Une femme à barbe

D’abord
Elle n’avait pas de moustache, c’est évident
Et puis, elle parlait beaucoup
Elle était plutôt bienveillante
Mais donnait son avis
Un peu sur tout
Elle était souvent choquée, surprise, étonnée
Elle semblait même aussi parfois
Avoir peur
Était-elle à l’écoute ?
Et puis après tout
Qu’est-ce que cela voulait dire
Être une femme…
Une femme psychanalyste ?

Question qui nous a traversé l’esprit
Ces derniers jours
Et nous a fait tout d’abord repenser et réfléchir
Aux femmes analystes
Croisées dans des conférences psys

Restons pour l’instant
Dans le cliché

Soit elles semblaient
D’une froideur glaciale
Avec quelque chose
De très masculin dans leur présence, leur retrait
Et ce malgré leurs parures
D’une beauté à tomber

Soit elles avaient été
Jusqu’à enlever
Tout signe distinctif considéré comme féminin
Cheveux courts, lunettes, habits unisexes
Mais elles semblaient souvent dans ce cas
Atteintes dans le même temps
Du syndrome bonne élève

Ou dernière option
Elles dégageaient pour certaines
Une forme de frivolité, d’excitation assumée
Dans un mouvement de cheveux
Entre deux claquements de bijoux
Elles devenaient
De bonnes copines qui vous racontent leur vie
Vous parlent de leur père, leur mère, leurs soucis

Toutes ces femmes croisées
Étaient-elles analystes
Une fois seule, au plutôt
Extraite de la norme de l’échange social
Assise dans leur cabinet
En face ou derrière un patient
Oui, au-delà de toutes ces mascarades
Mascarades sociales
Mascarades de la femme également
La femme psychanalyste
Qui est-elle ?

Sur la toile nous tombons sur ce texte
Historico-analytique
Toujours un brin interprété
De Roudinesco
Dans lequel elle rappelle
Le destin tragique de toute les premières femmes analystes
Ainsi, alors que les psys hommes peuvent
S’identifier à l’image rassurante du père Freud
Et de son cigare
Les femmes n’auraient, elles, comme référence
Que des femmes aux vies tragiques (suicide, fusillade, assassinat…)
Rappelle Roudinesco

« les premières femmes psychanalystes furent tantôt d’anciennes patientes, soignées en général pour de graves troubles psychiques, tantôt des femmes marquées par un destin exceptionnel : psychose, assassinat, suicide, violences diverses »

Toutes des « folles » donc
Plus ou moins guéries
Ou des femmes folles sans le savoir
Ou encore dont la vie va basculer…

C’est peut-être un détail
Mais il est marquant pour celle qui décide
D’occuper à son tour
Le siège de l’analyste
Et qui devient de fait
La descendante – certes très indirecte
De toutes ses femmes « jetées »

Emma Eckstein

Si tout le monde connaît Freud
Gageons que peu connaissent le nom de
La première femme analyste
Qui avait été d’abord « soignée » par Freud
Le nez d’Emma Eckstein martyrisé par Fliess
A pourtant laissé des traces dans le célèbre rêve d’Irma

Serait-elle à l’origine
De la fin du transfert de Freud sur Fliess ?

On ne sait en tout cas rien
De sa pratique
Et d’ailleurs est-ce totalement vain et idiot
Ou passionnant et trépidant de se demander
S’il y aurait une approche féminine de la psychanalyse ?
Un style transférentiel propres aux femmes ?

Elle n’avait pas de moustache, c’est évident
Et puis, elle parlait beaucoup
Elle était plutôt bienveillante
Mais donnait son avis
Un peu sur tout
Elle était souvent choquée, surprise, étonnée
Elle semblait même aussi parfois
Avoir peur
Était-elle à l’écoute ?

Qu’est-ce que cela veut dire
Être une femme psychanalyste ?
Pas-toute psychanalyste ?
Est-ce que la Femme psychanalyste existe
Ou en fait, n’existe-t-elle pas, elle non plus ?
Lol V. Stein aurait-elle pu être analyste ?
Faut-il avoir eu un destin tragique pour en devenir une ?
Ou faut-il simplement être à l’écoute ?

Et comment s’apprend-elle, cette écoute ?
Pourquoi parfois est-elle palpable
Et parfois pas du tout…

Ovviamente
Tout ceci n’a rien à voir avec
Le fait d’avoir ou non
Une moustache
Et pourtant
En nous regardant dans un miroir
Ce soir-là
Nous avons eu l’étrange sensation
D’être devenue
Sans même le savoir
Une femme à barbe

260px-Mujer_barbuda_ribera

Illustration Mujer Barbuda, José de Ribera

American Psycho

Il suffit parfois
D’une poignée de secondes
Pour le savoir, le sentir
Que ces kids américains
Touristes croisés furtivement
Dans des parcs espagnols
Ont ce petit quelque chose
Qui trouble en ce moment l’americain way of life
Et qu’ils appellent
L’autisme

Ou bien plutôt dirons-nous
Qu’il est possible de « détecter » instantanément
Un trouble du spectre de l’autisme
Et nous choisissons cette drôle d’expression
A contre-courant
Juste afin d’y entendre ce petit quelque chose fantomatique
Et de maintenir l’idée trouble
Sur ce quelque chose
Que de l’autre côté de l’Atlantique
La Science s’obsède à sur-classifier

Ainsi dans le rio de Valencia
Elles sont deux, une fratrie, deux filles
Et malgré leurs âges (4 et 7 ans sûrement)
Elles pépient comme des oiseaux
Crient, s’affolent, crient encore
Ne savent pas comment jouer avec un toboggan
Comme si seul le cri exutoire
Était garant de leur éventuel plaisir

A Madrid
Il a 5 ans et demi
Son regard flottant parfois s’absente
Ses gestes sont saccadés
Et sa tête qu’il tape contre une structure en bois
Parce que ses parents lui disent qu’il faut partir
Ses parents l’assistent
Comme un enfant de 2 ans
Et lui qui dégage cette immaturité très douce
Mais aussi très déconnectée
Du hic et nunc
Comme si la vie l’effleurait à peine
Comme s’il n’était pas vraiment concerné

Ces rencontres furtives
D’enfants aux parents visiblement épuisés
Nous ont étonnement amenée à nous poser cette question :

Et si au-delà de la maman froide, déprimée ou crocodile
Que tant de parents ont d’ailleurs décriée
Au-delà aussi du soupçon génétique et compagnie
Il y avait aussi une histoire
De mauvaise « fabrique » nationale

Ce qui revient à se demander
Si les USA
Et leurs valeurs de société si capitalistes
Et excitées
Ne seraient pas en train de produire en masse
Du TSA ?
Après Ford en série,
De l’autisme en série ?

Alors bien sûr, il y a les faux diagnostics
Qu’il faudrait écarter
Il y a évidemment les histoires familiales
Voire parfois génétiques à ne pas négliger
Mais n’y aurait-il pas aussi
Un sujet hors discours
A-normal
Qui émergerait spontanément
De cette nation
Aux mains d’un psychotique allumé
Comme si l’enfant du pays ne pouvait être que ça
Comme s’il s’y trouvait acculé,
Comme l’ont été à leurs façons
Les petites hystériques de la bourgeoisie viennoise ?

Tout ceci n’est qu’une suggestion rapide
Peut-être non fondée
Qui nous permet par contre de constater
Qu’il est apparemment rare
Que l’on s’interroge
Sur l’impact de la société, de la culture
Sur la psyché des petits sujets
Car il y a certes le noyau familial
Mais à ceci s’ajoute le bain de langue
Et culturel
Des données dont finalement
Seul le nomade
A pleinement conscience
Car il s’extrait de son bain
Pour en découvrir d’autres…

Une société peut-elle produire du fou, de l’autiste
Comme elle produisait d’ailleurs avant
Des débiles ?

Il ne s’agit pas cependant ici
De se désolidariser
De certains élément captés par la psychanalyse
Sur l’autisme
Lorsque nous trouvons ce texte
De Charles Melman
Nous y retrouvons d’ailleurs notre ressenti clinique

« L’angoisse ne manque pas de saisir devant cet enfant dont la vie organique est ainsi déshabitée de toute ex-sistence et dont la maturation motrice, volontiers précoce, est privée d’intentionnalité. Le désinvestissement du visage (et donc du siège de la voix et du regard) rend plus énigmatique encore l’attachement possible à des objets, suivis des yeux ou portés à la bouche, dont la place dans l’économie reste mystérieuse. Faudrait-il croire que c’est dans un objet mort que l’enfant se reconnaîtrait le mieux lui-même ? Mais quelles raisons invoquer pour expliquer cet état ? »

Marie-Christine Laznik
Qui a beaucoup travaillé sur l’autisme
A la qualité de ne pas exclure de raisons
Dans son approche
Qu’elle résumait en 2005
Ici : http://www.oedipe.org/interview/autisme

Et elle notamment d’expliquer :
« Si l’on pense avec Lacan – notamment dans le séminaire XI- que dans la constitution du sujet il y a deux temps l’aliénation et la séparation, c’est ce temps de l’aliénation qui manque dans la constitution du sujet autistique, alors que ce que manque le psychotique c’est le temps de la séparation. C’est cette séparation qui vient contrebalancer l’effet de l’aliénation imaginaire, symbolique, réelle, dans laquelle se construit l’appareil psychique de tout sujet »

Le sujet autiste, comme quelque part non-aliéné donc
Pas assez fou, peut-être
Ou pas assez sorti de lui-même
Pour se voir, s’observer, se sentir être
Dans un miroir ou dans sa peau

L’Amérique offre-t-elle alors
Un miroir déformé à ses enfants ?
L’impossibilité de s’aliéner dans un monde hygiéniste ?
Ou encore l’impossibilité d’une construction en deux temps ?
Who knows ?

Wool

Illustration Christopher Wool « Apocalypse now »

Un cabinet de poche

Le cabinet d’un analyste
Peut-il être minuscule
Comme un cabinet de poche
Sans fenêtre
Étroit
Pas parfait
Pas vraiment choisi
Mais plutôt de circonstances ?

Alors que cette question
Nous traversait l’esprit ces derniers jours
Nous sommes tombée sur le livre
« Cabinets de psychanalystes »
Du photographe Patrick Altmann
Un bel ouvrage
Dans lequel des cabinets de psy
Sont photographiés anonymement
Sous plusieurs angles
(Divan, salle d’attente, livres, objets…)

Et ce qui nous a frappée
En feuilletant rapidement ce livre
C’est le fait que nous n’aurions jamais supposé
Qu’il y avait en fait
45 cabinets photographiés
Spontanément, nous aurions pensé à une douzaine
Vingt tout au plus
Preuve qu’il y a une certaine forme
De « répétition » dans l’aménagement
Du cabinet de l’analyste
« Le psychanalyste est de tradition installé », nous rappelait l’autre jour
Michel Allègre
« En général il est assez conservateur proche du musée de soi-même »
Ajoutait-il

Et en effet
Se dégageait de ces photos
Une certaine conservation
Quelque chose de figé, d’intact
Peut-être presque de muséal
Notamment parce que certains cabinets
Sont quelque part
« Trop freudiens »
Car très inspirés
De la vision mythique
Du cabinet de Freud

Toutes ces réflexions
Nous ont amenée à nous interroger again
Sur le cabinet
De l’analyste
Peut-il être ici et ailleurs
Un cabinet nomade
Partagé par exemple
Entre la France et l’Espagne ?

Peut-il également
Devenir véritablement de poche
Car il serait uniquement
Dans la poche de l’analyste
Connecté presque night and day
A l’heure du virtuel ?

Cela revient à se demander
In fine
Si l’on peut faire
Des skype-analyses
Comme certains le font déjà d’ailleurs
Et si l’on peut
S’affranchir de ce lieu, cet ancrage
Cette salle d’attente
Cette poignée de main
Cette décoration
Ce chemin qui y mène
Ce chemin qui en part

Et si c’est le cas
Quels seraient les risques
Et effets
D’une psychanalyse
A corps perdu ?

Car c’est bien la question du corps
De cette « two bodies psychology » énoncée par Lacan
Une des marques de fabrique
De la psychanalyse
Qui serait « menacée »
Ou du moins bouleversée
Par l’e-psychanalyse…

Si Freud
A lui-même fait son analyse
Par correspondance
Il croyait indéniablement
A l’importance du corps

« le moi est avant tout un moi corporel, il n’est pas seulement un être de surface, mais lui-même la projection d’une surface »
Avance-t-il
Dans Le Moi et le Ça

Et c’est ce moi corporel que l’e-thérapie
Laisse a priori de côté
Ce que l’on voit
Ce que l’on sent
Ce que l’on entend
Le confort ou l’inconfort
Du cabinet de l’analyste
Comment le restituer par téléphone ou Skype ?

Et quid par exemple de Lucy R. et de cette odeur de fumée
Trait transférentiel de Freud et son cigare
Comment l’analyste
Pourrait opérer, avoir la même efficace
Par téléphone et/ou via une caméra ?
Oui comment le transfert pourrait-il se lier
Par le médium virtuel
Et qu’est-ce ce qui serait forcément
Oublié, perdu, raté ?

C’est une question difficile
Mais qui s’annonce incontournable
Alors que la société
Tend elle-même vers ce nomadisme
Que nombre d’analystes
Admettent faire une partie de cure
Ou du moins des supervisions
Par téléphone ou Skype

Et pourtant dans le même temps
Le cabinet de l’analyste
Semble essentiel
Car justement il s’affranchit
De la tendance
Comme s’il devenait
Un dernier refuge, un asile
Parfois un peu désuet certes
Mais cependant
Dernier rempart
Face à l’éclatement du sujet capital

Mais à trop se figer
La pratique de l’analyste
Si ritualisée
Ne risque-t-elle pas dans le même temps
De finir par disparaître
Ou d’être boudée
Par les sujets 2.0 ?

Dans Les non-dupes errent
Lacan déclare :

« Un corps jouit de lui-même ; il en jouit bien ou mal, mais il est clair que cette jouissance l’introduit dans une dialectique où il faut incontestablement d’autres termes pour que cela tienne debout, à savoir rien de moins que ce nœud »

C’est la mise en jeu
De cette jouissance du corps
Un corps RSI
Et le fait que l’analyste doit « payer de sa personne »
Qui fonderaient l’efficace
Ou du moins l’effet
De la cure

Quelque chose
Que Jean Allouch décrit pour sa part
Ainsi :

« selon la psychanalyse […], toutes les pensées ne sont pas logées dans la tête, certaines gisent actives, autour de la bouche, y modulant le mode du manger, le timbre de la voix, ou à la surface érectile des seins, d’autres restent collées aux yeux, d’autres dans les oreilles, d’autres sur le bord de l’anus, d’autres marquent le sexe qui, comme chacun sait, ne demande guère son avis à la tête et même, à l’occasion n’en fait qu’à sa tête, voir joue contre la tête »

Est-ce que tous ces éléments de corps
Qui sont donc hors pensées
Hors caméra
Hors dire parfois
Peuvent être transférés, transmis
Via l’algorithme et/ou le code binaire
De l’hors-dit-nateur ?

D’ordinaire
La réponse serait non
Mais peut-on encore aujourd’hui considérer
Qu’il y a un ordinaire ?

Psy

Illustration Photos de l’ouvrage « Cabinets de psychanalystes », Patrick Altmann

Échec et mat

Et si pour « s’entraîner »
Plutôt que de faire des mots-croisés
Comme le conseillait (avec humour) Lacan
L’analyste devait en fait
S’essayer
Aux échecs ?

Question qui nous a traversé l’esprit
Après avoir constaté
A quel point
L’analyste peut sembler parfois
Être un expert
En pronostics

Ainsi
Tel sujet va réagir ainsi et ne plus donner de nouvelles parce que…
Tel enfant est comme ça aujourd’hui mais demain il sera…

Sans forcément le révéler aux autres
Il est certain que l’analyste a parfois
Une vision de ce qu’il va se passer
Qui a de quoi désemparer l’autre
Comme si l’analyste avait très souvent
Ou presque toujours
Un coup d’avance
Et il en faut d’ailleurs peu
Pour que certains le mettent du coup
A la place de la Pythie
Ou bien alors lui prête
Des dons
A la sauce jungienne

Comment alors ne pas s’enfoncer
Dans l’ésotérisme
La paranoïa
Voire l’attitude gourou
Tout en conservant cependant
Un savoir éclairé sur
Ce coup d’avance qui est bien réel
Et qui est une qualité indéniable
De l’analyste ?

La comparaison
Avec les échecs
N’est pas inintéressante
Pour réfléchir à ce point précis
Notamment parce que finalement
L’analyste peut sembler avoir un coup d’avance
Juste parce qu’il connaît
Les règles du jeu de la structure
Les signifiants composant un fantasme
Et qu’il sait par ailleurs observer et entendre
En partie inconsciemment
Les signes/signaux/signifiants infinitésimaux
Annonciateurs d’un changement

A cet art de l’observation
Associé à la formation unique de son inconscient
S’ajoute le fait que l’analyste n’est pas sans savoir
Que nombre de sujets agissent
Via une répétition structurelle irréductible

Si on poursuit d’ailleurs
Sur ce fil inédit entre échecs et psychanalyse
On pourrait même s’amuser à penser
Que les structures correspondent
A des pièces du jeu d’échecs
Un sujet se retrouvant en quelque sorte
Condamné à répéter la même chose
Dans cette idée
Les obsessionnels seraient of course les tours
L’hystérique la Dame
Le psychotique le fou, condamné à avancer en diagonale
Les pions les enfants ?
Le roi, le pèr(v)ers
Et resterait alors pour l’analyste
Ou toute personne tentant de s’extraire
Du bis repetita
Le cheval ou cavalier, au déplacement original ?

Anyway
Les vrais joueurs d’échecs le savent
Il s’agit ensuite d’apprendre des combinaisons
De savoir que tel joueur est en train
De préparer tel coup
D’où normalement
La passion obsessionnelle pour ce jeu
Voire un amour paranoïaque
Et la façon d’y jouer absolument déconcertante
D’une hystérique

Mais que pense la psychanalyse des échecs ?
Un essai a été écrit sur ce thème par Michel Forné
Nous apprend la toile
En tout cas
Freud, dans ses périodes « creuses »,
Jouaient aux échecs
Et on le savait aussi ami
De Stefan Zweig
Auteur tourmenté du Joueur d’échecs

Nous découvrons par contre
Que Lacan s’est lui-même servi des échecs
Pour définir l’analyse
C’est dans « le désir et son interprétation »
Et cela fait suite
Au commentaire d’un travail d’Ella Sharpe
Qui affirmait elle-même
« I think the analysis might be compared to a long-drawn-out game of chess and that it will continue to be so until I cease to be the unconscious avenging father who is bent on cornering him, checkmating him, after which there is no alternative to death »

Lacan précise donc après avoir lu
Cette affirmation de Sharpe :

« On devrait comparer tout le déroulement d’une analyse au jeu d’échecs. Et pourquoi ? Parce que ce qu’il y a de plus beau et de plus saillant dans le jeu d’échecs, c’est que c’est un jeu qu’on peut décrire ainsi : il y a un certain nombre d’éléments que nous caractériserons comme des éléments signifiants, chacune des pièces est un élément signifiant. Et en somme, dans un jeu qui se joue à l’aide d’une série de mouvements en réplique fondés sur la nature de ces signifiants, chacune ayant son propre mouvement caractérisé par sa positon comme signifiant, ce qui se passe c’est la progressive réduction du nombre de signifiants qui sont dans le coup. Et on pourrait après tout décrire une analyse ainsi : qu’il s’agit d’éliminer un nombre suffisant de signifiants pour qu’il reste seulement en jeu un nombre assez petit de signifiants pour qu’on sente bien où est la position du sujet dans leur intérieur. »

Les échecs liés à l’analyse donc
Sauf qu’il y aurait cette idée
D’une partie d’échecs autour du signifiant
Que chaque pièce
Est donc un signifiant, répétant la même action
Et que la cure permet
De réduire le nombre de signifiants
Afin de circonscrire la position du sujet
De la cerner
De la resserrer

L’analyste serait donc bien quelque part
Aguerri
Ou en tout cas
Averti
Au jeu des échecs
Ce jeu asiatique dont – nous l’apprenons étonnée –
La véritable origine reste encore controversée
Où ? Quand? Comment ?
De nombreuses légendes et mythes
Circulent encore
Même l’étymologie des échecs est intéressante
Puisque cela viendrait du persan sha (roi)
Avec un échec et mat signifiant « le roi est mort »

Et si, être analyste ou faire une cure
C’est bien apprendre à savoir se passer du nom-du-père
N’est-il pas intéressant
D’être un expert
En chute du roi ?

IMG_20180720_091405_517

Illustration Devanture du restaurant El Jardin secreto, Madrid

Ici & ailleurs

Qu’est-ce qui fait
Qu’on pose ses valises ici
Et pas ailleurs ?
Et qu’on achète
Of course à crédit
Cette maison-là
Et pas une autre ?
Et qu’en plus elle soit le plus souvent
Remplie d’armoires normandes
Vestiges encombrants
Transmis de père en fils, mère en fille, etc etc ?

Oui
Pourquoi y-a-t-il rarement
De véritable table rase
Si ce n’est psychotique, et encore ?
Et pourquoi nos coordonnées géographiques
Font sens – avant et même parfois après l’analyse
Et répondent
Again and again
A Papa-Maman
Ce qu’ils attendaient de vous
Ce que vous devez faire pour les fuir
Ne rien faire comme eux
Ou a contrario
Les imiter 4 ever ?

Jouons encore un peu
Et demandons-nous maintenant
Quelle maison ferait visiter
L’analyste agent immobilier ?
Une maison neuve ?
La maison de vos rêves ?
Ne serait-ce pas plutôt
Un bien
Que vous n’aviez pas jusqu’ici imaginé
Une surprise
Sans armoires normandes
Mais qui ne serait pas sans lien maybe
Avec les cabanes de votre enfance… ?

Maison
Casa
Home
Lorsque nous résidions à London
Nous n’avions pas su trouver le temps
De re-visiter la dernière maison de Freud
Peut-être parce que cette jolie demeure bourgeoise
N’a finalement été pour Freud
Que les prémices de son cercueil ?

En fait
Freud reste profondément
Identifié au 19 Berggasse à Vienne
Quand Lacan vit pour toujours
Au 5 rue de Lille
Mais s’y rendre
Comme on se rend au temple
Cela a-t-il vraiment un sens ?
Et que peut-on apprendre de ces deux points d’ancrage ?

Pas grand chose
A part des détails hystérisants et banaux
Finalement
C’est plus la notion de cartographie
Qu’il faudrait étudier
Pour s’intéresser à ce qui fonde
Un sujet

Freud n’hésitait d’ailleurs jamais
A cartographier les choses
En témoignent ses dessins cherchant à localiser
La phobie de Hans
Ainsi que ceux
Expliquant ses topiques
Pour suivre avec Lacan
Il faudrait en plus s’orienter
Vers une topologie du logis
Que l’on trouverait
Dans les méandres de ses nœuds
Et sur un bord
De la bande de Möbius
C’est-à-dire partout
Oui, ça c’est intéressant
Et si malgré les déménagements
La maison du sujet se trouvait toujours
Sur la même bande
Et donc dans le même décor ?

Alors pourquoi ici
Et pas ailleurs ?
Et pourquoi pas ici & ailleurs ?
« Le chez-soi n’est ni nature, ni racine, mais réponse à une errance qu’il arrête », affirmait Derrida
Tandis que pour Gilles Deleuze : « habiter c’est revenir »

Sur le divan
Cela donnerait pour le sujet
Deux questions à creuser :
Où errez-vous
Et d’où revenez-vous ?

Gaudi

Illustration Casa Batllo, Gaudi, Barcelona

 

Faim d’analyse

Que va-t-il ou que va-t-elle penser de moi ?
Pour ne pas dire
Panser de moi ?
Est-ce que j’aimerai ses chaussures ?
Son rouge à lèvres ?
Est-ce qu’il ressemblera à rien ?
Ou à ma mère ?
Est-ce qu’elle sera à la hauteur ?
Est-ce qu’il/elle comprendra ?
Est-ce qu’il sera bon ?
Ou sera-t-il nul
Comme les autres ?
M’écoutera-t-elle ?
Rigolera-t-elle ?
Paniquera-t-elle ?
Peut-il/elle faire véritablement
Quelque chose pour moi ?

Voilà
Le genre de questions
Qui peuvent passer parfois
Par la tête
D’un sujet
Qui décide de pousser
La porte du cabinet
D’un(e) analyste

Sans le savoir,
Ce sujet a donc quelque part
Faim d’analyse
Oui, une faim d’analyse
Car il est porteur d’une faim de savoir
De comprendre
De faire bouger les choses
Ou en tout cas
De prétendre qu’il fait quelque chose
Pour que ça change

Et cette faim
Que devient-elle à la fin ?
Peut-on un jour totalement s’en extraire ?
Ne plus avoir faim d’analyse ?

Question qui nous a traversé l’esprit l’autre jour
En regardant
Une publicité pour de l’alcool dans la rue
Preuve certainement
Qu’il y a, pour certaines structures,
Une jouissance dans l’analyse
Comparable à la cocaïne absorbée par Freud
Et qu’il peut, de fait, être difficile
De décrocher
De passer à autre chose
De mettre fin à cette faim
Ou de n’avoir plus faim…?

Et la difficulté
Est semble-t-il encore plus grande
Lorsque l’on passe
De l’autre côté
Et que l’on devient à son tour
Analyste

Dans une conférence de 1927
Ferenczi évoquait pour sa part
La fin de l’analyse en ces termes :

« L’analyse n’est pas un processus sans fin mais peut, si l’analyste possède la compétence et la patience requises, être menée jusqu’à une conclusion naturelle »

Et donc de même que
La mort est « naturelle »
L’analyse s’éteindrait elle aussi à son tour
Spontanément et à petit feu… ?
Et ce même si l’analyste
Pourrait à tout instant
Être « rappelé » au chevet du « malade »
Car comme le souligne Freud :
« Il est bien prouvé que même un traitement analytique réussi ne préserve pas celui qui fut autrefois guéri d’être atteint plus tard d’une autre névrose, et même d’une névrose issue de la même racine pulsionnelle, donc à vrai dire d’un retour de l’ancienne souffrance »

Donc une conclusion naturelle,
Mais un retour du symptôme possible
Qui atteste finalement d’une non-fin
Ou plutôt d’une fin relative
Pour reprendre l’expression de Gérard Pommier
Dans ce texte
Ce dernier y affirme :

« Plutôt que de fin de l’analyse, il vaudrait mieux parler de « solution de l’analyse », au sens où l’on peut dissoudre un cristal dans un liquide sans que les éléments qui le constituent disparaissent. Ces invariants sont seulement plus fluides à un moment donné de l’histoire du sujet, bien qu’ils puissent solidifier à nouveau selon les circonstances. Avec la rupture des fixations de la pulsion, il s’agit de ce que Freud a appelé « liquidation durable d’une revendication pulsionnelle », qui ne consiste « sûrement pas à l’amener à disparaître au point qu’elle ne refasse plus jamais parler d’elle» »

Liquidation et fluidité donc
Qui marqueraient la fin
Ou plutôt la solution
D’une cure
Mais toujours avec cette idée
D’un reste qui ne part pas
Et maybe d’une structure
Et de quelque chose
Qui échappe à tous
Y compris d’ailleurs à l’analyste

Ainsi Lacan, dans le Congrès sur la transmission
A lui-même lancé à propos de la fin de cure :

« Comment se fait-il que, par l’opération du signifiant, il y a des gens qui guérissent ? (…) Malgré tout ce que j’en ai dit à l’occasion, je n’en sais rien. C’est une question de truquage »

Quel est alors le truc,
Le truquage ?
Lacan n’en savait rien
Freud non plus apparently

N’en rien savoir
Et si c’était une des conditions
Pour que ça marche ?

C’est quelque part ce que laisse entendre
Gérard Pommier
Lorsqu’il explique
Comment une fin de cure
Associée à un passage à la position de psy
Est encore plus complexe
Notamment parce que les jeunes psys
Sont persuadés d’avoir atteint
« THE END »

« La fin de l’analyse serait d’autant plus un problème pour les analystes qu’ils essaieraient de régler leurs difficultés en soignant les autres plutôt que de se soigner. N’est-ce pas dans cette mesure que tant d’analystes affirment avec conviction qu’une analyse se termine une fois pour toutes, puisque eux-mêmes se comportent comme s’ils avaient dépassé ce cap ? Cette certitude masque qu’en réalité, ils se soignent par personnes interposées, comme l’indiquent les témoignages naïfs du blocage complet du fonctionnement de l’inconscient de nombreux analystes qui se vantent, par exemple, de ne plus rêver, ou même de ne plus avoir de vie sexuelle (ce qu’ils considèrent peut-être comme une preuve de parfaite sublimation). (…) À cet égard, la croyance en une fin absolue et définitive de l’analyse témoigne surtout d’une mise en acte du fantasme, dont la méconnaissance est proportionnelle à la jouissance qui en est tirée. L’analyste ignore, quand il commence, qu’il met en scène le fantasme dont il a pâti autant que joui »

Que va-t-il ou que va-t-elle penser de moi ?
Pour ne pas dire
Panser de moi ?
Est-ce que j’aimerai ses chaussures ?
Son rouge à lèvres ?
Est-ce qu’il ressemblera à rien ?
Ou à ma mère ?
Est-ce qu’elle sera à la hauteur ?
Est-ce qu’il/elle comprendra ?
Est-ce qu’il sera bon
Ou sera-t-il nul
Comme les autres ?

Si l’analyste en herbe
Se pose encore ce genre de questions
Lorsqu’il attend son first patient
C’est peut-être
Que sa propre faim
N’est pas encore
Assouvie
Doit-il alors reprendre une tranche ?
En tout cas
Tout semble indiquer
Que l’on parvient à devenir analyste
Quand
Le sevrage avec l’analyste mais aussi l’analyse
Est réussi
Et donc qu’il n’y a plus la même faim
Juste la fin
Accompagnée
D’une autre forme d’appétit
Et les Lacaniens d’y entendre
(a) petit…

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Illustration La Cène, Leonardo da Vinci

Catch me if you can

Cela surgit toujours
D’un coup
Et souvent au moment
Le plus inattendu
Debout
Devant une porte
Dehors
Quand il fait froid
Sous la pluie
Quand on est pressé
En retard
Quand c’est le plus mauvais moment en fait
Pas la bonne heure
Et alors
A ce moment précis
Le sujet nous parle…

Et c’est toujours directement
Dans le vif
Comme nous l’avions déjà écrit ici
Pas besoin de détours
En une phrase
Il cible parfois
Un détail
Peut-être le plus intime de sa vie
De ses parents qui ne disaient rien
Et qui ne lui disaient surtout pas je t’aime
De ses sœurs trop grandes qui l’ignoraient, le méprisaient
De cette mère qu’il ne voit plus
De ce frère mort
De ce beau-père suicidé
De cet enfant mort-né
De l’hôpital
De la maladie
Du silence
De la solitude
De l’amour
De la vie
Du désir d’avoir un autre enfant
Du soleil
De la pluie
Du temps qui passe
De cette enfance qui n’en finit plus
Et peut-être ne finira jamais…

C’est toujours étrange
De constater
Que le parlêtre face à nous
Semble saisir de lui-même ce vide
Ce désêtre que nous-même oublions parfois
Cet espace analytique peut-être
Ce sac vide, où il reste de la place, sûrement
To be or not to be analyst
Est-ce que ce serait juste constater
For ever
Ce phénomène-là ?

Car tout se passe comme
Dans un étrange scénario
Que nous nous sommes amusée
A baptiser « catch me if you can »
Puisque c’est l’autre
Oui l’autre
Qui se met à saisir le désir de l’analyste
Enfoui quelque part en nous
Comme s’il en retrouvait la trace
La marque
La formation

Cette fameuse formation
Invérifiable
Forcément ratée, trop courte
Trop longue
Trop légère
Trop lacanienne
Etc etc

Et si le passeur, ce n’était pas
Les AE
Mais c’était juste lui ?
Le parlêtre qui vous parle ?

L’analyste comme fait analyste par ceux
Qui attendant dans sa salle d’attente
Hiltenbrand l’avait évoqué un jour à Milan
Être fait analyste par
Ceux qui l’appellent
Ceux qui osent s’allonger chez lui
Et pas ailleurs

Et que penser alors
Du street-analyste
Qu’on interpelle
Chaque jour
Dans toutes les langues
Et tous les pays ?

« Être analyste c’est-à-dire se tenir au seuil d’une supposition, qu’une parole puisse soutenir le peuplement d’un vide par toute une série de fragments d’embarras biographiques qui viennent se coaguler sur le semblant d’une personne. Ça ne sait pas trop ce que ça raconte et à qui, ça pourrait même inciter à retourner à ses petites affaires parce qu’après tout l’intuition vient très vite que ce blabla plus ou moins confidentiel cache quelque chose »

C’est ce qu’écrivait l’autre jour Michel Allègre

Être analyste donc
Comme être un supposé
Supposant
Que ça parle
Et que la coagulation des mots
Va au-delà de leur sens
Mais fait figure
De chapelle de la structure
Du fantasme de cet Autre

« Une chose insue comme on a pu le lire dans quelque brochure mais dont on ne saurait des l’abord soutenir qu’elle n’est autre que le parasitage de l’appareil du langage lui-même. Certes ce discontinu qui s’opère offre de vastes perceptives de sens et ce d’autant que le signifiant qui pourrait illuminer la scène manque toujours. Scène dont l’arrière fond légitime sera le désirable orienté mais disjoint du navire night auquel le parletre est rivé . En tout cas la carlingue obéit à un descriptif qui a tout d’un modèle de catalogue dont on peut se demander s’il correspond à l’attente, vu qu’il semble impropre à soutenir cette logique de signifiants qui apparaît par delà le récit confus et marmonné dans l’automaton intime. Il demeure qu’à l’évidence un autre type d’automaton hors sujet cette fois était là avant même que le parletre se risque à gazouiller. On pourrait même voir ici se lover une quiétude d’être ainsi soutenu attendu par le filet d’un Autre qui saurait quelque chose de vrai dans tout ce fatras . Que tout soit finalement scientifiquement symbolisable . Sans reste. Sinon l’Autre risque de filer dans le défaut de la trame. Ou du moins laisser en plan la créature sans intention aucune à quoi elle pourrait se vouer »

Michel Allègre again
Et cette idée d’un insu qui restera
D’un signifiant qui manquera for ever
Même s’il y a du désir
Même s’il y a des mots
Même si le sujet se sent pétri
De tout ce qu’il dit
Restera l’automate, la carlingue
Un impossible scientifique
Et l’analyste supposé filet
Qui au fond ne sait rien
Si ce n’est que se mettre à la prétendue place du filet
ça empêche certain de filer tout court
Et ça le parlêtre
N’a pas besoin d’avoir fait 14 ans d’analyse
Pour le sentir
Ni d’avoir un bac +12
Ni de savoir parler
Non, même un bébé allaité en plein magasin
Tout sein offert par sa mère
Devant nous
Nous capte
Le capte
Et dévisage intensément
Cette oreille
Ou ce regard
Cet être de l’analyste
Qui détonne forcément dans ce fatras
Puisqu’il croit à la fois
Au récit homérique et mythique
Toile fondatrice
Du sujet
Mais tout ça pour le laisser comprendre in fine
Qu’il y a le vide, le Réel derrière
Nothing else
Et alors ?

Alors
Il restera peut-être
Cette idée de « réson »
Inspirée par Ponge à Lacan
Michel Bousseyroux
Y consacre son dernier ouvrage
(La réson depuis Lacan)

« Réson : Francis Ponge invente ce néologisme pour dire de Malherbe qu’il « ne raisonne pas, à beaucoup près, autant qu’il ne résonne. Il fait vibrer la raison». Et, pour être plus précis : « Mais cette raison, qu’est-ce, sinon plus exactement la réson, le résonnement de la parole tendue, de la lyre tendue à l’extrême.», est-il expliqué en guise de présentation du livre de Michel Bousseyroux

Et lui d’ajouter
« Psychanalyser, c’est faire sonner lalangue pour que s’entende sa réson. Il faut que l’analyste-Orphée tende l’à-lire. Il faut, pour toi qui parle, qu’il tende à l’extrême la lyre de ce qui, de l’inconscient, est à lire – est ta lyre ! -, pour que son réel te sonne, te rende réson – pas ta raison d’être, ta réson d’exister d’un dire ! »

Alors qui a raison ?
Et qui a réson ?
Et qui délyre aussi d’ailleurs ?

Le parlêtre dont le dire surgit soudainement
N’importe quand
Et si possible au pire moment
Saisit-il qu’en face
Il y a plus qu’une raison, il y a une réson ?
Ou du moins la possibilité
Que ça résonne différemment ?
Et ce jeu inconscient
Du catch me if you can
Serait maybe la clé de voûte
D’un style

Analyste par surprise
Analyste par erreur
Résonner comme un analyste
Plus que raisonner comme un analyste
Et constater
Everyday
Que les gens nous parlent…

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Illustration Berthe Morisot, Lady with a parasol sitting in a park

Serial

Êtes-vous un serial rêveur
Ou une serial rêveuse ?
En fait
Nous ne devrions même pas
Vous poser la question
Car la réponse est
OUI

C’est cette idée qui nous a traversé l’esprit
En rangeant ces derniers jours
Des dessins d’enfants
Car avec le recul des mois, et même des années
Le côté sériel de ces productions
Était absolument indéniable
Comme si les enfants
Répétaient encore et encore
La même chose
Comme si, tels des peintres,
Ils esquissaient encore et encore
Le même objet
La même idée
Jusqu’à avoir obtenu
Atteint
Ressenti
Quelque chose
Les faisant passer à autre chose…

Et pourquoi ne serait-ce pas
La même chose
Avec le rêve, donc ?

Freud lui-même
Parle finalement toujours de série de rêves
De « Série de rêves qui trahissent le désir d’aller à Rome », notamment
Mais aussi d’autres séries
Oui, en fait, ils présentent les rêves
Par le biais de cette idée de série
De répétition
Estimant qu’il y a quelque chose
Autour duquel l’inconscient tourne
Encore et encore

Cette idée
Est donc directement observable
A travers le dessin de l’enfant
Et d’ailleurs – cela ne nous revient que maintenant
C’est aussi ce lien entre le dessin de l’enfant et le rêve
Que nous avions tout d’abord en tête en écrivant ces quelques lignes
Car notre réflexion
Fait aussi suite
A ce dire très intéressant
D’une petite fille de 4 ans

Alors qu’elle avait fait un dessin
Particulièrement original
Et très beau d’ailleurs
Elle nous l’a présenté
En expliquant
Sans l’once d’un doute
« En fait, je dessine mes rêves »

Mais qui dessine qui ?
Et si les rêves
Nous dessinaient une fois adultes
Ou étaient les dessins perdus,
Échoués
Rejetés
Désirés
De notre inconscient ?

Lors d’une conférence sur le rêve à Londres
De Darian Leader
Celui-ci soulignait à quel point
Le rêve pouvait représenter
Une « ponctuation de l’analyse »
Mais que tout dépendait du rêve
Que parfois
L’analyste ne devait rien en dire
Parfois être actif et demander une association libre…

« tenez-en compte, le colophon du doute fait partie du texte » du rêve
A de son côté asséné Lacan
Dans le séminaire 11
Mais en faisant une erreur
Sur la signification de ce mot rare
« Colophon »
Qu’il définissait apparemment à tort
Comme une « petite main indicative »
Pour le coup
Cela a de quoi faire nager un plein doute
Et ce même si finalement
Un rêve est toujours douteux
Il exprime un doute
Une question
Quelque chose
Qui va maybe au-delà d’un désir

L’enfant qui dessine chaque jour
Reprend à sa façon le rêve
Et le fait avancer
Alors que l’adulte oublie le plus souvent son rêve
A moins qu’un analyste lui demande
De le rapporter

Et d’ailleurs
Les rêves fait hors analyse
Ont-ils le même sens ?

« un rêve n’est pas simplement quelque chose qui s’est révélé avoir une signifiance, mais quelque chose qui dans la communication analytique, dans le dialogue analytique, vient jouer son rôle actuel, non pas à tel moment de l’analyse comme à tel autre, et que justement le rêve vient d’une façon active et déterminée, accompagner le discours analytique pour l’éclairer, pour prolonger ses cheminements, que le rêve est un rêve enfin de compte fait souvent pour l’analyse mais souvent pour l’analyste. Le rêve, à l’intérieur de l’analyse, se trouve en somme porteur d’un message »

C’est Lacan qui parle encore une fois
D’un rêve comme envoyé par la poste
A son psy
Une lettre à l’adresse
Alors que les enfants eux
Se concentrent sur leur adresse
Dans le cadre du dessin
Ils s’adressent à eux-mêmes
Et parfois mettent en copie
L’analyste
Juste pour qu’il n’y ait pas de doute
Et que ça colle-au-fond (colophon), pardi !

nympheas-serie

Illustration Les Nymphéas, Monet

Quizàs

« Il est à toi, ce petit garçon ? Tu sais, moi, je suis venue avec mes parents en vacances. Mon père, il est assis là-bas. Ma mère, elle est en train de jouer avec ma petite sœur. Tu sais, mon père, il est triste. Il aurait aimé avoir un garçon. Mais il a eu deux filles »

Dans un parc de Madrid
Cette petite fille d’environ 8 ans
Interpelle directement l’analyste en vacances

Est-ce toujours cette fameuse place
Ce gouffre
Ce regard
Qui la poussent d’un coup
A nous parler
Et est-ce que cet espace
Ce creux
Ce que Lacan nommait le désêtre
Existe aussi à Madrid
Ou ailleurs ?
Le psychanalyste
Peut-il
Voyager
Parler toutes les langues
Et entendre toutes les langues ?
Pourquoi cette petite Française
Nous a-t-elle spontanément
Trouvée ?

Cette enfant
Au « père triste »
Nous pousse paradoxalement
A nous interroger encore une fois
Sur la muticulturalité
Et surtout le multilinguisme
De l’analyste

Freud parlait lui-même plusieurs langues
Il s’est autorisé à recevoir
Dans d’autre que la sienne
Mais il est vrai que certains confrères
Estiment aujourd’hui qu’il ne faut pas le faire
Sauf cas rare
Ont-ils raison ?
Quelle langue parle l’inconscient ?
Et est-il en mesure d’en apprendre une autre ?

En parcourant brièvement la toile
Nous nous apercevons
Que d’autres collègues bilingues, trilingues, etc, etc
Se sont déjà
Longuement interrogés
Et ont osé pratiquer
Recevoir dans plusieurs langues
Tout en se demandant
Ce que ça pouvait vouloir dire
Sur le plan clinique
Que d’avoir une oreille multilingue…
Et évidemment
Ils constatent souvent
Que les sujets changent de langue
A des moments rarement anodins

Parmi nos lectures
Nous retiendrons cette anecdote
De Marie-Jeanne Segers

« L’Irlandais Samuel Beckett a écrit en français et en anglais, et traduit lui-même certaines de ses œuvres anglaises en français. J’ai assisté à certaines de ses pièces de théâtre en anglais et en français. Il est remarquable qu’elles produisent un effet théâtral contradictoire dans une langue et dans l’autre. En anglais, l’effet produit est comique et même à l’occasion bouffon. Le public anglophone riait sans retenue, au contraire, le théâtre de S. Beckett en français apparaît grave et pessimiste. Le public était réservé et respectueux ; l’effet solennel »

Ceci met le doigt sur quelque chose
Qui va, selon nous,
Au-delà d’apprendre une langue
Cela dépasse peut-être le bilinguisme
C’est parler une langue
Au point d’en avoir saisi
La culture
Et c’est tout autre chose
Que de l’apprendre à l’école

Alors, sachant tout cela,
Est-ce que voyager forme aussi l’inconscient ?
Est-ce que Freud avait raison
De recevoir parfois dans une autre langue
Et pourquoi certains analystes
Sont choqués, surpris
Lorsqu’ils apprennent
Qu’on reçoit aussi dans une autre langue ?

Et bien peut-être parce que
« La vérité qu’il y a à énoncer, si vérité il y a, est là dans le message. La plupart du temps, aucune vérité n’est annoncée, pour la simple raison que le discours ne passe absolument pas à travers la chaîne signifiante, qu’il en est le pur et simple ronron de la répétition et du moulin à paroles et qu’il passe quelque part en court-circuit par ici entre bêta et bêta, et que le discours ne dit absolument rien sinon de vous signaler que je suis un animal parlant »

C’est une citation de Lacan
Nébuleuse as usual
Mais qui laisse entendre
Que même la chaîne signifiante
De notre propre langue
Est trouble
Alors oui, dans une nouvelle langue
Il y aura peut-être
Des trous
Des oublis
Des lapsus
Des défauts
Des ratés
Des ratages
Mais le paradoxe et qu’en comprenant moins bien
Parfois, paradoxalement
On entend tout
Car on entend enfin autre chose
On sort du ronron
Du moulin
Ou plutôt
On n’est plus en mesure d’amener
La même eau au moulin de la parole du sujet

Freud n’en doutait pas
Comme le prouve
Cette histoire de « glance at the nose » / « ein Glanz auf der Nase »
Symbole peut-être le plus parfait
De ce que manier plusieurs langues
Peut vouloir dire

« L’explication surprenante en était le fait qu’élevé dans une nurserie anglaise, ce malade était ensuite venu en Allemagne où il avait presque totalement oublié sa langue maternelle. Le fétiche dont l’origine se trouvait dans la prime enfance ne devait pas être compris en allemand, mais en anglais… le nez était un fétiche bien pratique puisque le regard sur le nez passait inaperçu et il pouvait à son gré octroyer ce brillant que les autres ne pouvaient apercevoir. »

Quelle oreille pour entendre ça ?
Peut-être celle d’un analyste multilingue
Ou voyageur
Car les nouvelles langues
Acquises
Dans le voyage
Font en plus
Vivre à chaque fois
Cette expérience de
Changer de mère ou de mer
En passant une frontière

Dans un autre pays
On se retrouve en effet à cette place
Que l’ancien bébé a depuis longtemps oubliée
A savoir
Écouter un discours tout d’abord totalement opaque
Outoutestcollé
Puis des mots finissent par se détacher
Et puis d’un coup, tout est entendu
Et tout est dicible
Ou presque

Et ceci à London, Milano ou Madrid
Les enfants français, anglais, italiens ou espagnols
N’en doutent pas un instant
Alors vous, pourquoi en doutez-vous ?

guernica-vue-enfant

Illustration un enfant face à Guernica, Picasso

 

Votre silence

« – Et ton psy, qu’a-t-il dit ?
– Rien. Mais ses sourcils ont dit oui ! »

C’est cette amusante
Anecdote de transfert
Qui nous interpelle aujourd’hui
Alors que le silence de l’analyste
Est finalement
Un thème récurrent du dire
Des patients
Mais aussi
Du dire des analystes

Ainsi lors de conférences
Les Lacaniens
Ne manquent pas
De toujours rappeler
Qu’il y a silence
Et silence
Et qu’avoir été influencé
Par Lacan
Ne veut pas dire
Se taire
Et se terrer
For ever
Comme certains l’ont semble-t-il
Imaginé

Ce débat est cependant subtil
Puisque
De même que
Le silence des parents
Peut parfois broyer l’enfant
Paradoxalement
Leurs mots, les mots, lalangue
Leur trop-dire
Va aussi être
Ce qui peut être source
D’un trauma
Ou d’un manquement dans l’écriture
Du sujet
Certains parents
Feraient donc mieux de se taire
Et idem pour certains psys ?

La notion de silence
De l’analyste
Est en fait apparue en 1889
Dans le discours de Freud
C’est l’hystérique Emmy von N
Qui le surprend
Et lui enseigne
En demandant
A celui qui pratiquait alors l’hypnose
De se taire

« Elle me dit alors, d’un ton bourru, qu’il ne faut pas lui demander toujours d’où provient ceci ou cela, mais la laisser raconter ce qu’elle a à dire »
Rapporte Freud

Mais si cette injonction au silence
A délogé Freud
De la parole hypnotique
Il est néanmoins semble-t-il
Plutôt resté bavard
Et c’est finalement Lacan
Qui a fait du silence
Une marque de fabrique
Au point qu’un psy qui ne parlerait pas
Et facilement décrit
Comme lacanien…

Mais justement qu’en disait-il
Du silence, Lacan ?
Dans le séminaire 12
Il reconnaît lui-même
Qu’il y a eu
« Des glissements et des abus »
Parmi les psychanalystes
Et que certains auraient donc
Mieux fait de parler
Plutôt que de se taire

C’est ensuite
A travers le tableau Le Cri
De Munch
Qu’il détaille ce qu’il pense
De la position « sans dire »
Du psy

« Le cri est traversé par l’espace du silence sans qu’il l’habite, ils ne sont liés ni d’être
ensemble ni de se succéder, le cri fait le gouffre où le silence se rue »

« ce silence c’est le lieu même où apparaît le tissu sur quoi se déroule le message du sujet, et là où le rien d’imprimé laisse apparaître ce qu’il en est de cette parole, et ce qu’il en est c’est précisément, à ce niveau, son équivalence avec une certaine fonction de l’objet(a) »

« Le silence forme un lien, un nœud fermé entre quelque chose qui est une entente et quelque chose qui, parlant ou pas, est l’Autre : c’est ce nœud clos qui peut retentir quand le traverse – et peut – être même le creuse -le cri »

Se taire donc
Ou faire silence
Pour que le cri surgisse, maybe
Pour que le sujet déroule son message
Vide son sac
Pour qu’il y ait l’Autre
Et que le nœud se fasse
Le nœud du dire
Le nœud du lien à l’objet (a)
Un silence qui noue
Plus qu’être muré dans son silence
Ce serait au fond
Quelque chose de l’ordre
D’être noué dans le silence…

Dans le même séminaire
Piera Aulagnier
Précise pour sa part ceci :

« – par sa parole, l’analysé tente de nous situer dans le registre de la demande
– par son silence, l’analyste se situe hors de la prévision de la demande »

Ce silence ferait donc fonction
Seulement s’il est imprévisible
Il faut qu’il soit
Hors-demande
Et pousse le sujet à reformuler sa question
Son fantasme
Sa relation à l’objet a

« L’art de se taire ne serait pas ici maîtrise prudente de la parole et du langage, mais un nouage autour de l’objet a, où le « sujet » de la demande, pulsion, de passer par l’Autre barré pourrait dans cet appui cheminer le long des signifiants qui cerclent, qui bordent l’objet de son désir. L’analyste dans cette rencontre fait ce silence, ce qui ne veut pas dire qu’il ne puisse que se taire. Est-ce un art ? », s’interroge de son côté Jean-Louis Chassaing
Dans ce texte affirmant dans son titre
Que le silence de l’analyste n’est pas
Art de se taire

Et pourtant
Le silence de l’analyste
Nous apparaît quelque part
Comme un silence artistique
Dans lequel peuvent se sculpter
Ou se peindre
Des rêves et des passions
Dans lequel le désir se dessine
Ou reprend place

Peut-être qu’il est
A rapprocher
Du silence
D’une partition musicale
C’est un silence sur une écriture
Qui laisse la porte à toutes les notes après
A tous les possibles
C’est-à-dire un silence par rapport
A une musique
Une histoire musicale écrite
Ce n’est pas la même chose
Qu’un silence béant
Inscrit dans un nulle part
Non, c’est un silence
Pour mieux entendre l’autre
Le laisser patiemment
Réécrire sa musique
Changer de disque
Sculpter ce que le désir
De ses parents ou d’autres
A mis à terre
Recouvert ou enfoui

Un peu comme si d’un coup
Il n’y avait plus
La Machine de l’Autre
Qui penserait pour lui


Un peu comme si d’un coup
C’était à lui de penser


Un peu comme si d’un coup




L’analyste faisait
Comprendre par son silence
Que
« le langage mange le réel », dixit Lacan
Votre silence
C’est donc
Ce qui redonne
L’appétit

FicheClinique

Illustration Natura Morta, Giorgio Morandi