtrière qu’est la répétition »

Plus loin, il précise :

« si quelque chose nous attache à ce langage qui nous a été fourgué, imposé, c’est qu’en même temps que la parole nous a été enseignée, nous avons eu droit aux preuves d’amour de la mère qui faisait peut-être de son enseignement une condition, un véhicule de cet amour. Ce qui fait que renoncer à cette source originelle du langage, c’est renoncer aussi à cet amour unique qui ne reviendra jamais et qui va faire le lit de tous les deuils ultérieurs, qui va représenter la perte fondamentale »

Faire le deuil de cet objet perdu
De cette « perte fondamentale »
Voilà donc le travail entrepris par l’analyse
Mais ceci ne donne toujours pas d’indice
Sur le que faire de ce trou ?
De cette marque
Que ce deuil va laisser ?

Dans l’introduction de son ouvrage
Le claudiquant Israël raconte néanmoins
Cette anecdote intéressante :

« Il me souvient d’un vieil ami qui était affligé d’une disgrâce qui lui gâtait le visage, mais que l’on oubliait dès qu’il prenait la parole. Cet ami était enseignant, et il commençait toujours son premier cours de l’année en posant ses lunettes et en disant : « voilà, vous avez dix minutes pour vous foutre de ma gueule ». Et il attendait dix minutes au chronomètre, sans dire un mot. Inutile d’ajouter qu’il n’y eut jamais le moindre chahut dans sa classe »

Cet exemple est saisissant
Car il met justement en relief
Ce que parfois un parcours analytique
Permet
A savoir, faire de sa cicatrice
Pas forcément
Une force
Ni un don
Mais autre chose
Quelque chose qui n’empêche pas
Ou du moins ne fait pas souffrir
De la même façon
Et sur lequel on porte un autre regard

Voilà peut-être le point essentiel
Déviant de la pseudo théorie à la mode
De la résilience
Si souvent invoquée à tort et à travers
Réinventer sa marque de fabrique
La déplacer
Sans même s’en rendre compte
Avec un côté « de surcroît » très lacanien
Et qui reviendrait presque
A ne plus voir la marque
De sa maman chérie
Lorsque l’on se dévisage
Enfin seul dans le miroir

« La guérison y a tout de même toujours un caractère de bienfait de surcroît – comme je l’ai dit au scandale de certaines oreilles – mais le mécanisme n’est pas orienté vers la guérison comme but. Je ne dis rien là que Freud n’ait articulé puissamment, que tout infléchissement de l’analyse vers la guérison comme but – faisant de l’analyse un pur et simple moyen vers une fin précise – donne quelque chose qui serait lié au moyen le plus court, et qui ne peut que fausser l’analyse, donc que l’analyse a une autre visé »

Voilà maintenant le scandaleux Lacan qui parle
Faisant un pas de côté
Et ne promettant plus rien à ses analysants
Pas même la fin de leurs souffrances
Pas même l’effacement de leurs cicatrices donc

Mais qui, au fond, pourrait décemment
Faire cette promesse de guérison psychique totale
A un Autre
Soit lui jurer qu’il est capable
De faire en sorte
Qu’il ne ressente plus aucune souffrance
Liée à son histoire la plus profonde
Et la plus intime
Sans être
Un charlatan ou un dealer ?

Otto-Dix-Les-joueurs-de-skat3
Illustration Les Joueurs de skat, Otto Dix

I don’t sleep, I dream

« J’ai rêvé d’un renard dans le parc et il y avait de la neige. De la neige et un renard dans le parc, c’est rigolo, non ? Et puis il essayait de nous manger les jambes. Mais il sautait, il sautait parce qu’en fait on avait les jambes comme ça et il pouvait pas les attraper (…) En fait, j’étais dans les bras de maman et il y avait aussi mon petit frère. Et le renard sautait et sautait. Et il a attrapé les jambes de mon petit frère… heu non, les miennes, il a attrapé que les miennes et il les a mangées. (…) Si c’était les miennes. Et non, je n’ai pas eu peur, car c’était rigolo ce rêve d’un renard dans la neige. Moi je n’ai pas peur des renards, je leur fais peur comme ça (elle fronce les yeux), je leur cours après avec un bâton et je les tape je les tape encore et encore et après ils sont morts, ils ne sont plus en vie, tu sais (…) Un jour, j’ai vu un vrai renard. Je n’avais pas eu peur, tu sais »

Ne jamais rien attendre
Ne jamais rien demander
Écouter les enfants met le doigt sur
Cet effet de surprise
Qui n’advient que lorsque l’on n’attend
Absolument rien
Comme de cette petite fille de 4 ans
Qui d’un coup nous surprend
En racontant ce rêve éblouissant
Avec nombre de détails
C’est certainement parce que ce jour-là
Nous ne nous y attendions absolument pas
Qu’a surgi soudainement
Ce renard dans la neige

Son récit
Nous a replongé dans un questionnement
Sur le « que faire » des rêves des enfants
Que l’on peut certes écouter
En proposant parfois un renvoi associatif
Voire une proposition kleinienne
– ici la question phallique a par exemple été abordée
Avec cette enfant
Avoir un zizi ou pas ?
Le renard dévore-t-il en fait les zizis ?
Question qui a suscité
Une grande joie et des rires en cascade
Chez cette enfant –

La clé de l’équivoque
Est aussi une accroche
Comme nous l’avions expliqué récemment
Avec un rêve de lit-corne
Mais au-delà de ces points
Le rêve de l’enfant
Peut aussi laisser le (silencieux) analyste
Dans une certaine difficulté

Pourquoi la neige, pourquoi le renard ?
Il est possible de proposer le jeu, le dessin
Pour aider l’enfant à associer
Mais nous notons qu’il a souvent cette façon bien à lui
De ne pas vouloir en dire plus
Ou alors d’associer mais plus tard
Un autre jour, à une autre séance
Le renard et la neige reviendront

C’est cette différence
Avec l’analyse du rêve d’un adulte
Le fait que parfois l’enfant
Se refuse à en dire plus
Qui nous a fait réfléchir
Après tout un adulte
En lui répétant tel un écho
Les signifiants neige ?
Renard ? Jambes ?
Votre frère ?
Aurait certainement déroulé sa fiction névrotique
Son hystoire
Alors qu’un enfant
Ne rebondit pas de la même façon
Il faut comme à chaque fois
Inventer une technique psychanalytique
Juste pour lui
Pour le surprendre
Comme il nous a surpris

Cette réflexion nous amène à nous replonger
Dans la Science des rêves
Il est intéressant de constater
Que Freud comptait au départ
Différencier
Le rêve d’enfant du rêve de l’adulte

« Les rêves des petits enfants sont fréquemment de simples accomplissement de souhait », « ils n’offrent pas d’énigmes à résoudre »
Avance-t-il en s’appuyant sur le célèbre
Rêve des fraises d’Anna
Mais aussi en se référant
A une excursion à Hallstatt, un panier de cerises, le tour d’un lac…

Cependant, dans une note ajoutée en 1911
Freud tempère cette première affirmation
En précisant :

« Il ne faut pas omettre de mentionner qu’interviennent habituellement très tôt chez les petits enfants des rêves plus compliqués et moins transparents et que par ailleurs des rêves d’un caractère infantile aussi simple se produisent fréquemment, dans certaines circonstances, chez des adultes aussi »

Il faut dire qu’entre temps
Il a rencontré Hans
Et ses girafes
Qui ont suscité moult interprétations

« Dans la nuit, il y avait une grande girafe et une girafe chiffonnée dans la chambre et la grande a crié, parce que je lui ai ôté la girafe chiffonnée. Puis elle a cessé de crier et puis je me suis assis sur la girafe chiffonnée »

Elle est où ta maman, Hans ? Il est où ton papa, Hans ?
Qu’est-ce qui te/se chiffonne ?
Certains y réfléchissent encore…

Dans ses Conférences d’introduction à la psychanalyse
Freud consacre justement sa huitième conférence
Aux « Rêves d’enfants »
Il souligne encore qu’ils sont de deux types :

Certains « sont brefs, clairs, cohérents, faciles à comprendre, sans ambiguïtés ». Il n’y a alors pas « besoin d’un travail d’interprétation. Ici, rêve manifeste et rêve latent coïncident »
Le rêve sert à réaliser un souhait, une frustration de la journée écoulée

Mais pour d’autres rêves, ajoute Freud, c’est une autre histoire

« la déformation du rêve intervient aussi très tôt à l’âge tendre, et l’on a enregistré des rêves d’enfants âgés de cinq à huit ans, qui présentent déjà tous les caractères des rêves ultérieurs »

Or c’est justement un rêve de ce type
Que nous a livré cette petite fille de 4 ans
Un rêve tout en subtilité
Dans lequel elle signale même
Un bout de souvenir de sa toute petite enfance
(« Un jour, j’ai vu un vrai renard »)
Et si elle ne saurait encore
Faire le lien avec ce qu’elle a vécu les jours précédents
Son dire très condensé
Ouvre bien sûr à nombre d’hypothèses interprétatives
Souhaite-t-elle que quelqu’un dévore son frère (cf le lapsus) ?
Signale-t-elle ainsi la différence de son sexe castré (le renard castrateur) ?
Quid aussi de ce décor enneigé
Écho à son désir qu’il se mette à neiger
Un souhait exprimé très souvent
Et ce alors qu’elle a d’abord détesté petite la neige…
Ambivalence des sentiments
Peur
Rire
La mort convoquée
A coup de bâton
Bref
L’ombilic du rêve échappera forcément
A cette enfant comme à l’analyste
Mais on voit bien comment
Une multitude de signifiants et sens
S’y amoncelle
A 4 ans
Elle prouve que métaphores et métonymies
Composent déjà son rêve aux accents poétiques
Et finalement
Après quelques relances un brin kleinienne
C’est d’ailleurs à la simple poésie du rêve
Que nous l’avons renvoyée
En lui disant simplement

« C’est joli un renard dans la neige »
Elle a souri d’un air ravi

« en reconstruisant son enfance, le sujet réordonne un passé selon son désir. Ainsi du petit enfant qui, dans son jeu, réordonne son monde présent ou passé selon son vœu. Son dire surgit alors pour toucher un adulte imaginaire ou réel (voire un compagnon imaginaire). Le discours qui se tient en psychanalyse, aussi bien chez l’enfant que chez l’adulte, nous renvoie donc non tant à une réalité qu’à un monde de désirs et de rêveries »

C’est Maud Mannoni qui parle
Dans L’enfant, sa « maladie » et les autres
La lire nous ramène à la question de l’adresse
Car dans le rêve aussi
Finalement l’enfant « réordonne son monde présent ou passé selon son vœu »
Et s’il s’agit de raconter son rêve pour toucher quelqu’un
Alors à qui ce rêve était-il adressé ?
A l’analyste ?
A la mère réelle ou imaginaire ?

Toujours à propos des rêves d’enfants
Melanie Klein avait pour sa part coutume de dire
Qu’il fallait considérer le jeu de l’enfant
Comme un rêve

« interpret them as we do dreams »

Et dans sa pratique
Cette serial interpréteuse
Interprétait aussi directement le rêve
Dès le plus jeune âge

« my analysis of very young children’s dreams in general has shown me that in them, no less than in play, not only wishes but also counter-tendencies coming from the super-ego are always present, and that even in the simplest wish-dreams the sense of guilt is operative in a latent way »
Dit Klein dans The Psycho-analysis of Children

Elle fait donc un pas de plus que Freud
En ne laissant a priori aucun rêve de côté
Mais en y voyant un conflit
La culpabilité latente
Des traces du surmoi
Comme le prouve l’analyse qu’elle propose
Du rêve de Trude, 3 ans et 9 mois

« She and her mother were back in Italy in a certain restaurant she knew, and the waitress didn’t give her any raspberry syrup because there wasn’t any left. The interpretation of this dream showed, among other things, that she had not got over the pain at the withdrawal of the mother’s breast and her envy of her younger sister »

Lacan aussi
Dans le séminaire 6
Est allé plus loin que Freud
En poussant plus loin l’interprétation
Du rêve des fraises d’Anna

« sous cette forme que j’ai appelée floculée, cette succession de signifiants dans un certain ordre, ce quelque chose qui prend sa forme de son empilement, de sa superposition si je puis dire, dans une colonne, du fait de se substituer les unes aux autres, ces choses comme autant chacune de métaphores de l’autre, ce qu’il s’agit alors de faire jaillir, c’est à savoir la réalité de la satisfaction en tant qu’inter-dite »

Ce rêve du renard
Va quant à lui plus loin que la floculée signifiante
Mais il empile aussi les métaphores
Et permet d’identifier
L’inscription d’un sujet
Pris certainement
Dans l’angoisse de castration
Le complexe d’intrusion
Mais surtout dans l’écriture de ce qu’il adviendra
De son désir
Directement plongé dans un magma de signifiants

Dans la conférence « La Thérapie analytique »
Freud écrit :

« l’étude du rêve devient ainsi l’accès le plus commode pour la connaissance de l’inconscient refoulé dont relève la libido soustraite au moi »

Cette assertion est donc bien sûr aussi valable
Pour cette petite fille de moins de 5 ans
Qui la nuit ne dort pas
Mais rêve…

Le-reve-de-Picasso
Illustration Le Rêve, Picasso

Donner sa langue au chat

Si le Français parle le français
Et l’Anglais l’anglais
Selon une homophonie
Qui n’est pas sans déplaire aux enfants
Il y a des pays
Où l’enjeu et donc l’en(je) de langues existe encore
Et maybe pour toujours

Ainsi une personne s’est récemment
Définie devant nous
En répondant à la question
D’où venez-vous

« je parle l’albanais mais je viens du Kosovo »

Dans sa réponse et présentation
Il y avait donc
L’entre-las d’un conflit politique
Et de territoire
Mais aussi quelque part
Une question identitaire
Avec cette impossibilité
De simplement dire « je suis Kosovar »
C’était comme si en français
Il n’y avait pas de mot
Correspondant à comment cette personne
Souhaiterait se définir

En tant qu’analyste
Nous a alors traversé l’esprit
Qu’il y avait certainement
Une écriture du sujet spécifique
Dans le cadre de ce type d’enjeu de langue
Car à entendre ce sujet
Il y avait comme un double-mouvement
Un trouble
Quelque chose du cristal du sujet
Et probablement de son fantasme
S’était écrit finalement
Immédiatement dans un conflit de langue…
Et d’ailleurs
L’identité semblait ici rapprochée uniquement à la langue
Et non pas au pays
Ce serait un peu comme dire
« je suis l’albanais » ou « je suis le français »
A défaut de pouvoir dire
« Je suis de tel ou tel pays »

Notre interrogation sur ces notions
De frontières linguistiques
S’est poursuivie par la suite
En entendant l’autre soir à la télévision
L’érudit Claude Hagège
Ce linguiste déclinait dans plusieurs langues
La façon de dire « je t’aime »
En japonais 大好き(だ) daisuki (da)
En Finnois « Minä rakastan sinua »
Or pour lui
Bien que dire « je t’aime » est signifié de façon
Très différente dans les langues
Certains disent « toi à moi »
Ou « j’aime une partie de toi »
Et bien cela n’aurait absolument aucun impact
Sur le sentiment d’amour en tant que tel
On aimerait pareil
D’un bout à l’autre du monde
Et ce même si les signifiants utilisés
Sont très différents

Ce n’est pas notre point de vue
Même si nous comprenons que cela puisse sembler
Angoissant de se dire
Que le signifiant peut être en quelque sorte
Maître du sujet…

Le bilinguisme fait pourtant
Se rendre compte
Qu’avoir ou pas les mots pour le dire
Change la donne du ressenti et du vécu du sujet
Tahar Ben Jelloun – qui était aussi invité à cette émission
Et qui y a déclaré quelque chose comme
« Si je n’avais pas écrit, j’en serais mort » –
A toujours écrit en français, explique-t-il
Mais il admet que parfois, l’arabe fait « irruption »
C’est pour lui un obstacle, surgissant dans sa langue d’écriture
Il le couche ainsi comme tel sur le papier
Avant de trouver le mot français qui pourra remplacer « l’intrus »
L’intrus de la langue maternelle…

Alors pourquoi un mot vient dans une langue
Et pas dans une autre ?
Pourquoi, lorsque l’on parle plusieurs langues,
Peut-on parfois avoir la sensation
Qu’une langue dit mieux quelque chose qu’une autre
Ou alors
Qu’un mot n’existe pas dans une autre langue ?
Et enfin comment un sujet peut-il se définir uniquement à travers sa langue ?
Ou à travers ses langues ?

Nous n’allons pas reprendre l’exemple
Typique et parfois contesté
Des Inuits et de leur multiple façon de décrire
La neige
Ce qui atteste que face à un même réel
La perception peut être affinée par la langue
Mais plutôt suivre ce fil du rapport langue/sujet
Décrypté notamment par Lacan
Dans le texte « L’instance de la lettre dans l’inconscient »

Lacan y présente
Le sujet comme « serf du langage »

« le langage avec sa structure préexiste à l’entrée qu’y fait chaque sujet à un moment de son développement mental »
rappelle-t-il
En montrant habilement comment
« le signifiant entre en fait dans le signifié »
Bien que des linguistes en doutent encore…

« l’inconscient n’est pas le primordial, ni l’instinctuel, et d’élémentaire il ne connaît que les éléments du signifiant »
Ajoute Lacan

Voilà qui pose comme centrale
La langue préexistante à un sujet
Il s’agit ensuite d’entrer dans ce discours
D’en faire son propre discours, finalement
Et c’est ce qui donne consistance au sujet

« C’est dans la chaîne du signifiant que le sens insiste, mais (…) aucun des éléments de la chaîne ne consiste dans la signification dont il est capable au moment même », note cependant Lacan
Qui invite ainsi à éviter
L’écueil de la surinterprétation signifiante
L’écueil aussi de la limitation au signifié
Bref, il faut être poète
Entendre métonymie et métaphore
Pour accéder à l’inconscient d’un sujet
Qui ne se trouve pas
A la place du mirage du cogito ergo sum

« je ne suis pas , là où je suis le jouet de ma pensée ; je pense à ce que je suis, là où je ne pense pas penser »
Assène notamment Lacan

Glanz auf der Nase
A glance at the nose

Dans ce texte Lacan renvoie aussi avec justesse
A ce patient dont parle Freud
Dans son article de 1927 sur le fétichisme

Freud écrit :
« Le cas le plus remarquable était celui d’un jeune homme qui avait érigé comme condition de fétiche un certain brillant sur le nez. L’explication surprenante en était le fait qu’élevé dans une nurserie anglaise ce malade était ensuite venu en Allemagne où il avait presque totalement oublié sa langue maternelle »

« Le fétiche dont l’origine se trouvait dans la prime enfance ne devait pas être compris en allemand mais en anglais ; le « brillant (Glanz) sur le nez » était en fait un « regard (glance) sur le nez » ; ainsi le nez était ce fétiche auquel du reste il pouvait à son gré octroyer ce brillant que les autres ne pouvaient percevoir »

Ce glissement entre le glance (coup d’œil en anglais)
Devenu Glanz (brillant en allemand)
Et faisant ensuite symptôme
Puisque la satisfaction sexuelle de ce patient
Dépend du brillant sur le nez
Met bien le doigt sur l’impact de la langue sur le sujet
Qui fait que c’est bien dans la langue
Que l’être s’inscrit
Se façonne
Le sujet comme pris au piège de sa langue
Intrusé par la langue
Sculpté dans la langue
Comme une condition sine qua non pour advenir

« Ce qui complique toujours un peu c’est que le langage n’est pas un instrument mais un pont sur le vide et que ce qui fait être est justement la consistance des planches sous les pas avec les trous et le balancement »
écrit Michel Allègre

Le langage serait donc ce « pont sur le vide »
Parfois suspendu sur le vide du Kosovo
Encore marqué par les trous de la guerre
En albanais, selon la toile
Je t’aime se dirait « Të dua »
Mais dua, cela voudrait aussi dire « je veux »
Che vuoi ?
Éternelle question du désir
Et ce dans toutes les langues
Même si la singularité linguistique de chacune
N’épargne donc pas le façonnement du sujet
De son fantasme
De son « glance » sur le réel, la vie
Dans votre langue, par exemple,
Donne-t-on aussi sa langue
Au chat ?

677px-HENRI_ROUSSEAU_-_La_Encantadora_de_Serpientes_(Museo_de_Orsay,_París,_1907._Óleo_sobre_lienzo,_169_x_189.5_cm)
Illustration La Charmeuse de serpents, Henri Rousseau

Une bien jolie fourmilière

« Gentilissima signora,
ricevere una lettera da Lei mi ha fatto un enorme piacere. Essendomi da sempre occupato di studiare la psiche infantile, nutro una grande simpatia per i Suoi sforzi umanitari quanto intelligenti, e mia figlia, che è una pedagoga analitica, si annovera tra le Sue seguaci.
Sono senz’altro disposto a firmare insieme a Lei l’appello per la fondazione di un piccolo istituto come è stato progettato dalla signora Schaxl. La resistenza che il mio nome potrebbe suscitare nel pubblico deve essere superata dallo splendore che emana dal Suo nome.

Suo profondamente devoto
Freud »

Quelle a été la réaction de Freud
Face à la pédagogie Montessori, contemporaine de son époque ?
Question qui nous a traversé l’esprit
Ces derniers mois
Alors que « la méthode Montessori »
Déjà très à la mode à London
Est aussi tendance en France
A Toulouse
Un lieu d’accueil dédié à cette approche
A récemment ouvert
Et nous avons d’ailleurs suivi par curiosité
Une conférence à ce sujet
Pour voir ce qu’il en était

Et donc Freud
Comme en atteste cette lettre trouvée sur la toile
Aurait quelque part soutenu
Cette approche
Des sites web Montessori
Lui prêtent même ce dire :
“If everyone had your schools, they wouldn’t need me!”

La méthode Montessori comme antidote à la névrose ?
Le lecteur averti
Se doutera que l’on touche en fait ici
A un des points faibles de Freud
A savoir sa fille chérie Anna
« Qui a supplié son père à 22 ans de l’analyser »
Précisait l’autre jour à Toulouse
Le psychanalyste Frédéric de Rivoyre
En rappelant
Qu’Anna avait vraisemblablement été à l’origine
Du fameux fantasme
« On bat un enfant »

Anna, l’institutrice, avant d’être analyste
Aurait justement suivi une formation Montessori
Donc oui, Freud avait l’air enthousiaste
Et ouvert à cette pédagogie
Mais en même temps
On voit bien qu’il était pris ici
Dans le familier

Des chemins de traverse
Entre la psychanalyse et cette « méthode »
Existent cependant, avons-nous constaté lors de la conférence
Et certains abords Montessori de l’enfant
Sont effectivement plus intéressants
Que ce que peut offrir la pédagogie dite classique

« L’enfant n’est pas un vase que l’on remplit, mais une source que l’on laisse jaillir. »

« Éduquer, ce n’est pas dresser »

Seraient des préceptes de cette médecin-psychiatre italienne
Qui au fond a eu l’intuition
En travaillant en institut
Avec des enfants déficients
Que tous les enfants avaient
Cette pulsion de savoir
Et qu’une méthodologie plus positive que punitive
Accompagnante et basée sur l’observation, l’autonomie
La répétition (si essentielle à l’enfant)
Ainsi que l’apprentissage autonome par l’erreur
Pouvait mieux « capter » ces facultés
Tout en prenant mieux en compte le fait
Que chaque enfant est of course unique

Dommage néanmoins
Que de tout ceci ait découlé au final
A un découpage par « période » de développement
Et à l’organisation quasi-militaire d’exercices précis
(enfilage de perles, lettres en tissus)
Avec notamment cette idée
Dixit Maria Montessori
Que
« si l’enfant n’a pu obéir aux directives de sa période sensible, l’occasion d’une conquête naturelle est perdue, perdue à jamais »
Durant la conférence que nous avons suivie
Nous avons aussi été surprise d’apprendre
Que dans la méthode Montessori
Chaque objet a une fonction
Point barre
Et elle ne doit absolument pas être détournée
Les théories du cerveau (reptilien or not)
Ont aussi été convoquées…

Cela donne bien sûr des pistes pour comprendre
La pédago-psychanalyse défendue par Anna Freud
Nous ferons part ici
Des deux principales réflexions sur Montessori
Qui nous ont finalement traversée

Primo
Comme toute « croyance »
Ce mouvement
Rassemble désormais des personnes persuadées
D’avoir la bonne « méthode »
Ce qui laisse entendre que
Tous ceux qui n’optent pas pour ces techniques
Extrêmement codifiées et réglées
Vont « rater » quelque chose
Le « perdre à jamais », menace Montessori elle-même
Un peu comme si un analyste estimait
Que tous ceux qui ne passent pas par le divan
Perdait un pourcentage de capacité au bonheur…

Secundo
Loin de l’improvisation poétique analytique
Cette méthode – en tout cas dans son application actuelle
Renvoie quand même pour nous au fantasme de l’homme-machine
Visant « un développement parfait »
Or est-ce vivre, est-ce être heureux, est-ce écouter son désir
Que de devenir des sur-humains 100% parfaits
Aux qualités absolument développées ?
Qu’est-ce que cela veut dire
De se lancer ainsi dans une course
Où il n’y aura pas « d’erreurs de développement »
Pas de « restes non résolus », comme dans l’analyse
Ou tout ce qui peut être développé le sera ?

« je ne sais pas pourquoi mais les enfants autistes sont comme des poissons dans l’eau durant les ateliers Montessori »
Avons-nous entendu dire un jour une adepte de cette méthode
Or pour un analyste, ce n’est absolument pas une surprise !

Se pencher sur cette question
Nous amène cependant, il faut l’admette
A marcher sur ce fil parfois trop ténu
Entre psychanalyse & pédagogie
Nous invitons les lecteurs les plus intéressés
A consulter la note de synthèse
De Jean-Claude Filloux
Ainsi qu’un billet d’Olivier Douville

« S’il ne s’agit pas d’exporter tel qu’il est le modèle de la cure dans le traitement des souffrances psychiques que le social origine et/ou révèle, il est bien, sur un autre plan, question de préconiser un usage social du savoir freudien », décrypte notamment Olivier Douville

Ces textes permettent en effet de saisir
Le vertige un brin hégémonique
Dont le mouvement analytique
A été saisi
Avec l’infernale question de l’analyse prophylactique
Et forcément le fantasme d’infiltrer la pédagogie
Afin d’éradiquer à jamais la névrose

« La pédagogie est pour la psychologie ce que la discipline du jardinage est pour la botanique »
A lancé Ferenczi
En 1908, dans sa conférence « Psychanalyse et pédagogie »

« il paraît souhaitable d’envisager, ne fût-ce que dans un but prophylactique, une réforme pédagogique qui permettrait d’éviter la mise en jeu d’un mécanisme psychique si souvent nocif : le refoulement des idées », expliquait-il

« le moyen préventif : une pédagogie fondée, c’est-à-dire à fonder, sur la compréhension, l’efficacité, et non sur les dogmes », concluait Ferenczi

Zulliger, l’instit-analyste
A en quelque sorte incarné ce projet
De pédagopsy…
Cependant, si Freud,
Toujours favorable au fait que les enseignants soient « analysés »
S’est dans un premier temps enthousiasmé
Le fondateur de l’analyse aura plus tard
Une position plus mitigée
Dans ses Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse :

« il est un thème sur lequel je ne peux passer si facilement, non pas que je le comprenne particulièrement bien ou que j’y aie moi-même beaucoup contribué. (…) Mais il est particulièrement important et riche d’espoirs pour l’avenir, peut-être le plus important de tout ce dont s’occupe l’analyse. Je veux parler de l’application de la psychanalyse à la pédagogie, à l’éducation de la génération suivante. Je me réjouis de pouvoir dire au moins que ma fille, Anna Freud, a fait de ce travail la tâche de sa vie, qu’elle répare de cette façon mon omission », affirme Freud dans un premier temps

Avant néanmoins de préciser :

« la perspective d’une application de la psychanalyse à l’éducation se pose aujourd’hui en d’autres termes. Rendons-nous bien compte de ce qu’est la première tâche de l’éducation. L’enfant doit apprendre à maîtriser ses pulsions. Lui donner la liberté de suivre, sans restriction, toutes ses impulsions, est impossible. »
« il faut donc que l’éducation inhibe, interdise, réprime et elle y a d’ailleurs largement veillé en tout temps. Mais l’analyse nous a appris que c’est précisément cette répression des pulsions qui entraîne le danger d’une maladie névrotique. (…) L’éducation doit donc chercher son chemin entre le Scylla du laisser-faire et le Charybde de la frustration. Si la tâche n’est pas absolument insoluble, il faut pouvoir trouver un optimum pour l’éducation, pour qu’elle puisse accomplir le maximum et nuire au minimum »

Freud, pour qui éduquer faisait partie des trois métiers impossibles
– Après analyser et gouverner
S’éloigne ainsi de cette « revendication d’hygiène »
Qui colle parfois à la peau de l’analyse
Et qui englue la pédagogie depuis toujours
L’école parfaite n’existe pas
Ou alors il faudrait maybe pouvoir dire
« Ceci n’est pas une école », pour reprendre l’idée de Magritte
Éduquer entre Charybde et Scylla
Et non pas de Charybde en Scylla donc…

Bien qu’ayant tendance, comme Dolto
A céder parfois à la pédagogie selon certains
Maud Mannoni
Dans l’Enfant, sa « maladie » et les autres
Décrie pourtant toute utilisation de l’analyse
Comme « expérience corrective »

« les notions freudiennes ont été cependant parfois tirées vers la recherche d’un parallélisme psycho-physique : on pensait ainsi pouvoir mieux rendre compte du processus de « maturation » de l’enfant. Des analystes (Hug Hellmuth, l’Ecole viennoise, l’Ecole zurichoise) ont cru voir dans la théorie des stades de Freud et d’Abraham les bases médicales d’une pédagogie, voire d’une psychanalyse conçue essentiellement comme éducative (Anna Freud) », souligne Mannoni

« ce qui nous gêne aujourd’hui encore, aussi bien en pédagogie qu’en psychanalyse, c’est la prépondérance des théories de développement. Celles-ci ne tiennent compte de l’histoire du sujet que pour autant qu’elle vient favoriser ou empêcher une « maturation ». Un parallèle est dès lors établi entre le développement du corps et le développement mental, parallèle des plus discutables, puisque la psychanalyse nous montre de mieux en mieux à quel point ce qui compte dans un sujet, ce n’est pas ce qui lui est donné au niveau des besoins, mais la parole ou son absence à laquelle le donné, le senti le renvoient »

L’expérience d’Itard, qui aurait justement
Beaucoup inspirée Maria Montessori
Est par exemple profondément critiquée par Mannoni :

« le pédagogue cherche à imposer au débile sa propre conception du monde, le psychanalyste en est encore souvent à osciller entre la curiosité intellectuelle et le rejet du sujet débile (…) Or, l’expérience du sauvage de l’Aveyron est à chaque instant si poignante, justement parce que le principal souci d’Itard, c’est de le faire entrer dans l’univers de la parole. Mais ses conceptions a priori en ce qui concerne la nature du langage font qu’en réalité il a barré le chemin aux possibilités que pouvait avoir encore son élève »
« que voyons-nous au niveau de la stricte observation ? Un adulte en désarroi devant un enfant qui n’articule aucune demande. L’adulte voudrait, à partir de cette absence de demande, retrouver chez l’enfant un désir. Mais il semble qu’il n’y ait pas de place pour la reconnaissance du désir chez un adulte qui se réfère sans cesse au besoin »

En réfléchissant à présent
A tout ce que nous venons de dire
Nous vient étonnamment à l’esprit
Schreber
Ou plutôt le fait
Que son père, Moritz, se voulait justement
Un grand pédagogue
Avec son best-seller
« Gymnastique de chambre, médicale et hygiénique, ou Représentation et description de mouvements gymnastiques… pouvant s’exécuter en tout temps et en tout lieu… »

« dans la science, il n’y a pas de sujet, (…) c’est précisément l’expulsion du sujet qui est la première des conditions au savoir scientifique. Alors, dois-je considérer que les apprentissages chez l’enfant supposent l’exclusion du sujet ? Je n’ai pas la réponse ! Je peux assurer, en revanche, que les enfants auxquels vous avez affaire, c’est une question qu’ils posent, eu, d’une certaine manière ; ils ne sont pas d’accord pour qu’il n’y ait pas de sujet »

C’est Jean Bergès qui parle ici d’apprentissage
En décembre 2001,
A Sainte-Anne
« L’expulsion du sujet »
C’est précisément cela que nous avons perçu
Entre les lignes
De comment est parfois aujourd’hui pratiquée
La méthode Montessori
Sa transmission semble avoir abouti
A une forme de robotique applicative
Dont les parents se saisissent
Attirés par le mythe d’un développement parfait
Ou d’une maturation superbement réussie
Qui n’aurait donc pas déplu au père de Schreber…

« Au cas où j’en mourrais, on pourra dire de moi que j’ai été éduqué à mort »
Fritz Zorn
Rappelle ici à l’ordre les parents-éducateurs
Et les éducateurs tout court
On pourrait donc parfois être « éduqué à mort »
Dans cette bien jolie fourmilière ?

« Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le coeur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec les craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur.

“Le Cancre”, Prévert

Piet_Mondriaan,_1921_-_Composition_en_rouge,_jaune,_bleu_et_noir
Catalogue no. SCH-1957-0071 0333329     Piet Mondriaan     Title: Composition with Large Red Plane, Yellow, Black, Gray and Blue Painting scan van neg juni2006

Illustration Piet Mondrian, Composition en rouge, jaune, bleu et noir

L’objet (a)nalyste

« – Pfff moi, j’aime pas le football… Je préfère jouer avec les poupées et les bébés, comme ça, ça m’entraîne.
– Cela t’entraîne… à quoi ?
– (comme si cela allait de soi) Et bien ça m’entraîne à ne pas les perdre, parce que j’ai peur de les perdre  !
– C’est-à-dire ?… Tu as peur de perdre un bébé ?
– Mais non, en fait moi j’ai toujours peur de perdre mes jouets. C’est ce qui me fait le plus peur au monde, perdre un jouet.
– Et cela t’es déjà arrivé ?
– Non mais c’est pour ça qu’il faut que je m’entraîne… (elle s’active à jouer avec des playmobils, une mère et ses enfants)
Plus tard, dans une autre séquence, la petite fille de 5 ans sortira en réponse certainement à ce premier dire tétine et doudou de la poche de son manteau pour nous les montrer avec fierté.
« – Tu as vu mon doudou et ma tétine ? Je les ai toujours avec moi car c’est la chose que j’aime le plus au monde. Je les garderai toujours. »

Ce court dialogue avec un enfant
Nous a intéressée ces derniers jours
Parce que la question
De la perte (ou pas) de l’objet
Y a été articulée spontanément
Renvoyant d’une part
A la mise en écriture d’un des fondements possibles
D’un symptôme que l’on retrouve plus tard
Chez l’adulte
A savoir « avoir peur de perdre » ou « avoir peur d’oublier, d’égarer »
« Ce qui compte le plus au monde »
Cf l’angoisse obsessionnelle
Éprouvée par nombre d’adultes
Et en même temps
Il y avait aussi dans ce discours
L’articulation de la dialectique
Du rapport à l’objet
L’objet cause du désir
Avec le brandissement en fin de séquence
De cet objet dit transitionnel
Sur lequel l’effet de maîtrise
Est affirmé
Et qui est présenté spontanément par cette enfant
Comme ce qui colmate au fond son angoisse de la perte

Mais pourquoi devoir s’entraîner à ne pas perdre ?
Pourquoi, comme d’autres garçons s’entraînent au foot,
Cette petite fille, elle, cherche à s’entraîner à la non-perte d’objet ?

Nous laissons de côté cette fois
Les questions liées à la sexualité infantile
(S’entraîner à ne pas perdre le phallus pourrait être une interprétation freudienne)
Déjà traitées ici
Pour nous intéresser plus précisément
A la question de l’objet
Puisque que c’est ce qui nous a traversé l’esprit
A entendre cette enfant
Plus que d’avoir le phallus ou pas
Elle avait l’air de s’interroger
Sur l’objet perdu
Et d’y répondre par le fameux objet transitionnel
Décrit par Winnicott

Winnicott
« (…) most mothers allow their infants some special object and expect them to become, as it were, addicted to such objects »

L’addiction à « la première possession « non-moi » » est mise en évidence
Par Winnicott
Dans son texte « Transitional objects and transitional phenomena »
Dont on peut lire une version française ici

Winnicott explique :
« J’ai introduit les expressions « objet transitionnel » et « phénomène transitionnel » pour désigner la zone d’expérience qui est intermédiaire entre le pouce et l’ours en peluche, entre l’érotisme oral et la relation objectale vraie, entre l’activité créatrice primaire et la projection de ce qui a déjà été introjecté, entre l’ignorance primaire de la dette et la reconnaissance de cette dette (« dis : merci ! »).
(…)
il est exact que le coin de couverture (ou toute autre chose de cet ordre) est le symbole d’un quelconque objet partiel tel que le sein maternel. Néanmoins, l’intérêt ne réside pas tant dans la valeur symbolique que dans sa réalité actuelle. Le fait que ce n’est pas le sein (ou la mère) est tout aussi important que le fait qu’il représente le sein (ou la mère).
(…)
J’estime qu’il serait utile de disposer d’un terme pour décrire l’origine du symbolisme dans le temps, d’un terme qui évoquerait le chemin parcouru par l’enfant lorsqu’il passe du subjectif pur à l’objectivité, et il me semble que l’objet transitionnel (le bout de couverture, etc.) est justement ce que nous voyons de ce cheminement vers l’existence vécue. »

Pour Winnicott l’objet transitionnel
– Qu’il s’agit d’aborder avant tout comme espace
Et qui est « antérieur à l’établissement de l’épreuve de la réalité »
« représente le sein, ou l’objet de la première relation »
Il a une fonction positive d’illusion pour l’enfant
Avant la phase de désillusion qui doit être enclenchée par la mère
Comme Winnicott le dessine :

pediatrie_psychanalyse-img006

« Les objets transitionnels et les phénomènes transitionnels appartiennent au domaine de l’illusion qui est la base de l’instauration de l’expérience. Ce stade primitif du développement est rendu possible par l’aptitude particulière que possède la mère de s’adapter aux besoins de son enfant, permettant de la sorte à celui-ci d’avoir l’illusion que ce qu’il crée existe réellement »

L’illusion est un terme intéressant
Par rapport à notre observation clinique
Finalement, cette petite fille
Réclame son droit à l’illusion
En brandissant doudou et tétine
Pour se maintenir au sein
Dans l’antre de maman
Tout en sachant bien que ce n’est pas vrai
Elle est déjà « désillusionnée »
Mais cette étape s’est apparemment accompagnée
D’un scénario – ou fantasme
Autour de la question de la perte

La perte de jouet comme perte d’objet
C’est cette intuition clinique
Qui nous pousse à reparcourir
Le séminaire de Lacan sur « La relation d’objet »
Lacan y évoque justement le texte préalablement cité de Winnicott
Mais nous avons cette sensation à le relire
Qu’en fait dans ce texte
Lacan tourne autour de l’objet
Autour de « cette douloureuse dialectique de l’objet à la fois là et jamais là »
Comme il le dit en s’appuyant sur le Fort-Da de Freud
Mais sans jamais le saisir

« en raison de l’attachement permanent à cet objet réel, à ce primitif objet réel de la mère en tant que frustrante, aucun objet féminin à partir de là ne sera plus lui aussi, que quelque chose par rapport à la mère de dévalorisé, un substitut, un mode brisé, réfracté, toujours partiel par rapport à l’objet maternel premier »
Dit notamment Lacan en se référant à Freud

C’est la traditionnelle déclinaison
De l’objet comme déclinaison infinie de la mère
De l’objet sein, objet saint et Sainte-mère…
Le tout englué dans l’amour, amourir

« la valeur prévalente que prend l’objet, le sein dans l’occasion ou la tétine, est précisément fondée sur ceci, qu’un objet réel prend sa fonction en tant que partie de l’objet d’amour, il prend sa signification en tant que symbolique, il devient comme objet réel une partie de l’objet symbolique, la pulsion s’adresse à l’objet réel en tant que partie de l’objet symbolique »

Avec donc cette idée aussi d’un découpage
D’un tressage objet réel-objet symbolique
Ou d’un basculement ?
Qui prendrait sens
A travers la pulsion qui cherche le symbolique
Via l’objet réel
Lacan toujours :

« cet objet qui satisfait un besoin réel à cette époque de cet objet, à partir du moment où un objet réel a pu devenir élément de l’objet symbolique, tout autre peut satisfaire un besoin réel, peut venir se mettre à sa place, et au premier rang de ce qui est déjà symbolisé, mais qui comme parfaitement matérialisé est aussi un objet et peut venir prendre cette place, à savoir la parole. C’est dans la mesure où la réaction orale à l’objet primitif de dévoration vient en compensation de la frustration d’amour, dans la mesure où ceci est une réaction d’incorporation, que le modèle, le moule est donné à cette sorte d’incorporation qui est l’incorporation de certaines paroles entre autres, et qui est à l’origine de la formation précoce de ce qu’on appelle le Surmoi »

Amener la question du Surmoi
Dans le fil de ce débat sur l’objet
Est intéressant
Car c’est justement à l’âge de 5 ans
Que certains situent l’apparition du Surmoi
Nous ne sommes pas favorable à une chronologie aussi précise
De l’évolution
Mais il est vrai que finalement
Le dialogue de cette enfant de 5 ans
Peut apparaître comme un dialogue
Avec son Surmoi
Le Surmoi lui ordonne de ne pas perdre d’objets
Elle s’entraîne pour répondre à cette invocation
Et l’objet apparaît ici finalement
Comme aussi ce qui fait trou dans l’être
Pour que la parole naisse

Nous restons néanmoins encore sur notre faim
Sur la question de l’objet
Et notamment de l’objet a
Et c’est en reprenant Bergès
Que des pistes apparaissent
Dans son séminaire « Le Savoir de la mère »
Il affirme :

« Pour Lacan, l’objet a est ce qui se découpe dans le miroir et ne fait pas partie de l’image. C’est ce sur quoi je ne peux pas mettre autre chose que de l’imaginaire anti-angoisse »

Ici encore, cela colle avec le dire de cette petite fille
Qui nous dit qu’elle pourrait perdre quelque chose
Qui ne se découpe pas dans le miroir, ne fait pas partie de l’image
Voilà pourquoi elle a imaginé
Ce tétine-doudou anti-angoisse

Nous trouvons ensuite un texte de Jean Allouch
Qui est intéressant pour sa reprise
De l’histoire de l’objet petit a

C’est
« un objet d’emblée perdu dont toute parole qui se boucle réalise la perte »

« l’objet  dont  la  présence  dans  l’Heim provoque l’angoisse »

Déclare Allouch
Rappelant l’ambivalence de cet objet a
– je ne veux pas le perdre mais je veux le garder pour toujours –
Et décryptant tout le parcours de Lacan
Incluant même un amusant  «graphe  des étages de  l’objet»

Alain Vanier
Essaie aussi d’attraper l’objet a dans ce texte
Cet objet a qui file entre les doigts
De tous
De cette petite fille
Comme de l’analyste
Ou même de Lacan

« Nous nous trompons toujours d’objet a, en un sens ce n’est jamais celui-là » note Vanier

Il rappelle que Lacan affirmait en 1964
Que l’objet a serait
« apte à symboliser le manque central exprimé dans la castration et à le masquer en même temps, car évanescent, punctiforme, il laisse le sujet dans l’ignorance de ce qu’il y a au-delà de l’apparence »

Une autre citation de Lacan contextualisée par Vanier
Renvoie à un
« débat houleux qui eut lieu en 1971, lors d’un congrès de l’École freudienne de Paris, à la suite d’un exposé de Serge Leclaire présentant l’objet a comme un objet perdu, foncièrement irrécupérable. Lacan conclut ainsi la discussion :
« L’objet a est une construction. Qu’on nous la présente comme un objet, et un objet perdu, je n’y vois pas en soi d’obstacle ; c’est une prise de vue, incontestablement ; ce que ça suggère, c’est : un de perdu, dix de retrouvés ! Ça ne veut pas dire que l’objet a en soi-même soit récupérable, mais je dirai que la perte primitive n’a pas de privilège par rapport à ces dix de retrouvés. Accentuer le côté objet perdu n’a évidemment de sens que dans la fonction de l’angoisse. C’est en tant que l’objet a peut être fondamentalement appréhendé comme perdu qu’il est à la source de l’angoisse. Mais enfin, ce n’est pas sa fonction propre d’être un objet perdu ; c’est bien au contraire un objet qui comble quelque chose. Et ce qu’il comble, je dois dire, à suivre ce que j’énonce, ça n’est pas l’angoisse en elle-même »

Un de perdu, dix de retrouvés !
Aurions-nous dû suggérer ce dicton à cette petite fille ?
Il est possible que cela l’aurait follement amusée…
Et dégagée de la « perte primitive » et de sa répétition
Cependant, il faut toujours agir sur ce thème
Avec finesse et prudence
Rappelle Alain Vanier

« l’analyste d’aujourd’hui ne doit pas se tromper sur sa visée et sur sa position, car cet objet est le seul à pouvoir ménager un accès au Réel et à faire pièce aux formes contemporaines du malaise. Je veux parler de l’analyste comme objet a tel qu’il apparaît dans le discours analytique »

De l’objet perdu, à l’analyste-objet
Ainsi qu’à l’objet (et l’abject) de l’analyse
Et si au fond cette petite fille
Face à l’@nalyste
Avait donc inconsciemment
Dansé autour de l’objet (a)nalyste ?

Edgard+Degas+LEtoile+1876
Illustration Ballet, L’étoile, Edgar Degas

Un rêve de licorne

« J’ai rêvé d’une licorne qui galopait dans la nuit »

Après plusieurs discussions, la petite fille de presque 4 ans
Se décide à confier
Ce qui se passe dans sa tête lorsqu’elle fait pipi au lit
Elle a d’abord beaucoup dénié
« Rien, je n’ai pensé à rien », avait-elle juré au départ
Dans un splendide sourire de dénégation
Amusée et incrédule, nous lui avions juste glissé
Que cela nous intéresserait si,  un jour, elle dessinait
Pour nous parler de ça
Car il se passait forcément quelque chose
Dans sa tête
« Jamais je ne ferai un dessin sur ça », avait-elle dit en riant
Encore plus fort

Mais suite à cette discussion
Elle nous a pourtant d’elle-même amené
Avec régularité
Une série de dessins
Où le pipi était là, dans ce jaune envahissant
Et même si elle aimait encore le dénier
Elle adorait que nous soyons « Kleinienne »
Et interprétions de façon freudienne
Ou pas
Il suffisait de lui dire
« Cela ressemble bien à un dessin de pipi »
Pour qu’elle rigole en secouant la tête

photo(2)

« Le principe de la psychanalyse avec les enfants qui veut qu’un dessin ne vaut que dans la série des dessins d’une cure s’applique à toute séquence d’images . C’est un principe d’iconologie structurelle que dégage Panofsky . Aucun tableau ne vaut que pris dans une série qui comprend la production muséale d’un peintre rapporté à l’histoire de l’art mais sans doute d’avantage aux matériaux de construction du tableau qui en général sont laissés dans les dessous comme les manuscrits des ouvrages de littérature »
souligne Michel Allègre

Voici donc le premier dessin de cette série
Où l’on retrouve la main
Le pipi en forme de cygne ou de bateau
Elle dit qu’elle ne sait pas
Que le pipi n’est pas là
Mais ensuite, après avoir associé librement
Elle confie soudainement
Ce rêve de la licorne, qu’elle relie avec le fait
De faire pipi au lit
Et dont l’énoncé tient dans une phrase
« J’ai rêvé d’une licorne qui galopait dans la nuit »

Quand nous lui proposons
D’associer sur ce rêve avec le pipi
Elle repart dans un éclat de rire
Nous lui glissons alors une équivoque
Lit-corne
« Comme une corne dans le lit »
En proposant l’image phallique
De la corne comme zizi
Et elle trouve ça absolument génial
Remarque-t-on
Et se lance dans une discussion
Très freudienne
Sur avoir une corne ou pas
« Les licornes et les chevaux ont-ils un zizi ou pas ? » – demande-t-elle
« Une zézette ou pas ? » « mais où alors ? »
etc etc

Et elle de ramener quelques jours après
Cet autre dessin
Qui n’a absolument rien à voir avec tout cette discussion
Assure-t-elle en rigolant

photo(3)
« C’est pourtant un monstre avec une corne de pipi », lui fait-on remarquer
Elle hurle de rire
Jure que c’est absolument faux
Et recommence à discuter
De quand elle fait pipi au lit
Et du fait qu’elle se demande
Si un jour, elle aura ou pas un zizi
Et d’ailleurs elle nous avoue
Qu’elle s’est demandé un soir
« ma zézette va peut-être pousser si je l’arrose comme une plante ? »

« L’hypothèse d’un même organe génital (viril) chez tous les êtres humains est la première des théories sexuelles infantiles notables et lourdes de conséquences »
Boussole freudienne, que l’on retrouve dans les Trois essais sur la Théorie sexuelle

La discussion et les éclaircissements
Amènent un dernier dessin
Où l’on voit le pipi contenu en une sorte
De porte d’un château fort
Une fleur aussi, qui a poussé

photo(4)

Il n’est pas dit qu’il n’y aura plus forcément d’énurésie
Mais en tout cas, le sexe, son sexe
Et devenu la porte de quelque chose
Une porte que l’on peut fermer
Il y a donc eu un véritable travail d’élaboration
Via le rêve et le dessin

Nous n’allons pas revenir
Sur tout le cheminement associatif de pensées
Généré par ce cas précis (castration, différence sexuelle, masturbation de l’enfant, théorie sexuelle infantile)
Et qui est forcément unique comme toujours
Tout en comportant des lignes de redondance
Mais disons que si nous repensons à cette enfant today
C’est suite à une discussion avec une collègue
Sur l’énurésie
Qui reste un motif de consultation encore fréquent

Cependant dans la littérature psychanalytique
Ce symptôme reste parfois « noyé » avec d’autres
Car il n’est qu’une part infime
Du tableau clinique
Et de fait
Même les analystes semblent parfois
Se contenter de constater la disparition de l’énurésie
Comme s’il s’agissait d’une sorte de « miracle »
Sur lequel ils ne savent pas vraiment
Comment ils ont fait effet
Ou bien la fin de l’énurésie intervient
Dans une sorte d’amélioration globale d’un tableau clinique

Ce constat n’a aucunement pour objet
De jeter la pierre aux analystes
Au contraire, nous-mêmes avons pu constater par expérience
Qu’une fois « la propreté », comme disent les Français
– avec tous les ravages que ce terme suppose
Donc qu’une fois la « propreté » acquise
Finalement, même le praticien refoule
C’est-à-dire oublie ce qui a été élaboré
Pour en arriver là
Ou alors peut-être préfère-t-il ne rien savoir
De ce qui a fait effet sur l’enfant
Car cela renvoie à du refoulé chez lui ?

Pourtant, il suffit de reprendre Freud
Pour se rappeler combien
Malgré son côté « classique »
Ce n’est pas un symptôme qu’il faut négliger
Ou en tout cas dont il faut s’abstenir de chercher à comprendre
Pourquoi il a évolué, disparu, ré-apparu

« la plupart des maladies attribuées à la vessie sont des troubles sexuels ; l’énurésie nocturne (…) correspond à une pollution »
souligne Freud again dans les Trois Essais

Melanie Klein dans « The Psycho-analisis of Children »
Estime pour sa part qu’uriner ainsi est
Une attaque sadique contre la mère
Dans laquelle elle voit le désir de
« destroy its mother’s body by devouring and wettting it »
Même s’il peut y parfois maybe parfois quelque chose de cet ordre
– dans les pulsions archaïques certainement
Nous remarquons plutôt cet autre détail cité par Klein
A savoir que pour Helen Deutsch
L’énurésie « is the expression of a feminine position in the boy and a masculine one in the girl »

C’est assez intéressant
Car cela renvoie aux interrogations sur le sexuel
De cette petite fille
Et que nous avons déjà constatées dans la clinique
En effet, un autre petit garçon du même âge
Urinait lui
Par peur de la castration, des dents de la mère
Ou d’un chien
Qui pourrait faire quelque chose de son zizi
Nous avait-il expliqué une fois encore par une série de dessins
Sur les serpents, les chiens et les zizis

Nous rapprochons maintenant tout ceci
Avec le dessin d’un autre enfant
Présenté par Françoise Dolto
Dans le cadre du texte « Le diable chez l’enfant »

DOLTO-3

Dolto explique :
« Voici le dessin d’un garçon de 9 ans présentant de l’énurésie, pour laquelle il vient chez moi. Son caractère non pathologique en apparence est toute douceur et toute sensibilité. Il est très « raisonnable », s’exprime comme un adulte, il est bien doué intellectuellement, on le dit paresseux, indifférent à son travail. Il est très calme. Il a de l’asthme chronique depuis l’enfance. Sa mimique est pauvre, son comportement guindé, très poli.
Son dessin est celui d’un monstre polychrome prodigieusement denté. Il a l’échine en dent de scie, le museau surmonté de trois cornes, l’oriflamme vert dont il est orné est le signe de la liberté que cet animal se permet dans un monde imaginaire créé par l’enfant dans les profondeurs de la terre. Ce monstre est gardien de richesses incommensurables. Remarquez la raideur des quatre pattes comparée à l’énergie soutenue et agressive que traduisent les dents de l’échine »

L’analogie proposée avec le diable
Nous intéresse assez peu finalement
Par contre, la thématique du feu sous-jacente
(la brûlure du sexuel)
Est intéressante
Et surtout
La raideur phallique, les dents dévorantes
Voilà des thèmes que nous avons souvent retrouvés
Dans la question du traitement clinique
Du pourquoi faire pipi au lit la nuit
Et pourquoi un jour plus qu’un autre
Être capable de renoncer à ce/se (dé)plaisir

Freud lui-même renvoie aux questionnements sexuels
Lorsqu’il évoque
Le premier rêve de Dora
Pour lequel il se livre à une véritable
Exploration de l’énurésie

« dans une maison ça brûle », raconta Dora, « mon père est debout devant mon lit et me réveille. Je m’habille rapidement. Maman veut encore sauver son coffret à bijoux, mais papa dit : je ne veux pas que mes deux enfants et moi nous brûlions à cause de ton coffret à bijoux. Nous descendons en hâte, et dès que je suis dehors je me réveille »

« il vaut la peine d’examiner en détail ce que signifie le fait de mouiller son lit dans la préhistoire des névrosés »
estime Freud dans « Fragment d’une analyse d’hystérie »

« mouiller ainsi son lit, à ma connaissance, n’a pas de cause plus vraisemblable que la masturbation, qui joue dans l’étiologie du trouble en général un rôle encore sous-estimé. D’après mon expérience, cette corrélation a toujours été fort bien connue des enfants eux-mêmes, et toutes les conséquences psychiques découlent de l’hypothèse qu’ils ne l’auraient jamais oubliée »

« mouillé » n’appartient pas seulement au fait de mouiller son lit, mais aussi à la sphère des pensées sexuelles de tentation qui se trouvent réprimées derrière ce contenu du rêve »
Finit par affirmer Freud

L’énurésie apparaît donc dans la cure
Comme quelque chose à explorer
Pour aborder la question sexuelle
La masturbation
La castration
Le désir (oedipien ou non)
Bref, ce n’est pas un détail…

Ce « point identitaire » du sujet
Est d’autant plus essentiel
Qu’il impactera ensuite peut-être plus qu’un autre point
Sur sa personnalité d’adulte

« Petite parenthèse : il n’est pas rien de rappeler l’analogie qu’on a faite de l’énurésie à l’ambition »
Remarque Lacan dans le séminaire 17
Et indeed
Il y a quelque chose de très ambitieux
Qui pourrait se dessiner
Dans la tête d’une petite fille rêvant chaque nuit
D’une licorne galopante…

Cette idée d’ambition
Semble renvoyer au texte de Freud
« Caractère et érotisme anal »

« Jusqu’à présent je ne connais que l’ambition démesurée et « brûlante » de ceux qui furent autrefois des énurétiques »
y affirme Freud

Parcourir ce texte est pour nous l’occasion
De constater combien Freud écoutait déjà lalangue
Et se basait sur le signifiant
Comme le prouve cette note de bas de page
Qui serait une vignette clinique
Rapportée par un patient

« je me permets ici d’insérer une observation que je dois à un patient très intelligent : « Une personne de ma connaissance qui a lu l’essai sur la Théorie de la sexualité, parlant du livre, l’admet complètement si ce n’est un seul passage ; bien que par ailleurs, naturellement, elle approuve et comprenne ce passage pour ce qui est du contenu, il lui a paru si grotesque et si comique qu’elle en est tombée assise et a ri pendant un quart d’heure. Ce passage est le suivant : « Un des meilleurs présages d’une bizarrerie de caractère ou d’une nervosité ultérieure est qu’un nourrisson se refuse obstinément à vider son intestin lorsqu’on l’a mis sur le pot, c’est-à-dire lorsque cela plaît à la personne chargée de s’occuper de lui, mais qu’il réserve cette fonction pour son propre bon plaisir. Naturellement, peu lui importe de salir son lit ; son seul souci est de ne pas laisser échapper le gain de plaisir supplémentaire lors de la défécation. » La représentation de ce nourrisson assis sur le pot et qui se demande s’il doit laisser se produire une telle limitation de son libre-arbitre personnel, qui en outre, se soucie de ne pas laisser échapper le gain de plaisir accompagnant la défécation a suscité chez mon ami une folle gaieté. — Quelque vingt minutes plus tard, pendant le goûter, il lance soudain, sans aucun préambule : « Tiens, en voyant devant moi le cacao, il me vient justement une idée que j’ai toujours eue étant enfant. Je me représentais alors toujours que j’étais le fabricant de cacao Van Houten (il prononçait Van Hauten), que je possédais un secret formidable pour la fabrication de ce cacao, et que tout le monde s’efforçait de m’arracher ce secret devant faire le bonheur du monde, secret que je gardais jalousement. Pourquoi je suis tombé justement sur Van Houten, je n’en sais rien. Vraisemblablement c’est sa réclame qui m’a le plus influencé. » En riant, et, à vrai dire, sans encore relier cela à une intention plut profonde, je pensai : Wann haut’n die Mutter ? (Quand les mères donnent-elles la fessée ?). Ce n’est qu’un moment plus tard que je m’aperçus que mon jeu de mots contenait, en fait, la clé de la totalité de ce souvenir d’enfance ayant émergé soudainement, souvenir que je saisis alors comme un exemple éclatant de fantasme-écran : ce fantasme, au moyen de la conservation de l’état de fait proprement dit (processus de la nutrition) et sur la base d’associations phonétiques (Kakao, Wann haut’n-) apaisait la conscience de culpabilité par une transmutation complète du contenu mnésique. (Translation d’arrière en avant, la nourriture dont on se défait devient la nourriture qu’on prend, le contenu honteux et qu’il faut cacher se transforme en secret devant faire le bonheur du monde.) Ce qui m’intéressa c’est la manière dont à la suite d’une défense, qui, certes, prenait la forme plus douce d’une protestation formelle, le sujet fut involontairement atteint, un quart d’heure plus tard, par la preuve la plus décisive, fournie par son propre inconscient. »

De Van Houten
A Wann haut’n
Freud prouve ici
Sa conscience
Des glissements équivoques
Fruits de nombreux jeux de l’enfance
Et qui glisseront encore chez le sujet jusqu’à l’âge adulte
Comme cette « lit-corne »
Devenue « corne-de-lit »
Ou la petite fille aurait aussi pu entendre
« Corps nœud de lit » d’ailleurs

Le dessin est quant à lui
Aussi équivoque que lalangue
Il faut le recevoir comme un rêve
Comme une marque de l’inconscient
Qui dit tout et son contraire
Voir là-dessus le texte très éclairant de Freud : « Des sens opposés dans les mots primitifs »

« Rien, je n’ai pensé à rien »
C’est pourtant ce qu’avait dit au départ cette petite fille
C’est aussi ce qu’avait laissé entendre Dora à Freud
Mais l’analyste est un chercheur d’infini
La poétisation du réel
N’advenant que par le dire
Ou le dessin maybe…

slider_Trotteuses_X
Illustration François Rouan, Trotteuses X

Ce qui sait crie

« Je crois que la question qui se pose au fond
C’est ce qui s’écrit dans le cancer
Qu’est-ce qui s’écrit ?
Et c’est ce « s' » qui pose question »

Moment de débat atour du livre
« Gratter le mur : écritures et réel du cancer »
Écrit par le psychologue et psychanalyste Nicolas Bendrihen
Et présenté le 11 mars dans une librairie toulousaine
Et notre oreille d’entendre
Lors de cette intervention d’une analyste
Qu’est-ce qui sait crie
Et donc « ce qui sait crie »

Alors oui
Qu’est-ce qui sait ? Et qu’est-ce qui crie dans le cancer ?

Nous n’avions pas lu cet ouvrage
Avant de nous rendre à cette présentation
Nous avons saisi une fois sur place
Que le livre portait uniquement
Sur les personnes atteintes d’un cancer
Et qui écrivent
Pourquoi écrivent-elles ? Qu’écrivent-elles ?
Et pourquoi d’autres personnes malades n’écrivent pas ?
L’auteur s’est questionné sur la motivation de ces gens
Pour en déduire qu’il y avait à chaque fois
Une histoire unique

« pour eux, l’enjeu est de remettre en circulation les signifiants du cancer »
« on ne sait jamais quel est le signifiant qui va pétrifier le patient lors de l’annonce de la maladie »
« c’est finalement une clinique du un par un »
a notamment souligné Nicolas Bendrihen
Alors que durant ce débat
Le cancer a été présenté
« Comme un réveil traumatique, un mauvais réveil »

Lors de cette discussion
Le cancer du psychanalyste Serge André
A été brièvement évoqué
Ce psychanalyste
Atteint d’un cancer a été guéri « miraculeusement » par l’écrit
Puis finalement malade à nouveau et depuis décédé
Il a raconté son histoire peu banale
Dans ce texte disponible ici : http://www.litt-and-co.org/compagnie/POSTFACE.pdf

Mais étonnamment, lors du débat toulousain
Le cas de Freud n’a par contre pas été évoqué
Et nous nous sommes demandé en sortant
S’il n’y avait pas finalement une certaine frilosité
A évoquer le cancer du fondateur de l’analyse
Puisque au fond
La question sous-jacente à toute cette histoire
Est peut-être celle-là
La question de l’impact du sujet sur le réel du corps
Sur « ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire »
Et donc pour un analyste
Il s’agit forcément
De se demander
Si on peut tout « expliquer » par la psyché
Comme le suggère Freud
Avec insistance dans sa Psychopathologie de la vie quotidienne ?

Cette psyché ou plutôt cet inconscient
Qui vous fait perdre votre voiture dans un parking
Vous fait oublier un prénom
Vous fait vous tromper d’adresse
Être renversé par une voiture même
Pourrait-il aussi parfois
Vous ramener un vieux cancer ?
Question glaçante, isn’t it ?

Nous reparcourons
L’histoire de la maladie de Freud
Exposée notamment dans cet article d’El Mundo
http://www.elmundo.es/elmundosalud/2012/06/18/oncologia/1340041172.html
A 62 ans, Freud découvre son cancer du palais qui va ensuite infiltrer
Le maxillaire supérieur gauche
Il y voit un lien avec sa relation à sa fille Anna – et au tabac
La torture des traitements commence à 67 ans
Avec un total de 33 opérations
Majoritairement menées uniquement sous une anesthésie locale (!)
Il souffre beaucoup, pour parler, manger,
Se plaint de ne pas pouvoir faire entrer un cigare entre ses dents
Et utilise pour ouvrir sa bouche une pince à linge

En mars 1939, il évoque dans une lettre à Arnold Zweig
Le réveil « de mon cher vieux cancer »
Preuve donc que, comme les personnes évoquées par Nicolas Bendrihen,
Freud avait fini par entretenir une sorte de « relation »
Avec cette maladie
Et dans laquelle l’écriture justement
Était quelque part embarquée
Si l’on en croit ce rapport très particulier
De l’écriture dans la souffrance
Que semblait avoir Freud

Lettre à Fliess
« Mon style a malheureusement été défectueux parce que, physiquement, j’allais trop bien. Pour bien écrire, il faut que je me sente un peu souffrant, mais parlons maintenant d’autre chose »

Lettre à Ferenczi
« Je me sens physiquement très bien, me débrouille très bien avec mon appendice et, pour cette raison, ne travaille pas du tout. Je sais, depuis longtemps, que je ne peux travailler avec application quand je suis en très bonne santé, que j’ai besoin de quelque malaise dont il me faut m’arracher »

C’est Jean-Pierre Kamieniak
Qui met le doigt sur ce rapport tortueux
Entre écriture et souffrance
Dans un article à lire ici : https://www.cairn.info/revue-le-coq-heron-2004-2-page-129.htm

Mais revenons-en
A la question psycho//somatique que pose finalement le cancer
En rappelant que Lacan lui-même
A comparé justement la parole
A une forme de cancer :

«La parole est un parasite. La parole est un placage. La parole est la forme de cancer dont l’être humain est affligé. Pourquoi est-ce qu’un homme dit normal ne s’en aperçoit pas ? Il y en a qui vont jusqu’à le sentir (…).»

Cette parole
Ce langage tuméfié
Pourraient-ils être à l’origine
De la souffrance du corps
D’une forme d’échec ou de détérioration du biologique ?

Nous lisons cet article éclairant
De Patrick Valas
« La psychosomatique, un fétiche pour les ignorants »
http://www.valas.fr/La-psychosomatique-Un-fetiche-pour-les-ignorants,012
Dans lequel il affirme :
« Ce n’est pas à la psychanalyse, qui n’en a pas les moyens, de démontrer par quels circuits neurophysiologiques le signifiant peut affecter le corps. Mais c’est un fait indiscutable qu’elle peut observer dans la pratique »

Si Patrick Valas récuse comme nous
Ce corps-machine hyper-biologisé
Vendu par le concessionnaire capitaliste
Il ne manque pas cependant de rappeler
Ce principe élémentaire :

« en cas de lésions corporelles il faut toujours s’assurer du discours médical, avant, pendant et après toute entreprise psychothérapeutique »

Patrick Valas donne ensuite sa lecture de la psychosomatique
Défendue par Lacan
Qui se serait appuyée
Sur une interprétation différente de l’expérience
De Pavlov (!)
Aboutissant à la conclusion que :

« le désir insistant de l’Autre peut induire une lésion corporelle, quand un besoin fondamental du corps est dérangé, alors que le sujet ne peut plus se défendre contre l’injonction de l’Autre. La métaphore subjective est alors en échec. Tel est le schéma fondamental de la conception lacanienne des phénomènes psychosomatiques. On peut l’illustrer d’un exemple courant : Celui de l’adulte éducateur qui, à trop insister sur la « propreté », peut induire des manifestations lésionnelles sur le corps de l’enfant qui ne peut pas dire non à des impératifs surmoïques auxquels il ne comprend rien »
explique Patrick Valas

Voilà pourquoi selon Valas
« Alors que le symptôme névrotique a un sens, c’est un message qui a valeur de vérité concernant le désir et la jouissance du sujet, la lésion psychosomatique est par contre située en dehors des constructions névrotiques, au-delà de la subjectivité, elle se produit sur un corps conditionné et sans défense (son homéostasie étant débordée), elle n’a pas de sens, même si elle comporte une jouissance spécifique (c’est-à-dire une souffrance). Une fois le mécanisme enclenché, il se répète en poussées périodiques, comme des pulsations de jouissance. La lésion est ainsi profondément enracinée dans l’imaginaire, au sens où c’est l’imaginaire qui donne consistance au réel du corps »

« la lésion psychosomatique serait une lésion corporelle peut être liée à une cause langagière qui désorganise un besoin fondamental du corps. C’est une véritable suggestion forcée, témoignant de ce qu’elle est subie et non pas subjectivée, c’est-à-dire prise dans la dialectique du désir. C’est pourquoi des sujets contraints, notamment dans les milieux carcéraux, en sont souvent atteints »

Cela nous rappelle
Cet enseignement selon lequel
Il faut savoir distinguer dans l’écoute
Le somatique, amené classiquement par le névrosé
Du psychosomatique, plus du penchant de la psychose, puisqu’il s’agit du corps qui parle
Dans un état libre, non fermé

« Ce n’est pas un symptôme (la lésion psychosomatique), qui est une formation de l’inconscient, comme un chiffrage de sens. Elle résulte plutôt d’un forçage du corps dont l’Autre jouit aux dépens du sujet. Elle consiste en l’émergence de l’Un de jouissance avant le Un du signifiant. Elle se manifeste donc en poussées successives comme un comptage de jouissance qui n’est pas répétition signifiante. La périodicité de ces poussées n’est pas sans rapport avec le comptage du temps réel parce qu’un corps cela vieillit »
Patrick Valas again

Le passage qui nous frappe particulièrement
Dans ce texte
Est ensuite cette présentation par Lacan de la lésion
Comme un « pas-à-lire »
Parce qu’elle serait en fait un « écrit indéchiffrable »

« il convient de temporiser et de porter l’intervention ailleurs, afin de pouvoir donner sens à sa jouissance », note Valas

Ce « pas-à-lire » est intéressant
D’autant que ce qui nous a amenée ici
Part d’une réflexion justement sur les écrits (à lire ou pas)
Des patients
Disons que la position de l’analyste
Semble finalement devoir comprendre
Une sorte de « pas-à-lire » face au malade
Mais il s’agit d’un « pas-à-lire » subtil

Durant le débat toulousain
Le cas d’une patiente a par exemple été évoqué
Elle était « persuadée qu’il y avait un secret familial à l’origine de son cancer du poumon », nous dit-on
Fait que l’analyste n’a ni infirmé, ni confirmé
Pendant 5 ans, elle a donc cherché
Sans rien trouver, comme le présupposait l’analyste, jusqu’à sa mort

Comment interpréter cette vignette clinique ?
La position éthique défendue ici
Était de penser qu’on ne savait rien
Et il y a quelque chose de juste
A se dire
Qu’on ne sait jamais le tout du pourquoi du cancer
Ni le tout du réel
Mais si le sujet supposé savoir
Sait déjà que face au cancer
Il ne sait rien, et surtout que le sujet n’en saura rien
Qu’est-ce que cela donne cliniquement comme effet ?
Elle interprète, elle cherche et l’analyste sait déjà
Qu’elle ne trouvera rien ?
Comme si nous étions là sur un fil
Entre un sujet supposé savoir
Devenu dès le départ un sujet sans savoir
Au fond, l’analyste ne doit-il pas (c’est une question)
Incarner dans son écoute
Un minima de psychosomatique freudienne ou lacanienne
Sans lire pour autant
Ce qui ne cesse pas de s’écrire ou de ne pas s’écrire devant lui
Dans le corps de l’Autre
Et ce pour éviter
D’incarner les monstrueuses mâchoires du Réel ?

« tout prédispose le parlêtre à assumer cette fonction mécanique qui le ligature à une contingence biologique et pavlovienne »
Souligne Michel Allègre
L’analyste est justement là pour lui permettre
De s’extraire de cette vision

« un regard vivant suppose un éclat de rire contre le visible réduit au charnier », poursuit-il encore
Or l’analyste est justement censé avoir ce regard-là
Afin de permettre un pas de côté
De permettre la « poétisation de l’impossible du réel »
Il s’agit là de se tenir sur un fil
Ou la maladie ne tient pas à rien
Mais ne tient pas à tout

C’est ce que laisse penser d’ailleurs
La fameuse cicatrice au menton de Freud
Que tout le monde semble vouloir passer sous silence
De peur de tomber dans un marasme de sur interprétations loufoques

« C’est une blessure au visage qui me fit perdre beaucoup de sang et pour laquelle je fus recousu par le chirurgien. Je peux aujourd’hui encore tâter la cicatrice qui témoigne de cet accident, mais je n’ai connaissance d’aucun souvenir qui signale directement ou indirectement cette expérience vécue. Peut-être n’avais-je pas encore deux ans à ce moment-là », dit Freud, sans dire que c’est lui parle

De cette cicatrice de laquelle il ne peut/veut rien nous dire
Au cancer… ?
Lacan est lui aussi mort d’un cancer
Qu’il n’a pas voulu soigner
Se soigne-t-on de parler ? a-t-il peut-être pensé

Nous pensons de notre côté souvent
A cette femme atteinte pendant plusieurs années
D’un cancer du sein
Durant sa longue maladie
Elle n’a jamais prononcé devant nous
Ni le mot sein
Ni le mot cancer
Ni le mot chimiothérapie d’ailleurs
Comme un trou dans son corps faisant trou dans son langage

Et paradoxalement
En repensant à ce sujet décédé aujourd’hui
C’est plus l’irréel du cancer
Que son réel
Qui nous frappe
Il nous semble qu’il serait intéressant
De s’intéresser à cette notion d'(I)Réel peut-être
Amené par cette maladie
Et de voir comment la psychosomatique ou pas
L’écriture ou pas
La parole ou pas
Les signifiants ou pas
Se sont logés dans le creux de cette tumeur
Dans laquelle on entend déjà un effroyable « tu-meurs »

Alors, selon votre expérience, ce qui sait crie ?
Ou ne s’écrit pas ?
Ou ne sait pas ?
Ou ne crie pas ?

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Illustration Daniel Spoerri, « La Sainte famille »

Un certain détachement

Et si la cosidetta « crise » d’adolescence
Était finalement un « trouble » du détachement ?
Question qui nous traverse l’esprit
Après avoir suivi le café-psy animé par Serge Vallon
Et au cours duquel un psychiatre
Est venu évoquer, a contrario
La méthode actuellement mise en place
A l’hôpital de jour de Toulouse
Pour traiter les « crises de remaniement »
Propres à l’adolescence

Ce psychiatre a donc décidé face à cela
De travailler via la question du « trouble de l’attachement »
« Théorie très développée au Canada », précise-t-il
L’idée est que la famille
Doit être considérée comme « un groupe à prendre en charge »
Et donc il s’agit de recevoir le groupe
Pour travailler directement sur comment les choses
Se sont formées sur eux, les adolescents

« Les théories de l’attachement permettent de faire des liens et de relier avec des prises en charge travaillées par le systémisme (…) elles ont été élaborées au départ sur les bébés et de fait, c’était plus facile de les appliquer ainsi car on reçoit toujours la mère et l’enfant dans ce cadre. L’idée est de reprendre ça pour l’adolescent et même l’adulte. Mais en France, nous sommes plus frileux à cette approche. Peut-être justement car la psychanalyse a un peu freiné », explique-t-il

Il faut bien sûr prendre en compte ici
Le facteur temporel imposé aux équipes
Qui doivent obtenir des résultats rapides
– En quinze séances maximum nous dit-on
Qui doivent aussi
Prendre des décisions très rapides
Et sont confrontées à la problématique de l’urgence
Ou du débordement, puisque viennent aux urgences aussi
Les non-urgences
Bref
Il est toujours intéressant dans tous les cas
De voir ce que quelqu’un décide d’inventer
Ou de mettre en place
Pour tenter de faire effet dans une structure
Ce qui est loin d’être facile

Nous avons néanmoins questionné cet intervenant
Sur le paradoxe que pouvait comporter une intervention
Tournée autour de l’attachement
Alors que l’adolescent, via sa crise, réclame parfois
Un détachement
Tout en lui soulignant que le dire
De cet adolescent
Risquait fortement d’être limité
S’il ne peut que parler
Face à son père et à sa mère
Aussi conviés aux rendez-vous

« Il faut justement plonger dans ce paradoxe »
Nous a-t-on pour le coup joliment répondu
Évoquant des fugues qui sont parfois des fausses fuites
Une haine des parents cachant un amour, etc etc
Serge Vallon a quant à lui souligné l’importance
De faire en sorte qu’une fugue ne soit pas
« Un partir de quelque part
Mais un aller quelque part »

Ces discussions à bâtons rompus
Nous ont donné l’envie
De nous renseigner plus avant
Par la suite
Sur ces théories de l’attachement
Que nous méconnaissons
Elles ont été élaborées après-guerre
Par un élève de Melanie Klein
Le psychiatre britannique John Bowlby
Analysé par Joan Riviere (analyste également de Winnicott)

« … ce qu’on considère essentiel pour la santé mentale, c’est que le nourrisson, puis le jeune enfant ait une relation chaleureuse intime et continue avec sa mère (ou un substitut maternel stable), source pour tous deux de satisfaction et de joie »
Note notamment John Bowlby, dans son livre « Attachement et perte »

Pour Bowlby, il s’agit donc de définir
Des sortes de « règles » d’un bon ou mauvais attachement
Et il s’agit de fait
« d’avoir un bon attachement », un attachement non troublé
Pour être plus tard heureux et épanoui

Nous découvrons ensuite avec une certaine stupéfaction
Toutes ces expériences d’observation
Assez cruelles
Qui ont permis d’élaborer ces théories
– laisser un enfant avec un étranger et voir sa réaction
Évaluer la qualité de son accueil de sa mère
etc etc
Et tous ses liens, aussi avec les animaux
Jusqu’aux oies cendrées de Konrad Lorenz
Le tout ayant abouti à une classification très DSM
Finalement
Entre
Enfant anxieux-ambivalent (« hésitant »)
Enfant désorganisé-désorienté
Enfant anxieux-évitant
Enfant sécure
Quelle étiquette préférez-vous du coup ?

Tout ceci n’est vraiment pas notre tasse de thé
Cette vision très machiniste
Façon codage de l’enfant observé
Et pas forcément écouté
Comme si chaque corps n’était qu’une usine
Et la psyché un circuit
Prêt à toujours réaliser le même parcours scientifique et pas humain
Et que du coup un abord martial
Et qui se voudrait purement scientifique
Pourrait obtenir toujours le même résultat
A savoir le bonheur à la sauce Pavlov
Et ce alors pourtant que la vie chaque jour prouve
Qu’il y a de l’imprévisible partout
De l’unique, de l’individuel…

Examiner le comportement d’un enfant
Comme un animal
N’apporte pas non plus grand chose selon nous
En fait, c’est plutôt triste de se dire
Que des gens ont dû en venir
A mettre en scène ces drôles de scènes
Que nous allons nous abstenir de qualifier
Pour en tirer ces conclusions sur la psyché
Alors que l’exploration de soi, des rêves, du dire
Des lapsus et de la vie tout court
Aurait largement suffit

Un autre extrait de l’ouvrage de John Bowlby :

« Dans une autre expérience, un des collègues de Scott (Fisher) gardait les chiots complètements isolés à partir de leur quatrième semaine et faisait en sorte qu’ils soient nourris par des moyens mécaniques. Pendant un bref laps de temps, chaque jour à partir de ce moment, on les laissait sortir et on observait leur réaction à un homme en marche. Tous le suivaient. Les chiots d’un groupe n’en ont reçu aucune gratification et, de plus, étaient punis chaque fois qu’ils tentaient de le suivre “de sorte que leur seule expérience avec le contact humain était pénible”. Après plusieurs semaines, l’expérimentateur cessa de les punir. Les chiots ne le fuirent plus et passèrent plus de temps avec lui que les chiots témoins dont les approches avaient été suivies uniformément de gratifications sous forme de caresses et de gentillesse. […] En outre, chez les agneaux comme chez les chiots le développement de tels attachements se fait en dépit de traitements punitifs que leur infligent leurs compagnons. Quand un agneau et un chien sont gardés ensemble dans une cage sans qu’il y ait restriction de leurs mouvements, le chien est enclin à mordre, malmener et maltraiter de toutes sortes de façons l’agneau. Pourtant, et malgré tout cela, lorsque les deux sont séparés, un agneau cherchera immédiatement son compagnon le chien et l’approchera »

Tout ceci pour déduire qu’il y a un attachement à l’autre
Que le sujet se définit dans l’Autre
A besoin de l’Autre
Et peut aimer celui qui lui a fait du mal
Etait-ce vraiment nécessaire de tester des chiots pour s’assurer de cela ?
Ironiquement
Un simple rapide coup d’œil sur la biographie Wikipédia de Bowlby
Peut laisser penser que
Son obsession sur cette question de l’attachement
Est peut-être une simple conséquence
De sa vie personnelle
Puisque sa mère, la vraie
L’ignorait pour le laisser s’attacher à une autre
La nounou, celle qui a fait fonction de mère
Et dont on l’a ensuite séparé
D’où peut-être donc son obsession, sa recherche de preuves
Sur l’attachement, la nécessité de s’attacher
Et pas forcément à la mère
Mais de s’attacher bien

Mais laissons de côté cette spéculation
Après tout, Freud aussi
N’a pas laissé sa théorie indemne de certaines traces
De sa vie personnelle
A lire ceux qui suivent ces théories de l’attachement
Il semble qu’ils reprochent notamment à Freud
D’avoir limité le lien à la mère à la nourriture et à la libido

« nous nommons la mère premier objet d’amour »
Dit pourtant Freud dans les Conférences d’introduction à la psychanalyse
Preuve que l’amour, le lien, ne sont pas totalement absents
Chez Freud
C’est juste peut-être qu’il aborde les pulsions sous-jacentes
A ce qui crée l’amour
Et ça, de tout temps, cela dérange
Même les scientifiques, qui préféreraient y trouver maybe
Une alchimie de neurones

« le premier objet de la composante orale de la pulsion sexuelle est le sein de la mère, qui satisfait le besoin nutritif du nourrisson. Dans l’acte du suçotement, la composante érotique qui trouve concomitamment sa satisfaction lors de la tétée s’autonomise, abandonne l’objet étranger et le remplace par un endroit situé sur le corps propre. La pulsion orale devient autoérotique »
note aussi Freud

Mais laissons maintenant de côté la question
De ce lien de départ avec la mère
Pour en revenir à la question de l’adolescence
Puisqu’il s’agit donc ici de traiter des adolescents
Via ce fil du « trouble de l’attachement »

Pour nous, comme pour Klein,
Le lien entre toute petite enfance et adolescence
Est indéniable

« there are points of similarity with the analysis of the small child, owing the fact that at the age of puberty, we once again meet with a greater dominance of the instinctual impulses and the unconscious, and a much richer phantasy life »
Rappelle Melanie Klein dans Psycho-analysis of Children

Mais ce lien ne veut pas dire qu’il faut traiter l’ado
Comme un bébé, of course
« it requires hard analytical work to make one’s way down to the child’s most primitive oral-sadistic and anal-sadistic phantasies »
Souligne Melanie Klein
Et justement, le dire d’un sujet adolescent
Peut-il trouver le chemin jusqu’à ces pulsions primitives
Lorsqu’il est invité à parler face à ses parents ?
N’est-ce pas le condamner à rester collé
A l’enfant imaginaire qu’il a dû être
Pour cette famille ?
Tout en le coinçant dans l’étiquetage du « trouble »
Tellement limitatif par rapport à l’infini relationnel…

Dans le séminaire sur la relation d’objet
Lacan détaille comment dès la petite enfance
Hans, 5 ans, a peur d’être finalement
Dévoré for ever par sa mère car jamais séparé d’elle
Comme une peur d’être « attaché » pour toujours

« cette mère, il comprend qu’elle peut à la fois lui manquer et en même temps qu’il lui est resté totalement solidaire. Ce qu’il craint, ce n’est pas d’en être séparé, c’est d’être emmené avec elle, Dieu sait où »

D’où finalement
Ce grand pas à faire lorsque l’on est enfant
– ou plus tard s’il n’a pas été possible de le faire

« l’enfant a à découvrir ce qui, au-delà de la mère, est aimé par la mère. Ce n’est pas lui l’enfant, mais le I, l’élément imaginaire, c’est-à-dire le désir du phallus de la mère. En fin de compte, ce que l’enfant a à faire à ce niveau-là, ce qui ne veut pas dire qu’il le fasse, c’est précisément d’arriver à formuler ceci : I S(i). Ce qui nous est montré dans le jeu, dans l’alternative du comportement de l’enfant encore infans qui accompagne son jeu d’occultation d’une contrepartie symbolique »
Précise Lacan

L’autre question soulevée par ce débat
Et celle du « traitement familial »
Faut-il s’interdire de recevoir les parents ou les frères et sœurs ?

« Lorsqu’un patient désire véritablement que quelqu’un de son entourage voie son psychanalyste, je pense que cette rencontre est pour lui jugée nécessaire et je ne refuse pas. Lorsqu’il s’agit des parents d’un mineur ou de ses grands-parents, en cours de traitement, je n’accepte qu’avec l’acquiescement de l’enfant et devant lui ou non, selon ce qu’il préfère et ce qu’accepte le parent. Si ce n’est pas devant lui, je lui fais part du contenu de l’entretien en ce qui le concerne »
Explique pour sa part Françoise Dolto dans le cas Dominique
Analyse durant laquelle elle reçoit une fois la mère, le père, le frère

Tout le monde n’est pas d’accord avec ce point de vue
Toujours est-il qu’en structure
Face à la pression temporelle
Recevoir sous certaines conditions d’autres membres de la famille
Peut avoir un effet
Cela permet – dans certains cas – une accélération de cure
Des secrets de famille sont révélés plus vite

Mais il ne faut cependant jamais oublier
Ce qu’enseigne Dora
Cette « jeune fille dans la fleur de l’âge, aux traits intelligents et agréables, mais qui causait de graves soucis à ses parents »
Aurait-elle dit, selon vous, tout ce qu’elle avait à dire
Sur Mr et Mme K. devant son père, devant sa mère ?
Aurait-on pu avoir la moindre idée
De ce qui provoquait sa toux ?

« Tout comme le premier rêve indiquait qu’elle se détournait de l’homme aimé pour se rapprocher de son père, donc qu’elle fuyait hors de la vie dans la maladie, ce second rêve annonçait bel et bien qu’elle allait se détacher de son père et qu’elle était de nouveau acquise à la vie », rapporte Freud à propos de cette analyse

Se détacher de son père pour vivre
Voilà qui nous ramène à notre pensée de départ
La crise adolescente comme expression d’une tentative de détachement
Mais aussi à des réflexions écrites ici

L’adolescence comme un exit
L’à dos les sens exi(s)te

Si l’on travaille dans le but de réparer l’attachement de l’enfant-ado
A ses parents
En supposant déjà qu’un tel lien puisse être réparé
Quel avenir offre-t-on au sujet ?
Ne risque-t-on pas d’avoir un simple « effet de guérison »
Lié en fait à l’engluement définitif du sujet
Dans le fantasme familial
Aller mal dans une famille qui va mal, n’est-ce pas finalement bon signe ?
Puisque le symptôme est parfois l’issue
La sortie de secours

L’image est parlante
Il y a sûrement des adolescents qui arrivent aux urgences
Après avoir pris cette sortie de secours
Faut-il les ramener chez eux ?
C’est une question…

Rain 1984-9 by Howard Hodgkin born 1932
Rain 1984-9 Howard Hodgkin born 1932 Purchased 1990 http://www.tate.org.uk/art/work/T05771

Illustration Howard Hodgkin, « Rain »