Serial

Êtes-vous un serial rêveur
Ou une serial rêveuse ?
En fait
Nous ne devrions même pas
Vous poser la question
Car la réponse est
OUI

C’est cette idée qui nous a traversé l’esprit
En rangeant ces derniers jours
Des dessins d’enfants
Car avec le recul des mois, et même des années
Le côté sériel de ces productions
Était absolument indéniable
Comme si les enfants
Répétaient encore et encore
La même chose
Comme si, tels des peintres,
Ils esquissaient encore et encore
Le même objet
La même idée
Jusqu’à avoir obtenu
Atteint
Ressenti
Quelque chose
Les faisant passer à autre chose…

Et pourquoi ne serait-ce pas
La même chose
Avec le rêve, donc ?

Freud lui-même
Parle finalement toujours de série de rêves
De « Série de rêves qui trahissent le désir d’aller à Rome », notamment
Mais aussi d’autres séries
Oui, en fait, ils présentent les rêves
Par le biais de cette idée de série
De répétition
Estimant qu’il y a quelque chose
Autour duquel l’inconscient tourne
Encore et encore

Cette idée
Est donc directement observable
A travers le dessin de l’enfant
Et d’ailleurs – cela ne nous revient que maintenant
C’est aussi ce lien entre le dessin de l’enfant et le rêve
Que nous avions tout d’abord en tête en écrivant ces quelques lignes
Car notre réflexion
Fait aussi suite
A ce dire très intéressant
D’une petite fille de 4 ans

Alors qu’elle avait fait un dessin
Particulièrement original
Et très beau d’ailleurs
Elle nous l’a présenté
En expliquant
Sans l’once d’un doute
« En fait, je dessine mes rêves »

Mais qui dessine qui ?
Et si les rêves
Nous dessinaient une fois adultes
Ou étaient les dessins perdus,
Échoués
Rejetés
Désirés
De notre inconscient ?

Lors d’une conférence sur le rêve à Londres
De Darian Leader
Celui-ci soulignait à quel point
Le rêve pouvait représenter
Une « ponctuation de l’analyse »
Mais que tout dépendait du rêve
Que parfois
L’analyste ne devait rien en dire
Parfois être actif et demander une association libre…

« tenez-en compte, le colophon du doute fait partie du texte » du rêve
A de son côté asséné Lacan
Dans le séminaire 11
Mais en faisant une erreur
Sur la signification de ce mot rare
« Colophon »
Qu’il définissait apparemment à tort
Comme une « petite main indicative »
Pour le coup
Cela a de quoi faire nager un plein doute
Et ce même si finalement
Un rêve est toujours douteux
Il exprime un doute
Une question
Quelque chose
Qui va maybe au-delà d’un désir

L’enfant qui dessine chaque jour
Reprend à sa façon le rêve
Et le fait avancer
Alors que l’adulte oublie le plus souvent son rêve
A moins qu’un analyste lui demande
De le rapporter

Et d’ailleurs
Les rêves fait hors analyse
Ont-ils le même sens ?

« un rêve n’est pas simplement quelque chose qui s’est révélé avoir une signifiance, mais quelque chose qui dans la communication analytique, dans le dialogue analytique, vient jouer son rôle actuel, non pas à tel moment de l’analyse comme à tel autre, et que justement le rêve vient d’une façon active et déterminée, accompagner le discours analytique pour l’éclairer, pour prolonger ses cheminements, que le rêve est un rêve enfin de compte fait souvent pour l’analyse mais souvent pour l’analyste. Le rêve, à l’intérieur de l’analyse, se trouve en somme porteur d’un message »

C’est Lacan qui parle encore une fois
D’un rêve comme envoyé par la poste
A son psy
Une lettre à l’adresse
Alors que les enfants eux
Se concentrent sur leur adresse
Dans le cadre du dessin
Ils s’adressent à eux-mêmes
Et parfois mettent en copie
L’analyste
Juste pour qu’il n’y ait pas de doute
Et que ça colle-au-fond (colophon), pardi !

nympheas-serie

Illustration Les Nymphéas, Monet

Quizàs

« Il est à toi, ce petit garçon ? Tu sais, moi, je suis venue avec mes parents en vacances. Mon père, il est assis là-bas. Ma mère, elle est en train de jouer avec ma petite sœur. Tu sais, mon père, il est triste. Il aurait aimé avoir un garçon. Mais il a eu deux filles »

Dans un parc de Madrid
Cette petite fille d’environ 8 ans
Interpelle directement l’analyste en vacances

Est-ce toujours cette fameuse place
Ce gouffre
Ce regard
Qui la poussent d’un coup
A nous parler
Et est-ce que cet espace
Ce creux
Ce que Lacan nommait le désêtre
Existe aussi à Madrid
Ou ailleurs ?
Le psychanalyste
Peut-il
Voyager
Parler toutes les langues
Et entendre toutes les langues ?
Pourquoi cette petite Française
Nous a-t-elle spontanément
Trouvée ?

Cette enfant
Au « père triste »
Nous pousse paradoxalement
A nous interroger encore une fois
Sur la muticulturalité
Et surtout le multilinguisme
De l’analyste

Freud parlait lui-même plusieurs langues
Il s’est autorisé à recevoir
Dans d’autre que la sienne
Mais il est vrai que certains confrères
Estiment aujourd’hui qu’il ne faut pas le faire
Sauf cas rare
Ont-ils raison ?
Quelle langue parle l’inconscient ?
Et est-il en mesure d’en apprendre une autre ?

En parcourant brièvement la toile
Nous nous apercevons
Que d’autres collègues bilingues, trilingues, etc, etc
Se sont déjà
Longuement interrogés
Et ont osé pratiquer
Recevoir dans plusieurs langues
Tout en se demandant
Ce que ça pouvait vouloir dire
Sur le plan clinique
Que d’avoir une oreille multilingue…
Et évidemment
Ils constatent souvent
Que les sujets changent de langue
A des moments rarement anodins

Parmi nos lectures
Nous retiendrons cette anecdote
De Marie-Jeanne Segers

« L’Irlandais Samuel Beckett a écrit en français et en anglais, et traduit lui-même certaines de ses œuvres anglaises en français. J’ai assisté à certaines de ses pièces de théâtre en anglais et en français. Il est remarquable qu’elles produisent un effet théâtral contradictoire dans une langue et dans l’autre. En anglais, l’effet produit est comique et même à l’occasion bouffon. Le public anglophone riait sans retenue, au contraire, le théâtre de S. Beckett en français apparaît grave et pessimiste. Le public était réservé et respectueux ; l’effet solennel »

Ceci met le doigt sur quelque chose
Qui va, selon nous,
Au-delà d’apprendre une langue
Cela dépasse peut-être le bilinguisme
C’est parler une langue
Au point d’en avoir saisi
La culture
Et c’est tout autre chose
Que de l’apprendre à l’école

Alors, sachant tout cela,
Est-ce que voyager forme aussi l’inconscient ?
Est-ce que Freud avait raison
De recevoir parfois dans une autre langue
Et pourquoi certains analystes
Sont choqués, surpris
Lorsqu’ils apprennent
Qu’on reçoit aussi dans une autre langue ?

Et bien peut-être parce que
« La vérité qu’il y a à énoncer, si vérité il y a, est là dans le message. La plupart du temps, aucune vérité n’est annoncée, pour la simple raison que le discours ne passe absolument pas à travers la chaîne signifiante, qu’il en est le pur et simple ronron de la répétition et du moulin à paroles et qu’il passe quelque part en court-circuit par ici entre bêta et bêta, et que le discours ne dit absolument rien sinon de vous signaler que je suis un animal parlant »

C’est une citation de Lacan
Nébuleuse as usual
Mais qui laisse entendre
Que même la chaîne signifiante
De notre propre langue
Est trouble
Alors oui, dans une nouvelle langue
Il y aura peut-être
Des trous
Des oublis
Des lapsus
Des défauts
Des ratés
Des ratages
Mais le paradoxe et qu’en comprenant moins bien
Parfois, paradoxalement
On entend tout
Car on entend enfin autre chose
On sort du ronron
Du moulin
Ou plutôt
On n’est plus en mesure d’amener
La même eau au moulin de la parole du sujet

Freud n’en doutait pas
Comme le prouve
Cette histoire de « glance at the nose » / « ein Glanz auf der Nase »
Symbole peut-être le plus parfait
De ce que manier plusieurs langues
Peut vouloir dire

« L’explication surprenante en était le fait qu’élevé dans une nurserie anglaise, ce malade était ensuite venu en Allemagne où il avait presque totalement oublié sa langue maternelle. Le fétiche dont l’origine se trouvait dans la prime enfance ne devait pas être compris en allemand, mais en anglais… le nez était un fétiche bien pratique puisque le regard sur le nez passait inaperçu et il pouvait à son gré octroyer ce brillant que les autres ne pouvaient apercevoir. »

Quelle oreille pour entendre ça ?
Peut-être celle d’un analyste multilingue
Ou voyageur
Car les nouvelles langues
Acquises
Dans le voyage
Font en plus
Vivre à chaque fois
Cette expérience de
Changer de mère ou de mer
En passant une frontière

Dans un autre pays
On se retrouve en effet à cette place
Que l’ancien bébé a depuis longtemps oubliée
A savoir
Écouter un discours tout d’abord totalement opaque
Outoutestcollé
Puis des mots finissent par se détacher
Et puis d’un coup, tout est entendu
Et tout est dicible
Ou presque

Et ceci à London, Milano ou Madrid
Les enfants français, anglais, italiens ou espagnols
N’en doutent pas un instant
Alors vous, pourquoi en doutez-vous ?

guernica-vue-enfant

Illustration un enfant face à Guernica, Picasso

 

Votre silence

« – Et ton psy, qu’a-t-il dit ?
– Rien. Mais ses sourcils ont dit oui ! »

C’est cette amusante
Anecdote de transfert
Qui nous interpelle aujourd’hui
Alors que le silence de l’analyste
Est finalement
Un thème récurrent du dire
Des patients
Mais aussi
Du dire des analystes

Ainsi lors de conférences
Les Lacaniens
Ne manquent pas
De toujours rappeler
Qu’il y a silence
Et silence
Et qu’avoir été influencé
Par Lacan
Ne veut pas dire
Se taire
Et se terrer
For ever
Comme certains l’ont semble-t-il
Imaginé

Ce débat est cependant subtil
Puisque
De même que
Le silence des parents
Peut parfois broyer l’enfant
Paradoxalement
Leurs mots, les mots, lalangue
Leur trop-dire
Va aussi être
Ce qui peut être source
D’un trauma
Ou d’un manquement dans l’écriture
Du sujet
Certains parents
Feraient donc mieux de se taire
Et idem pour certains psys ?

La notion de silence
De l’analyste
Est en fait apparue en 1889
Dans le discours de Freud
C’est l’hystérique Emmy von N
Qui le surprend
Et lui enseigne
En demandant
A celui qui pratiquait alors l’hypnose
De se taire

« Elle me dit alors, d’un ton bourru, qu’il ne faut pas lui demander toujours d’où provient ceci ou cela, mais la laisser raconter ce qu’elle a à dire »
Rapporte Freud

Mais si cette injonction au silence
A délogé Freud
De la parole hypnotique
Il est néanmoins semble-t-il
Plutôt resté bavard
Et c’est finalement Lacan
Qui a fait du silence
Une marque de fabrique
Au point qu’un psy qui ne parlerait pas
Et facilement décrit
Comme lacanien…

Mais justement qu’en disait-il
Du silence, Lacan ?
Dans le séminaire 12
Il reconnaît lui-même
Qu’il y a eu
« Des glissements et des abus »
Parmi les psychanalystes
Et que certains auraient donc
Mieux fait de parler
Plutôt que de se taire

C’est ensuite
A travers le tableau Le Cri
De Munch
Qu’il détaille ce qu’il pense
De la position « sans dire »
Du psy

« Le cri est traversé par l’espace du silence sans qu’il l’habite, ils ne sont liés ni d’être
ensemble ni de se succéder, le cri fait le gouffre où le silence se rue »

« ce silence c’est le lieu même où apparaît le tissu sur quoi se déroule le message du sujet, et là où le rien d’imprimé laisse apparaître ce qu’il en est de cette parole, et ce qu’il en est c’est précisément, à ce niveau, son équivalence avec une certaine fonction de l’objet(a) »

« Le silence forme un lien, un nœud fermé entre quelque chose qui est une entente et quelque chose qui, parlant ou pas, est l’Autre : c’est ce nœud clos qui peut retentir quand le traverse – et peut – être même le creuse -le cri »

Se taire donc
Ou faire silence
Pour que le cri surgisse, maybe
Pour que le sujet déroule son message
Vide son sac
Pour qu’il y ait l’Autre
Et que le nœud se fasse
Le nœud du dire
Le nœud du lien à l’objet (a)
Un silence qui noue
Plus qu’être muré dans son silence
Ce serait au fond
Quelque chose de l’ordre
D’être noué dans le silence…

Dans le même séminaire
Piera Aulagnier
Précise pour sa part ceci :

« – par sa parole, l’analysé tente de nous situer dans le registre de la demande
– par son silence, l’analyste se situe hors de la prévision de la demande »

Ce silence ferait donc fonction
Seulement s’il est imprévisible
Il faut qu’il soit
Hors-demande
Et pousse le sujet à reformuler sa question
Son fantasme
Sa relation à l’objet a

« L’art de se taire ne serait pas ici maîtrise prudente de la parole et du langage, mais un nouage autour de l’objet a, où le « sujet » de la demande, pulsion, de passer par l’Autre barré pourrait dans cet appui cheminer le long des signifiants qui cerclent, qui bordent l’objet de son désir. L’analyste dans cette rencontre fait ce silence, ce qui ne veut pas dire qu’il ne puisse que se taire. Est-ce un art ? », s’interroge de son côté Jean-Louis Chassaing
Dans ce texte affirmant dans son titre
Que le silence de l’analyste n’est pas
Art de se taire

Et pourtant
Le silence de l’analyste
Nous apparaît quelque part
Comme un silence artistique
Dans lequel peuvent se sculpter
Ou se peindre
Des rêves et des passions
Dans lequel le désir se dessine
Ou reprend place

Peut-être qu’il est
A rapprocher
Du silence
D’une partition musicale
C’est un silence sur une écriture
Qui laisse la porte à toutes les notes après
A tous les possibles
C’est-à-dire un silence par rapport
A une musique
Une histoire musicale écrite
Ce n’est pas la même chose
Qu’un silence béant
Inscrit dans un nulle part
Non, c’est un silence
Pour mieux entendre l’autre
Le laisser patiemment
Réécrire sa musique
Changer de disque
Sculpter ce que le désir
De ses parents ou d’autres
A mis à terre
Recouvert ou enfoui

Un peu comme si d’un coup
Il n’y avait plus
La Machine de l’Autre
Qui penserait pour lui


Un peu comme si d’un coup
C’était à lui de penser


Un peu comme si d’un coup




L’analyste faisait
Comprendre par son silence
Que
« le langage mange le réel », dixit Lacan
Votre silence
C’est donc
Ce qui redonne
L’appétit

FicheClinique

Illustration Natura Morta, Giorgio Morandi

 

Le nouveau bestiaire

Il dessine d’abord une forme plutôt ronde
« C’est un hippopotame », assure-t-il avec conviction
Puis une autre, plus petite
« Et ça, c’est un coq »
Et ensuite une autre
« ça c’est un cheval »
Il a deux ans et demi
Et puisqu’on lui a proposé
De dessiner pour dire
Il le fait avec une certaine fierté
Et une vraie assurance
En effet
Qui peut encore douter qu’un enfant de cet âge
Dessine ?

Interrogé sur ce bestiaire spontané
Il nous explique ensuite qui est qui
La mère
Lui
L’Autre
Il précise aussi
Que ce cheval est sans zizi
Et puisqu’on parle de zizi
Il a envie soudainement
D’ajouter un autre animal d’ailleurs
« ça, c’est un crocodile », explique-t-il
En faisant une autre forme
A côté du cheval et du coq
Et voilà donc d’un coup
Couchée sur la feuille
Une partie du magma
De son inconscient

Alors of course
Il y aurait encore une fois de quoi
Interpréter
Et même surinterpréter d’ailleurs
Entre le cheval phallique sans phallus
Évoquant le petit Hans
Le cheval des fleuves
Alias l’hippo, qu’il dira maternel
Le coq, qui symbolise tant de choses
Et encore, on se passera du « petit homme-coq »
L’Arpade de Ferenczi
Et puis enfin, le fameux crocodile lacanien

« Un grand crocodile dans la bouche duquel vous êtes — c’est ça, la mère. On ne sait pas ce qui peut lui prendre tout d’un coup, de refermer son clapet. C’est ça, le désir de la mère », disait Lacan

Cela fait déjà
Beaucoup de monde
Et surtout beaucoup de théories
Pour le dessin
D’un petit garçon de deux ans et demi
Mais ce qui nous frappe au-delà de ça
C’est la récurrence
La récurrence du bestiaire
Ces animaux qui reviennent
Presque toujours
Incarner des fonctions
Presque similaires
Et poser des questions
Liées à la curiosité sexuelle
Et à la castration
Bien souvent identiques
C’est en tout cas
Ce que nous constatons
Dans notre pratique

Et pourtant
Sur la toile
Nous trouvons un texte
A ce sujet
De la psychanalyste
Karin Tassin
Et qui relativise totalement
Cette idée de récurrence

« Les enfants baignent depuis une trentaine d’années dans une culture qui s’est modifiée de façon notable. Les enfants petits, qui autrefois entendaient beaucoup de récits de contes, se nourrissent actuellement fréquemment de dessins animés dans lesquels les robots et les monstres ont supplanté les animaux. Les personnages tout-puissants et pourvus de pouvoirs magiques ont remplacé les héros de naguère et les loups ont disparu des forêts d’Europe. Qui plus est, les adultes n’ont plus ces craintes ancestrales et ce type de peur n’est plus transmis aux enfants. La conséquence est que l’on rencontre beaucoup plus rarement des loups dans le matériel de psychothérapie, que ce soit dans les dessins ou dans les jeux. En revanche, nous entendons beaucoup parler de serpents, de requins, de crocodiles, de dinosaures et de monstres en tout genre. Il est d’autre part très peu question d’animaux de ferme, de vaches, de cochons, ou d’animaux apprivoisés qui ne peuvent être le support de projection des pulsions partielles agressives », avance-t-elle.

Si nous n’adhérons pas forcément
A son dire
Nous trouvons intéressante sa réflexion
Concernant l’impact de la culture
Sur la psyché des enfants
Et donc leurs rêves
Et leurs fantasmes

Et Karin Tassin
D’ajouter
« Tous les analystes d’enfants font le constat qu’ils reçoivent de moins en moins d’enfants dans un registre œdipien et objectal et que ceux-ci ont été remplacés par des enfants « états limite » qui présentent des problématiques narcissiques souvent dans un registre très archaïque. Ces enfants sont très souvent fascinés par les monstres et les dinosaures, animaux eux aussi plus archaïques que le cheval ou la girafe. Il semble que ces monstres et ces dinosaures aient pris la place qu’occupait le loup. N’oublions pas non plus que, du temps de Freud, les enfants n’entendaient vraisemblablement pas parler de dinosaures, de monstres ou même de crocodiles »

Notons que l’enfant dont nous parlons dans cette vignette
N’est pas un contact avec la télévision
Et présente plutôt en effet
Ce que Karin Tassin nomme
« Un registre oedipien et objectal »
Apparemment devenu old school…

Il serait intéressant
Cependant de se reposer
La question du nouveau bestiaire
Plus tard
Avec un autre petit sujet…
Les robots et les monstres
Vont-ils chasser pour toujours
Les loups ou les chiens ?
Ce qui revient à se demander
Si la société
Et sa culture
Peuvent modifier profondément
L’inconscient archaïque
Du sujet ?
Ou alors s’agit-il juste
D’une simple modification de surface ?
Un nouveau masque pour une pulsion
Un fantasme
For ever identique ?

Et en fonction de tout ça
Comment réinventer la clinique
De l’analyste
Si un jour elle devenait
Sans crocodile
Ou alors 100% crocodile ?

Cette idée d’un enfant par exemple
Dessinant des crocodiles
En série et numérotés…

« Le parlêtre se présente comme une sorte de sac empli avec un ordre très relatif de divers objets parmi lesquels il puise ce dont il pense avoir besoin pour faire face à l’hétérogénéité du monde phénoménal »
Écrivait l’autre jour Michel Allègre

Le dessin de l’enfant
Dans ce cas
Pourrait s’apparenter à une illustration
De ce qu’il y a dans ce sac

Y-a-t-il aujourd’hui de plus en plus
De sacs vides d’objets ?
Ses objets sont-ils nouveaux et détachés de leurs marques archaïques ?
Ou alors sont-ils de moins en moins éclectiques
De plus en plus stéréotypés
Happés, captés, vampirisés
Par l’écran ?

Klein
Aurait-elle estimé que l’archaïsme du sujet
Pouvait ainsi être bouleversé
En profondeur ?

Pas sûr…
D’autant que
Lorsqu’un enfant dessine, rêve ou parle
La clinique enseigne qu’il faut
Lui laisser dire, signifier
Ce que tout ceci signifie pour lui
Et ne pas déduire
Que l’on est encore une fois
Face au cheval
Ou la girafe de Hans
Juste parce que Freud l’a dit

« L’enfant ne présente pas encore la moindre trace de l’orgueil qui, par la suite, pousse l’Homme civilisé adulte à séparer sa propre nature de tout le règne animal par une ligne de démarcation tranchée. Sans hésiter, il accorde à l’animal d’être pleinement un égal… »

Voilà justement ce que Freud disait
Sur les animaux en 1913
Si l’animal est un égal du petit sujet
Alors seul le petit sujet
Peut décrypter en quoi et pourquoi
Pour lui
Hippopotame = maman
L’analyste n’est certes pas sans savoir
Qu’historiquement
Culturellement
Sociologiquement
Psychanalytiquement parlant
L’hippo évoque un certain nombre
De choses, d’objets, d’interprétations
Mais pour le reste
A charge de chaque sujet
De ne pas cesser de s’écrire
Lui-même et personne d’autre
Exit alors la père-version, la mère-version
Et la psychanalyse-version

Dans Subversion du sujet
Lacan
Insiste pour sa part
Sur le fait que
« Un animal ne feint pas de feindre »
Il évoque également dans ce texte
Leurs « dansités »
Associant ainsi
Densités et danses
Les dansités animales donc…

Et si face au dessin
De cet enfant
Il fallait se rappeler
Qu’il n’y a pas de feinte donc
Mais qu’il y a probablement
Cachée quelque part
La danse de sa modernité ?

louvre-frise-des-griffons

Illustration Frise des griffons, Époque achéménide, Règne de Darius Ier, vers 510 avant J.C.

Feu mon désir

D’où vient-il
Et surtout
Où se cache-t-il ?
A-t-il disparu ?
S’est-il abîmé ?
Est-il fatigué ?
Et enfin
Depuis tout ce temps
Fonctionne-t-il encore ?

Les années passent
Et ce que Lacan a appelé
Le désir de l’analyste
Ne cesse de nous interroger
Or ce questionnement
Nous a rattrapé
Ces derniers jours
Alors que nous avons été surprise
A l’entente d’un autre désir

Il est vrai qu’il peut prendre
Toutes les formes
Ce drôle de désir
Qu’il s’attrape pour certains
Par surprise
Comme un virus
Ou alors se passe, se transmet
De père en fille, d’analyste en analysant
Ou encore s’étudie, certains le croient encore
Sur les bancs de la fac
Ou d’une école
Quelques-uns le vivront comme une évidence
D’autres comme un malgré soi
Une plaie, une souffrance

Être psychanalyse
Car on a, tel Œdipe, les yeux brûlés
For ever…

Le désir de l’analyste
Est donc bien incernable
Multiple
Sans cesse réinventé
Et voilà pourquoi
Lors du dernier café psy de Serge Vallon
Nous avons entendu avec surprise
Cette psy membre d’une cellule de prise en charge
Dans les situations d’urgence
Elle qui disait vouloir
« Colmater le troumatisme »
« Faire en sorte qu’un remaniement puisse se mettre en place »
Et agissait notamment sur le terrain
Et bien cette femme – avant d’avoir étudié la psychologie
S’est tout de suite présentée
Comme une ancienne pompier
Oui, pompier pendant 20 ans puis psychanalyste et psychologue
Ça, c’est insolite, isn’t it ?

« La psychanalyse habite ma posture », a-t-elle notamment lancé
A ceux qui l’interrogeaient sur son travail
En dehors de son cabinet
« Le cadre, c’est le corps du psychanalyste »
A encore glissé
Cette femme qui par ailleurs
A cité Bion car elle estime
Que dans ces situations d’urgences extrêmes
Notamment de terrorisme
Le psy doit prêter « son appareil à penser les pensées »…

L’ébauche de ce désir insolite
Et assez inédit
A réveillé de nouvelles questions en nous
Toujours sans réponses d’ailleurs
Des interrogations qui se retrouvent
Dans l’ouvrage de Jacques Nassif
« Pour une clinique du psychanalyste »

Dans le chapitre
« Le psychanalyste sans fauteuil »
Jacques Nassif évoque en passant
Le livre « le psychanalyste sans divan »
Et s’interroge justement
Sur la sortie du cadre et ce qu’elle implique

Peut-on être psychanalyste sans divan aujourd’hui ?
Doit-on l’être, à l’heure où dans la rue
ça parle ?
Que reste-t-il de la psychanalyse
Quand elle brise son cadre ?

« Je ne suis pas psychanalyste »
Est l’autre titre d’un chapitre de cet ouvrage
Dans lequel Jacques Nassif
Raconte cette fois avoir dit
Un jour
A un sujet et à son plus grand étonnement
Ne pas être psychanalyste

Pourquoi ?
Est-ce parce que cette position intenable
Du psychanalyste
N’est éthique que lorsqu’elle s’accompagne
D’une sorte de trahison
A la Magritte
Trahison du dire donc
Qui donnerait

« Ceci n’est pas une psychanalyse
Et donc je ne suis pas votre psychanalyste
Capito ? »

Mais comment ensuite
Articuler tout ça
Avec ce qu’a très justement rappelé Serge Vallon
A savoir que
« dans le désir de l’analyste, il y a un bourgeon dont il faut se méfier, c’est celui du désir de guérir l’autre qui est médical. En médecine, on part de cette idée qu’une personne est comparable à une voiture dont on referait le plein pour la réparer. En psychanalyse, on est pessimiste, on ne dit pas que c’était plein avant. Il faut faire attention à ne pas vouloir retrouver ce plein », a-t-il prévenu.

So to be or not to be
Analyst
Est-ce avoir
Un désir de plein
Un désir de rien
Un désir de feu
Ou un désir d’éteindre ?
Est-ce
Voir son désir s’éteindre
Ou encore
Rallumer le feu désir de l’Autre ?

Ce que nous remarquons en tout cas
C’est que chacun s’arrange
Comme il peut
Pour faire de ce désir étrange
Un socle
Socle de sa pensée
Socle de son « nouveau » fantasme
Car comme le notait
Charles Melman en 1994
Avec cette notion de désir de l’analyste
« la question posée par Lacan est la suivante: vous, les analystes, où en êtes-vous par rapport à votre propre fantasme, par rapport du même coup à votre propre système? »

Vous, oui vous, l’analyste
Pourquoi désirer faire ce métier et pas un autre ?
Et qu’est-ce qui peut prouver l’authenticité de votre désir ?

« Je propose que la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir », a lancé Lacan
Dans son séminaire sur l’Éthique

Feu mon désir
Ou désir en feu
Qui a cédé et qui fait céder ?
Sommes-nous coupable ?
Ou le coupable est-il depuis toujours Freud ou Lacan ?
Attention en tout cas
Au retour de flamme…

Joseph_Mallord_William_Turner,_English_-_The_Burning_of_the_Houses_of_Lords_and_Commons,_October_16,_1834_-_Google_Art_Project

Illustration, L’Incendie de la Chambre des Lords et des Communes, Turner

Un rêve à l’envers

Disons qu’on vous raconte un rêve
Récurrent
D’une personne que vous ne connaissez pas
Disons que ce rêve est en fait
Cauchemardesque
Qu’il y a des morts,
Ils sont tous morts sauf la rêveuse évoquée
D’ailleurs

Cette fille dont on vous parle
Se réveille évidemment en sueur
Paralysée
Triste, effrayée, troublée

Disons qu’ensuite
Un lien historique vous est donné
Immédiatement
Comme une clé
La clé typique de l’analyse
Un peu comme s’il y avait
Une clé des songes, vous voyez ?

Donc ce lien c’est la mort d’un autre sujet
Que cette femme se reprocherait
Alors que penser ?

Est-ce qu’il faut en déduire
Immédiatement
Que voilà, le rêve a été « bien » analysé
Ce cauchemar étant finalement un concentré
De sa culpabilité
La mise en image
De la mort dont elle se sent coupable
De son trauma
Oui, ce serait ça finalement
Le jeu de piste freudien
Traquer la moindre histoire
Faire sortir chaque mort du placard
Et tout va s’expliquer…

Et pourtant
A entendre toute cette histoire
Et ces propositions d’analyse
Notre inconscient s’est lui évadé
Ailleurs
Et nous est apparue
Une autre impression
Celle d’avoir entendu finalement
Un rêve à l’envers
Avec cette indicible certitude
Que quelque chose
Échapperait toujours
A ceux qui plongent dans le sens premier
Du rêve
Ceux qui cèdent peut-être
A ce désir fou de résoudre
L’énigme
A ce besoin d’évidence
Ce besoin de se dire
Qu’il y a du sens, toujours
Et qu’il est matérialisable
Et maternable…
Vous me suivez ?

Pourtant, l’équation mathématique
Sur le rêve
Proposée par Freud
Est en elle-même
Beaucoup plus complexe
Que cette approche
Elle distingue trois éléments
Toujours contenus dans un rêve
Et qui sont rappelons-le
Un désir ou souhait
Que Freud nomme le Wunsch
Un souvenir d’enfance
Et enfin
Des restes des jours précédents

On voit bien alors comment le fait
De se livrer à une interprétation
Simple / Basique
Uniquement fondée sur
Le sens de l’histoire
Éloigne déjà de ces trois pistes laissées par Freud
Et écarte dans le même temps
Toute forme d’interprétation signifiante, hors signifié
Qu’aurait pu prôner Lacan

C’est évidemment dans « La Science des rêves » de Freud
Que nous nous replongeons à présent
Car à l’évocation de ce cauchemar récurrent
Nous avons pensé spontanément
A un rêve rapporté par Freud
Il s’agit de celui de
« cette jeune fille qui vit le tout jeune fils de sa sœur étendu dans un cercueil, à l’état de cadavre »
Pour Freud
Contrairement aux apparences
« le rêve ne faisait que dissimuler son souhait de revoir l’homme qu’elle aimait »
Comme quoi
Le rêve tragique
Peut cacher un désir refoulé

Au-delà de cet exemple précis
Freud consacre
Un passage entier
« Aux rêves de la mort de personnes chères »

« une autre série de rêves qu’on peut qualifier de typique sont ceux ayant pour contenu qu’un parent cher – père ou mère, frère ou sœur, enfants, etc. – est mort », note-t-il
Mettant à part ceux pour lesquels le sujet
N’est pas affecté
Et ceux
« dans lesquels on ressent une profonde douleur à propos du décès, allant même jusqu’à l’exprimer par de chaudes larmes durant le sommeil »

Donc le rêve qui nous a été rapporté
Fait partie de ceux-ci
Et qu’en dit Freud ?
« si quelqu’un, manifestant beaucoup de douleur, rêve que son père ou sa mère, son frère ou sa sœur, sont morts, jamais je n’utiliserai ce rêve comme preuve qu’il souhaite maintenant leur mort. La théorie du rêve n’en exige pas tant ; elle se contente de conclure qu’il a souhaité leur mort… un jour ou l’autre dans l’enfance », avance Freud

Voilà déjà une approche
Particulière et plus freudienne
Que la clé des songes précédemment évoquée
Il faudrait en fait
Toujours se souvenir que
– même si l’idée dérange
Le cauchemar relate
Quelque chose de refoulé
Des pulsions infantiles archaïques
Particulièrement bien décrites par Klein
Qui resurgiraient dans le rêve

« dans les rêves de la mort de personnes chères, le souhait refoulé a trouvé une voie par laquelle il peut se soustraire à la censure – et à la déformation conditionnée par celle-ci »
Explique encore Freud

Cependant, même après avoir dit ceci
L’analyse du rêve n’est pas terminée
Loin de là
Et peut-elle d’ailleurs un jour l’être ?

« Chaque rêve a au moins un endroit où il est insondable, pareil à l’ombilic, par lequel il est rattaché à l’Unerkannt, l’inconnu, le non connu », dixit Freud again
Et cet ombilic, cet Unerkannt
Probablement logé dans la gorge d’Irma
Il faut toujours savoir
Qu’il existe
Qu’il sera là
Et maybe for ever…

Nous tombons maintenant sur cette note
De Catherine Millot
D’un dire de Lacan noté à l’improviste
Sur le rêve

« Les rêves, chez l’être qui parle, concernent cet ab-sens, ce non sens du réel constitué par le non-rapport sexuel », aurait-il lancé

Le rêve est donc bien
A lire à l’envers
Car bien qu’il présentifie le réel
Et emprunte ses formes
Il est en fait
Bâti sur un gouffre
Un non sens
Une absence
Un vide
Le non-rapport sexuel

Dans le séminaire 11
Lacan s’applique longuement
A décortiquer le rêve
Et en conclut notamment ceci :

« dans le rêve ce «ça montre» vient en avant, tellement en avant que les caractéristiques en quoi il se coordonne, à savoir de n’avoir pas l’horizon, la fermeture de ce qui est contemplé dans l’état de veille, le fait d’être aussi bien émergence, contraste, sorte de tache, couleurs plus intenses, quelle est notre position dans le rêve, sinon en fin de compte d’être foncièrement celui qui ne voit pas ? »

Et en effet
Le rêve « ça montre »
Mais ça montre à l’aveugle
Ou bien même ça aveugle
ça retourne l’esprit
Y compris parfois de l’analyste
Voilà pourquoi
Il faudrait toujours prendre garde
A ne pas y perdre
Son verlan…

deguelle_composite4L

Illustration Anne Deguelle, Composites.
Les Composites hybrident des toiles du 15e,16e,17e s. sur lesquelles figurent des tapis orientaux avec les photographies des tapis de Sigmund Freud.
http://www.annedeguelle.com/composites

Découpage

Inlassablement
Elle découpe
Tranche
Casse les mots
Du haut de ses 4 ans
Cette petite fille
S’amuse
A proposer
Des signifiants – aussi bien mots que prénoms
Tronqués
Maman devient parfois Ma
La purée est la pu
Et quand elle va dormir
Elle part au do…

C’est un jeu
Un jeu d’enfant
Qui se veut à la fois
Une sorte de jeu de pistes
– devineras-tu, toi, l’Autre, ce que je veux dire par là ?
Mais apparemment aussi un jeu jouissif
Lui permettant
De prendre le pouvoir sur les mots
D’être celui qui fixe leur longueur
Et celui qui castre maybe ?

C’est cette dernière idée
Qui nous a traversé l’esprit
Un jour en la voyant
Tout sourire
Développer avec malice
Une nouvelle phrase-devinette
Une phrase donc
Que l’on pourrait presque croire
En souffrance
Car elle était mutilée, oui
Trouée
Avec ses mots
Toujours tronqués
Toujours trop courts

Plus que du mi-dire lacanien
C’était quelque part un réel demi-mot
Le demi-dire
D’une enfant de 4 ans
Interesting, isn’t it ?

Repartons justement
De ce que dit Lacan
De lalangue ou du langage
Et même avant Lacan d’ailleurs
Heidegger aurait développé
Cette idée que « l’homme habite le langage »
Que le langage serait « la maison de l’être »
Cette image nous semble assez
Pertinente
Pour évoquer cette enfant
Qui par ce jeu
Prend ses aises
Dans son habitation, dans sa maison de lalangue
Comme si elle nous disait
« Je parle, et voilà même ce que je fais de la langue. C’est comme ça chez moi »

Et dans la foulée de cette hypothèse-là
Peut se loger d’ailleurs
Toute une série de réflexions
Sur divers symptômes
Autour du langage ou même de l’écrit
Quand la langue échappe, quand elle fourche
Quand elle apparaît impossible à écrire
Que les lettres se mélangent
S’inversent, se brouillent
Au fond, n’y-a-t-il pas aussi cet enjeu
D’un habitat de la langue ?
Et au fond de savoir qui habite qui ?
Suis-je habité par cette langue transmise par ma mère
Ou suis-je l’habitant ?
Car certains se retrouvent prisonniers
D’un domus qui échappe
Le langage apparaissant alors
Comme une maison… du désêtre

Prenons maintenant le temps
D’écouter Lacan et son langage, justement
Cette façon qu’il avait
De prononcer une phrase éternellement infinie et sans point
De ne pas être affecté par la notion de temps
Dans son discours
Comme un langage hors temps
C’est visible dans ce court extrait
De sa conférence à Louvain
Où il avance justement
Qu’ « il n’y a d’être que dans le langage »

https://www.youtube.com/watch?v=OiatlMkrono

Nous reprenons maintenant
Cet autre texte de Lacan
« Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse »
Qui nous semble faire plus particulièrement écho
A cette vignette clinique

« Ce que je cherche dans la parole, c’est la réponse de l’autre. Ce qui me constitue comme sujet, c’est ma question. Pour me faire reconnaître de l’autre, je ne profère ce qui fut qu’en vue de ce qui sera. Pour le trouver, je l’appelle d’un nom qu’il doit assumer ou refuser pour me répondre.
Je m’identifie dans le langage, mais non comme un objet. Ce qui se réalise dans mon histoire, n’est pas le passé défini de ce qui fut puisqu’il n’est plus, ni même le parfait de ce qui a été dans ce que je suis, mais le futur antérieur de ce que j’aurai été pour ce que je suis en train de devenir »

Chez cette petite fille
On ressent en effet combien ce jeu – je
Dénote finalement d’une question identitaire
Et surtout, pour suivre Lacan,
De son attente de la réponse de l’Autre
L’Autre va-t-il comprendre ce langage que je crée ?
Va-t-il m’autoriser à m’affranchir du su ?
Va-t-il me laisser m’insérer dans un futur antérieur
Qui m’attire mais me fait peur ?

Lacan poursuit :

« La parole en effet est un don de langage, et le langage n’est pas immatériel. Il est corps subtil, mais il est corps. Les mots sont pris dans toutes les images corporelles qui captivent le sujet ; ils peuvent engrosser l’hystérique, s’identifier à l’objet du penis-neid, représenter le flot d’urine de l’ambition urétrale, ou l’excrément retenu de la jouissance avaricieuse.
Bien plus les mots peuvent eux-mêmes subir les lésions symboliques, accomplir les actes imaginaires dont le patient est le sujet. On se souvient de la Wespe (guêpe) castrée de son W initial pour devenir le S. P. des initiales de l’homme aux loups, au moment où il réalise la punition symbolique dont il a été l’objet de la part de Grouscha, la guêpe »

Ici nous retrouvons un autre indice
Répondant cette fois à notre intuition clinique
D’inspiration freudienne
A savoir que cette parole tronquée
Représente aussi un enjeu corporel
Pour ce petit sujet
Et si
« les mots sont pris dans toutes les images corporelles qui captivent le sujet »
Et bien de même que la guêpe avait été castrée
Cette petite fille se joue devant nos yeux
De l’éternel complexe
D’avoir été elle aussi tronquée
Née dans ce monde
Dans un corps féminin qu’elle vit comme incomplet
Et elle donc de nous dire
« Puisque c’est ainsi
Maintenant, c’est moi qui incomplète les choses »

Comme si cette petite fille nous disait :
« A mon tour de donner ma version
De lalangue
De vous laisser juger du contexte
Pour trouver ce que veut dire
Ma Ma…, ma pu… ou faire do…
Et à vous – peut-être Klein y verrait un certain sadisme –
De ressentir dans vos oreilles et votre chair
L’incomplétude
Mais aussi le découpage
Qu’a pu représenter l’apprentissage
Du langage enfant
Quand tous les mots étaient collés
Puis que Papa et Maman
Ont pris des ciseaux pour tout découper
Qui tenait les ciseaux ?
Moi ? Eux ? L’Autre ? Je ? »

5497

Illustration Allées et Venues, Jean Dubuffet

Hypocondrie, mon amour

My dear Hypocondrie,
Comment vas-tu ce matin ? Quelles sont les dernières nouvelles ? Je suis certain que tu as encore une fois quelque chose d’incroyable, d’insoupçonné, d’épatant à me dire, à me confier ? Et je suis sûr également que personne, à part moi peut-être, ne se doute du scénario que tu m’as préparé. Alors vas-y, dis-moi, fais-moi peur, fais-moi rêver, fais-moi rire, enlace-moi encore et encore, parce que je t’aime, oui, je crois bien qu’au fond de moi, je t’aime car il n’y a que toi pour avoir cette relation si spéciale avec moi. Hypocondrie, mon amour, parle-moi…

Nous improvisons ce texte
A la suite d’une réflexion sur l’hypocondrie
Générée depuis plusieurs semaines
Par une petite phrase de Melanie Klein
Toujours dans « The Psycho-Analysis of Children »
Elle avance à plusieurs reprises
Cette idée
Que l’hypocondrie s’expliquerait
Ou prendrait sa source
Dans la plus tendre enfance
Et précisément dans des objets introjectés
Mais devenus objets de peur, d’angoisse
« Excrements now represent poisons (…) In consequence it begins to be afraid of its own excrements (…). Thus its phantasies lead to a fear of having a multitude of persecutors inside its body and of being poisoned, and are the basis of hypocondriacal fears »
Avance-t-elle

Donc être hypocondriaque
Comme être finalement attaqué de l’intérieur
Par un objet
Par son objet
Son propre objet d’amour
Et voilà notamment pourquoi
Il y aurait
Cette ambivalence du sujet
Dans son rapport à l’hypocondrie
Car de la même façon
Que le sujet est ambivalent
Avec son symptôme
Nous notons que dans le dire
Du sujet hypocondriaque névrotique
Il y a parfois
De l’amour…

Mais comment – autre question – bien écouter
L’amoureux hypocondriaque
Et plus particulièrement
En tant que psychanalyste non médecin
Puisque c’est ainsi que nous nomme l’administration ?
Comment ne pas se perdre
Dans ses détails médicaux
Ne pas faire d’erreur
Ne pas omettre l’essentiel, ou le détail
Ne pas confondre aussi
L’hypocondrie névrotique
De la psychotique ?

Ce dernier point
C’est un sujet italien
Rencontré il y a quelques années dans un hôpital
Qui nous l’a enseigné
« Je suis ici parce que je ne fais plus caca. Cela fait des semaines que rien ne sort. J’ai fait plein d’examens, mais les médecins n’ont rien trouvé. Il faut qu’ils cherchent, qu’on trouve ce que j’ai »
Nous avait-il expliqué
A priori tenu par cette drôle d’histoire
Car l’hypocondrie
Peut être également toile d’atterrissage
De la folie

Nous tombons par hasard dans nos recherches
Sur ce texte
Très détaillé de François Perrier
Mettant en lumière
Un cas d’hypocondrie
« ce malade médecin lui-même, qui ne vient nous poser la question de ses troubles que pour nous infliger la description princeps de son cas clinique, qui ne réclame notre aide que pour nous prouver notre impuissance à le guérir, qui ne trouve sa foi en la médecine que dans sa défiance envers les médecins », raconte Perrier

Mais c’est surtout en revenant encore une fois à Freud
Que nous sommes surprise
De voir que dans son Introduction au narcissisme
Il glisse quelques affirmations
Sur ce signe clinique
Peut-être parfois trop délaissé
Car banalisé maybe…

« L’hypocondriaque retire intérêt et libido – celle-ci avec une évidence particulière – des objets du monde extérieur et concentre les deux sur l’organe qui l’occupe »
note Freud
Laissant donc entendre que l’hypocondriaque
Surinvestit un organe
De libido

Mais pourquoi alors en souffrir ?
L’organe génital
Est l’exemple et modèle
Du sentiment hypocondriaque précise alors Freud
« le modèle d’un organe douloureusement sensible, modifié en quelque façon sans être pourtant malade au sens habituel : c’est l’organe génital en état d’excitation. Il est alors congestionné, turgescent, humide, et le siège de sensations diverses »

Freud se sert en fait de cette démonstration
Pour défendre ensuite l’idée d’une érogénéité de tout le corps
De tous les organes
« À chacune de ces modifications de l’érogénéité dans les organes pourrait correspondre une modification parallèle de l’investissement de libido dans le moi. C’est là qu’il faudrait chercher les facteurs que nous mettons à la base de l’hypocondrie »

Faut-il alors en conclure que
L’hypocondrie provient de ce que Freud nomme ensuite
« Stase de la libido »
Ou bien alors et ce plutôt un surinvestissement libidinal
Comme il l’a laissé entendre plus haut ?

En fait
Il y a très certainement
Un double mouvement dans l’hypocondrie
Libido/stase de la libido
Haine/amour
Souffrance/Joie
Et d’ailleurs au-delà de l’histoire de l’hypocondrie
Que nous permet de retracer ce travail
De Dominique Wintrebert
Nous soulignerons ce petit détail quand même curieux
A savoir que les premiers hypocondriaques
N’en étaient peut-être pas
Puisque l’étymologie de l’hypocondrie
Du grec hypo (sous), et khondros (cartilage des côtes)
Selon Wikipédia
« concernait à l’origine des individus ayant des douleurs dans la zone située sous le cartilage des côtes droites (partie du corps appelée les hypocondres), qui ne pouvait être palpée par les médecins. La connaissance du corps humain étant alors peu développée, ils étaient donc pris pour des individus souffrant d’une maladie fictive »
Mais ces douleurs étaient-elles vraiment imaginaires ?
Pas forcément
Pas toujours

Le choix de ce signifiant paradoxal
Met donc le doigt sur la limite du médecin
Et de son savoir
Et prouve encore une fois peut-être la difficulté
Que l’on peut éprouver
A saisir ce que veut
Ce malade imaginaire
Qui peut être incarné qui plus est
Par toutes les structures

Freud voyait par ailleurs dans cet état
Une « névrose actuelle »
« L’origine des névroses actuelles n’est pas à chercher dans les conflits infantiles, mais dans le présent », rappellent Laplanche et Pontalis.
« Les symptômes n’y sont pas une expression symbolique et surdéterminée, mais résultent directement de l’absence ou de l’inadéquation de la satisfaction sexuelle »

Alors
Quid de ce mal-aimé symptôme
Ou trait clinique
Imaginaire, imaginé
Est-il simplement un corrélat libidinal lié au présent d’un sujet ?
Une attaque en règle interne d’un vieil objet mal introjecté ?
Une simple excuse d’obsessionnel de plus pour s’obséder ?
Une toile permettant à un fou de ne pas sombrer ?

« tout son corps, — d’un seul coup, — dans l’espace d’une minute, et même moins, — se déroba, — s’émietta, — se pourrit absolument sous mes mains. Sur le lit, devant tous les témoins, gisait une masse dégoûtante et quasi liquide, — une abominable putréfaction »

Comme dans La Vérité sur le cas de M. Valdemar
De Poe
L’hypocondriaque se joue de son symptôme
Du Réel
Lui conférant un certain effet hypnotique
Qui fixe le sujet
Mais sans cette belle indifférence
Caractéristique de l’hystérie
Freud, encore une fois,
Détenait peut-être la clé
Lorsqu’il avançait ceci :
« Un solide égoïsme préserve de la maladie, mais à la fin l’on doit se mettre à aimer pour ne pas tomber malade, et l’on doit tomber malade lorsqu’on ne peut aimer »

Et si l’hypocondriaque
Ex-enfant mal aimé
Était un sujet manquant cruellement d’égoïsme
Redoutant de tomber malade
Car au-delà de l’amour inconscient de ce symptôme
Il sentirait qu’il ne peut pas lui-même s’aimer ?

tableau-le-baiser-FHayez

Illustration Le Baiser, Francesco Hayez, 1859

A very why why day…

« Pourquoi tu regardes cette étiquette ? Pourquoi tu mets ça ? Pourquoi tu n’es pas contente ? Pourquoi tu rigoles ? Pourquoi ils ont fait ça comme ça ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? »

Sollicitée un jour de pluie
Par les incessantes questions
D’un garçon curieux de 6 ans
Nous nous sommes surprise
A être traversée par cette idée soudaine
A savoir
Et si une mère répondait
« Parce que moi »
Aux continuels pourquoi de son enfant ?

Dans un premier temps
Nous avions pensé à une mère hystérique
Qui dirait en gros
Le monde tourne ainsi « Parce que moi »
Les gens rient « Parce que moi »
Et tout est fait comme ça
« Parce que moi », mon enfant
C’est une façon particulière
De ne pas répondre
Ou plutôt d’impliquer dans une réponse
Faussement construite
La dévoration
Afin de faire en sorte
Que le monde tourne autour d’elle
Que la logique du fantasme du petit sujet
Se retrouve coincée en elle
Si possible dans sa bouche
Et qu’il devienne donc presque impossible
De sortir de ce réel hystérisant, hystérisé
Dans lequel elle a soigneusement
Enfermé le sujet

Et puis, en y repensant,
Et en visualisant l’angoisse qu’une telle réponse
Pouvait impliquer
Nous avons également pensé à la psychose
Et que répondrait alors une mère psychotique
Face à une cascade de pourquoi ?
Ne dirait-elle pas elle aussi « Parce que moi » ?
Et ce « parce que moi »
N’est-il pas finalement
La réponse de toutes les mères
L’unique réponse maternelle possible
Comme si les mères étaient
Condamnées à être cause de chaque sujet
Et donc de chaque question lancée par un enfant… ?

Ou alors, autre possibilité, la réponse d’une mère psychotique
Serait-elle totalement à côté de la plaque
Comme un saut dans le vide, son vide
« Pourquoi ? »
« Parce que rien » « Parce que le vide » « Parce que »
Quand la mère obsessionnelle, elle
Aura tendance à sûrement trop répondre
Expliquer, argumenter et blablabla

Et quid maintenant de l’analyste sollicité ainsi
Lors d’une séance ?
Son rôle n’est certainement pas d’être une encyclopédie
Alors il pourra
Renvoyer la question peut-être
En faire un mot d’esprit sinon
Y répondre vaguement afin de laisser une place au sujet
Ou même en rire
« en plaisantant on peut tout dire, même la vérité », s’amusait Freud

Le défi sera cependant ici
D’essayer d’entendre
Ce qui se cache derrière une série de questions
A savoir, quelle vérité cherche vraiment le sujet ?
Lacan parle à ce propos
Dans l’Insu
De « varité »
Pour mêler les concepts de « variété » et de « vérité »

« Ce que l’analysant dit en attendant de se vérifier, ce n’est pas la vérité, c’est la varité du symptôme »
Et cet enfant de 6 ans, que cherche-t-il alors ?
La vérité ?
Ou plutôt la varité ?
Il cherche en tout cas ce qui fait symptôme
Ce qui fait symptôme chez l’Autre
Ce qui fait symptôme dans la vie
Et ce qui fera symptôme chez lui
Et ce parce qu’il a déjà cette notion
Du mi-dire
De ce quelque chose
Qui ne cesse pas de ne pas s’écrire

Parcourir Deleuze
Amène une piste de réflexion de plus
Sur cette question de la vérité
Dans un cours donné en 1983
Il affirmait ceci :

« La philosophie ancienne c’est une philosophie pour laquelle la vérité préexiste et doit (…) et doit être découverte, c’est à dire il y a une forme du vrai.
J’appelle philosophie moderne, une philosophie pour qui au contraire, la vérité doit être créée, constituée, pas découverte, créée ! »

Cette notion de vérité
Qui ne peut qu’être créée
Est intéressante pour la cure
Le sujet, dans un positionnement invariablement antique
Pense le plus souvent que la vérité
Sa vérité, lui pré-existe
Et qu’il doit la découvrir
Or ce n’est finalement que lorsqu’il accepte
De la créer
Qu’il s’en libère
Et s’inscrit finalement dans une autre vision
Du Réel

« Pourquoi tu regardes cette étiquette ? Pourquoi tu mets ça ? Pourquoi tu n’es pas contente ? Pourquoi tu rigoles ? Pourquoi ils ont fait ça comme ça ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? »

L’enfant via son questionnement
Suppose aussi qu’une vérité préexiste
Il demande à sa mère ou à son père
De l’aider à la découvrir
Mais il est naturellement créatif
Et n’hésite pas – comme Freud l’a démontré
Dans les Trois essais sur la théorie sexuelle infantile
– A créer, inventer ses propres réponses
A ses questions

Finalement, la vérité, ça varie
L’enfant n’en doute pas
Mais l’adulte une fois installé dans sa névrose, sa vie
Préfère l’oublier

L’analyste serait alors ce corps-mort
Où s’échouent les éternels pourquoi d’un Autre
Jusqu’à ce que ce dernier soit en mesure
D’accepter ou d’entendre enfin
Que personne ne répond

orange-and-yellow

Illustration Orange and Yellow, Mark Rothko

Ces serpents qui sifflent sur vos têtes

Avez-vous déjà essayé d’apprendre à siffler
A un enfant de 6 ans ?
Vous aurez beau lui expliquer
Le fonctionnement de ce geste pour vous anodin
Lui mimer la chose
Ou tenter de le conseiller
Rien n’y fera
C’est seul, par lui-même
Qu’il finira par trouver
Comment s’y prendre
Un peu comme si siffler était
Quelque part intransmissible
In-enseignable
Et qu’on pouvait juste
Être à côté de celui qui s’y essaie
Le conseiller
Mais après ça
Il ne reste
Qu’à attendre
Attendre que seul
A l’intérieur de lui-même
Un jour
Le sujet atteigne
Cet eurêka

Et si c’était pareil avec la psychanalyse ?
Et plus précisément avec le fait de devenir – ou pas – psychanalyste ?

Voilà l’idée saugrenue qui nous a traversée l’esprit
Ces dernières semaines
Est-ce qu’au fond
Devenir analyste, ce n’est pas constater soudainement
Que l’on a développé à l’intérieur de soi
Après plus ou moins d’effort, d’entraînement, de travail
Cette capacité-là
Savoir analyser
Avec néanmoins la même perplexité que face au sifflement
Quelque chose que l’on sait faire
Mais qui nous échappe à la fois
Que l’on aura des difficultés à expliquer
A transmettre
Mais une nouvelle aptitude, néanmoins
Quelque chose qui apparaît au départ
Comme inédit
Et unique, puisque chacun siffle comme il peut
Ou comme il veut

Et on peut également poursuivre cette analogie
En s’interrogeant sur le toujours si déroutant milieu analytique
Se préoccupe-t-il aujourd’hui
De savoir qui sait siffler ou pas ?
Nous dirions qu’il s’en préoccupe
D’une façon inédite
Ou plutôt inattendue par rapport
A ce que la position de l’analyste
Devrait impliquer
Résultat : des « diplômes » de sifflerie existent
Ou encore on estime qu’un diplômé en flûte
Sait forcément siffler
Pire
On suppute qu’un expert en tubes en tout genre
Doit forcément avoir cette faculté
Ou que celui qui s’est allongé
Sur le divan d’un sifflologue reconnu
Sera par conséquent forcément siffleur

Mais est-ce bien aussi simple que cela ?
Et vous, d’ailleurs
Savez-vous siffler ?

Un sujet de 70 ans nous affirmait l’autre jour
Ne plus savoir siffler
Avoir tout simplement oublié comment faire
Mais peut-on vraiment oublier ce geste ?
Ou faudrait-il parler de cet étrange oubli à un neurologue
Ou alors à un analyste ?
Enfin autre piste, cette fois uniquement métaphorique
Le fait de ne plus savoir siffler, est-ce que ça arrive à un analyste ?
Peut-il devenir trop vieux, trop déçu, trop différent
Et oublier du jour au lendemain
Qu’il savait siffler ?

Lacan
S’est interrogé jusqu’à la fin de sa vie
Sur la notion de transmission de la psychanalyste
Lorsqu’il a clôturé les journées sur la transmission en 1978
Il affirmait :

« Tel que maintenant j’en arrive à le penser, la psychanalyse est intransmissible. C’est bien ennuyeux. C’est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé– puisqu’il faut bien qu’il y soit forcé – de réinventer la psychanalyse »

Le psychanalyste, comme le siffleur donc,
Serait donc condamné à inventer à chaque fois sa propre technique
A réussir seul et sans aucune aide
Cette prouesse
En réinventant à travers le sujet qu’il est
La Psychanalyse et sa pratique

« Si j’ai dit à Lille que la passe m’avait déçu, c’est bien pour ça, pour le fait qu’il faille que chaque psychanalyste réinvente, d’après ce qu’il a réussi à retirer du fait d’avoir été un temps psychanalysant, que chaque analyste réinvente la façon dont la psychanalyse peut durer »
Martèle dans le même texte Lacan
Y amenant cette fois
La notion de faire perdurer la psychanalyse
Question très importante
Alors que justement cet échec de transmission
Ou bien cet impossible
Pourrait menacer l’existence de cet art

Et d’ailleurs, lorsque Lacan évoque un psychanalyste inventeur
Est-ce vraiment ce genre de praticiens inédits
Que nous croisons quotidiennement aujourd’hui ?
Est-ce que la psychanalyse
Est bien partie pour durer ?

« Les psychanalystes sont des voyageurs, des exilés permanents, sans patrie, sans frontière, reliés par la culture du livre »
Disait l’autre jour à Toulouse
Elisabeth Roudinesco
Mais combien de psychanalystes correspondent aujourd’hui à cette description ?
Aucun ? Tous ? Quelques-uns ?
Ou juste ceux de 70 ans et plus ?
Qui siffle encore aujourd’hui
Le chant des sirènes freudiennes ?
Qui pense mais aussi prend acte que
« Le danger pour la psychanalyse, c’est sa transformation en psychologie. Faire mon deuil, aller vers ma résilience, dépasser mon syndrome post-traumatique. C’est freudien ça ? Non » dixit Roudinesco

« Freud, désignant ce qu’il appelait sa «bande», sans qu’on sache très bien si «sa bande», ça doit s’écrire «ça», Freud a inventé cette histoire, il faut bien le dire assez loufoque, qu’on appelle l’inconscient; et l’inconscient est peut-être un délire freudien »

C’est encore Lacan qui parle
Ou qui délire
Ou qui siffle
A vous de voir…

automat

Illustration Automat, Edward Hopper