L’a-corps médical

Il faut se déshabiller
Parfois
S’endormir
Ou alors endormir un bout de soi
Juste pour faire semblant
De ne pas avoir mal
Offrir son corps
Ou en tout cas
Laisser l’Autre s’en occuper
Et écouter
Ce qu’il a à en dire
Même si souvent
C’est complètement à côté de la plaque
A côté de soi

Et d’ailleurs en parlant d’à côté
C’est peut-être
Cet a-côté du sujet
Cet a-corps médical
Qui nous a interrogée
Ces derniers jours

« Peut-être que vous allez pouvoir garder votre sein quand même »
lance un radiologue à une sexagénaire
Qui apprendra par la suite qu’elle n’avait en fait
Pas de cancer
Mais un kyste

« Vous êtes peut-être en train de développer une allergie à ce truc.
Vous devriez contrôler ça. Vous imaginez comme ça peut être dangereux. Les allergies ça arrive d’un coup (…) Et puis non vous n’avez rien en fait, filez ! »
Glisse un dermatologue à une trentenaire

Que peut-on dire
Du discours médical sur le corps aujourd’hui ?
De cette façon dont nombre de médecins
Dépossèdent les sujets
De ce corps encombrant
Dont ils (les médecins ? les sujets ?)
Ne savent rien
Ou pas grand chose ?

Pour la psychanalyse aussi
Le corps semble être d’un certain côté
Une question qui fâche
Ou qui égare
Et la célèbre phrase de Freud
Prononcée dans le texte « Le Moi et le ça »

« le moi est avant tout un moi corporel, il n’est pas seulement un être de surface, mais lui-même la projection d’une surface »
A eu pour effet d’en perdre plus d’un…

Faut-il se servir de ce bout de phrase
Pour plonger la théorie dans le corps-symptôme
Ou le moi-peau
Et donner du corps à l’analyse
Voire à l’analyste ?
Ou bien faut-il rester
Dans ce rapport à côté du corps
Très similaire à celui du corps médical ?
Faut-il sinon comme certains
Aller jusqu’à l’ignorance du corps allongé sur le divan
La position couchée étant au fond
Une sorte de tentative forcément ratée
D’abolition du mouvement, propriété qui fonde justement le corps
La psychanalyse comme une pratique
Incorporelle donc…

« Le corps, ça devrait vous épater plus ! »
A pourtant lancé Lacan dans Encore
Israël aussi
Comme nous le notions dans ce texte déjà consacré au corps
Appelle à une prise en compte du corps
Dans la pratique

« La psychanalyse doit tenir compte du corps et partout où l’on parle de psychanalyse en la détachant du corps, en la manipulant comme une science purement philosophique ou verbale, on triche, en trahissant Freud et la psychanalyse »
Affirme-t-il ainsi dans « La Jouissance de l’hystérique »

Reste qu’aujourd’hui encore
Le corps des psys
Sa corporation
Ou le dé-corps psychanalytique
Nous semble ni épaté ni enchanté mais surtout
Ignorant du corps
Tant est si bien que
Rien ne semble avoir comblé ce que Lacan nommait
La « faille épistémologique »
Entre psychanalyse et médecine
A l’heure où finalement les psy médecins sont globalement plus rares

« L’exil où a proscrit le corps la dichotomie cartésienne de la pensée et de l’étendue, laquelle laisse complètement choir de sa saisie, ce qu’il en est non pas du corps qu’elle imagine, mais du corps vrai dans sa nature. Le corps n’est pas simplement caractérisé par la dimension de l’étendue : un corps est quelque chose qui est fait pour jouir, jouir de soi-même. La dimension de la jouissance est complètement exclue de ce que j’ai appelé le rapport épistémo-somatique »
A lancé Lacan en 1966
Dans sa conférence sur la place de la psychanalyse dans la médecine

Ne pas oublier que le corps jouit donc
Jouit parfois à corps perdu ou à corps défendant
S’extraire de la dichotomie cartésienne
Tout en sachant entendre
Dans le discours d’un sujet
La somatique ou psychosomatique
Et surtout garder en tête que
« l’homme est une usine à fabriquer de façon inépuisable du signifiant et (…) l’organique est sans doute la machine la plus rentable de l’usine »
Comme le souligne Jean Bergès

Malgré ce savoir-là
Il semble encore difficile de cerner
Une connaissance sur toutes ces questions
Alors que le sujet lui-même démarre justement son existence
Dans une totale méconnaissance
De ce corps qui l’abrite
Peut-être est-il d’ailleurs condamné
A découvrir
Que ce corps n’existe
Plus qu’il existe ?

Bergès
Dans « Le corps dans la neurologie et dans la psychanalyse »
Avance :

« si nous tenons que le corps, nous n’y avons pas accès, mais que nous n’aimons rien de façon plus passionnée que notre corps, même dans le corps des autres, nous sommes bien obligés d’aborder le terrain de la méconnaissance »

« la méconnaissance part de cette immaturité motrice, de cette incapacité de l’imaginaire au sens de l’image du corps, qui permet justement l’accrochage au signifiant. Je vous propose une illustration clinique : un patient, à la suite d’une névropathie juvénile, a dû subir une dialyse toutes les semaines pendant dix ans. Durant ces dix années, les médecins et lui-même considéraient que sa vie tenait au fil de la dialyse (…) son angoisse de mort ainsi que l’insomnie s’accompagnant de découragement ne sont apparues que du jour où la greffe rénale a été pratiquée (…). Pour reprendre les termes de Freud : dans ce cas, le danger était « extérieur », la fonction rénale étant assurée par une machine extracorporelle. A partir du moment où le rein est greffé, le danger devient « intérieur » ; car la fonction dévolue à un organe greffé vient, en somme, se ranger du côté de la pulsion de mort dont une des destinées est le refoulement »

Bergès s’intéresse ensuite
A « l’articulation entre la fonction de la méconnaissance, dans son rapport au refoulement, et la position de la mère comme machine à dialyser, c’est-à-dire extracorporelle, la mère remplissant la fonction »
Et il y a, il est vrai
Quand on prend en compte
Cette idée de méconnaissance de départ
Et d’immaturité motrice
Toute une histoire de mère
Dans le rapport avec le corps de chaque sujet
De cette mère qui s’est agitée
Qui a parlé
Qui a nettoyé
Cajolé
Malmené
Désiré
Nommé
Interprété
Mis au monde
Ce corps
Immature
Qu’elle a d’abord aidé, secondé, porté

A-t-elle été au final sa dialyse ? L’est-elle encore ?
Quand est-ce que le sujet a compris qu’elle était extérieure ?
Jusqu’à quand aura-t-elle une fonction pour lui, pour ce corps ?
La menace du corps est-elle devenue par la suite
Intérieure
Comme dans l’hypocondrie
Ou bien est-elle restée extérieure
Et dans ce cas, qui incarne encore la dialyse d’un sujet ?

La médecine traditionnelle chinoise
N’a elle pas suivi la voie cartésienne
Elle ne s’intéresse pas à la science du corps
Ni à ses molécules
Elle est aussi dégagée du signifiant
Et limite le débat à la question de
L’énergie, le Qi
Qui circulerait dans le corps
Par la voie des méridiens
Ce matin, en y songeant,
Nous y avons entendu pour la première fois
« mère-idiens »
Pourquoi pas s’amuser à penser en effet
Que les Chinois traitent au final
Les traces de l’énergie signifiante insufflée au tout petit par la mère ?

Toutes ces considérations
Nous prouvent en tout cas encore une fois
Qu’il n’est pas facile de ne pas devenir
Psychadialyste
Un peu comme si l’analyste devait réussir à entendre un en-corps
A chaque fois inédit

The anatomy lesson of Dr Nicolaes Tulp, by Rembrandt van Rijn
The anatomy lesson of Dr Nicolaes Tulp *oil on canvas *169 x 216,5 cm *signed t.c.: Rembrant. ft: 1632

Illustration La leçon d’anatomie du Docteur Tulp, Rembrandt

Smoking/No Smoking

A la nuit tombée
Ils avaient en commun cet air pressé
Peut-être ce sourire
Mais pour le reste
Rien à voir
De la jeune étudiante au regard doux
Fermant soigneusement sa voiture pourtant garée sur une voie de bus
Aux gros bras tatoués
En passant par le sportif
Ou encore la quinqua en mini jupe en cuir et lunettes sages
Suivie d’un quadra à la (trop) grosse voiture
Qu’il laissera d’ailleurs ouverte, moteur allumé
Juste pour sortir chercher
Son fameux paquet de cigarettes
Bref
Observer le va-et-vient
Des acheteurs de clopes se pressant à
Un tabac by night
Nous a inspiré ces derniers jours
Quelques réflexions psychanalytiques

Il faut dire que dans la journée
Travaillant toujours le texte de Melanie Klein
« Psycho-analysis of children »
Avec ce groupe
Nous avions été marquée par une de ses réflexions :

« Some children have no desire to suck – are ‘lazy feeders’ – although they receive sufficient nourishment. Their inability to obtain satisfaction from sucking is, I think, the consequence of an internal frustration and is derived , in my experience, from an abnormaly increased oral sadism »

Partant de cette affirmation
Nous nous étions surprise à nous interroger
Sur au fond qui n’aime pas ça, « sucer »
Dans l’enfance
Et nous était revenu à l’esprit
Un sujet que nous avons fort bien connu
Pervers de structure
Et qui parfois fumait
Or, en y réfléchissant
Son abord de la cigarette
Présentait justement un total « no desire to suck »
Comme s’il avait été depuis tout petit
Frappé par une « inability to obtain satisfaction from sucking »
Et cette idée d’un sadisme oral
Trop puissant, trop dévorant
Pour qu’il y ait plaisir à ça
Nous a percutée
Car oui, il y a des pervers, et peut-être d’autres structures d’ailleurs
Qui fument mais qui n’ont pas ce rapport
« Tétal » (pour ne pas dire létal, et on peut y entendre lait-al)
A l’objet cigarette

C’est-à-dire qu’on peut fumer pour de faux
Ou bien fumer sans fumer
Pour reprendre le sujet pervers cité
C’est un peu comme si la cigarette dans son cas
N’était qu’un objet utilisé pour copier
Celui qui a cette pulsion orale
Pour faire comme si lui aussi
Il en avait une
Mais derrière ce tétouillage d’adulte
Il n’y avait en fait
Aucun plaisir particulier

Alors forcément
Parler de cigarette en analyse
Fait ensuite immédiatement penser à Freud
Et son fidèle cigare
Car Freud, s’il était encore là
Se presserait peut-être aussi certains soirs
Devant un tabac

« J’ai commencé à fumer à 24 ans, d’abord des cigarettes puis très vite exclusivement des cigares : je fume encore aujourd’hui à l’âge de 72 ans et demi et répugne beaucoup à me priver de ce plaisir. Entre 30 et 40 ans j’ai dû cesser de fumer pendant un an et demi à cause de troubles cardiaques qui furent peut-être causés par les effets de la nicotine, mais qui étaient probablement les séquelles d’une influenza. Depuis je suis resté fidèle à cette habitude, ou à ce vice, et j’estime que je dois au cigare un grand accroissement de ma capacité de travail et une meilleure maîtrise de moi-même. Mon modèle en cela a été mon père qui fut grand fumeur et l’est resté jusqu’à l’âge de 81 ans. »

Ce texte est la réponse de Freud,
A un questionnaire adressé à de nombreuses personnalités sur leurs habitudes tabagiques
Explique Philippe Grimbert
Psy et écrivain
– et notamment auteur de « Pas de fumée sans Freud »
Dans son texte « Freud le suçoteur »

Pour Grimbert
« Le tabac restera l’inanalysé freudien »
Car Freud n’a, selon lui, pas voulu s’atteler
A comprendre, analyser sa dépendance
Tout juste y a-t-il consacré quelques phrases
Personnelles
Dans sa correspondance :

« D’avoir renoncé à la douce habitude de fumer a grandement diminué mes intérêts intellectuels »
« Du reste, je vis encore et comme je ne fume pas, je n’écrirai presque plus rien, excepté des lettres », écrit Freud

Freud fumait donc sans cesse
Au grand dam de Fliess
Et ne cessa de le faire jusqu’à sa mort
Cela l’inspirait pour écrire
Cela rythmait même le temps de ses séances
Mais est-ce au point d’avoir
Laissé une désagréable odeur de tabac froid
Au sein du milieu psychanalytique ?

Avouons que cette drôle d’idée
Nous avait traversé l’esprit en 2010
A la sortie d’un séminaire de l’ALI
A Grenoble
En voyant nombre d’intervenants, souvent illustres
Se ruer sur la pause cigarette
Et certains de sortir fièrement
Des cigares
Un hommage à Freud ou même à Lacan
Via de splendides volutes de fumée…

Alors quoi, smoking, no smoking ?
Dans le cabinet de celui qui fut notre analyste
Il nous semble avoir aperçu parfois
Quelques mégots de cigarettes roulées
Appartenant a priori à un autre analysant
Est-ce un véritable souvenir ?
Et peut-on fumer chez l’analyste ?
Désormais
Les cabinets doivent être équipés de détecteur de fumée
Alors cette action semble
Totalement impossible
Pourtant, à bien y réfléchir
Il faudrait peut-être pouvoir
Car fumer est un symptôme
Fumer raconte quelque chose sur le sujet
Sur son rapport à l’objet premier
Son rapport à sa mère
Son rapport au langage aussi

Il y a d’ailleurs une infinité de façons de fumer
De raisons de fumer
Cf Freud citant son père comme son modèle fumeur
Et en même temps
Il n’y a qu’une seule raison
Le rapport à la pulsion orale

« Tous les enfants ne suçotent pas, il est à supposer que c’est le propre de ceux chez lesquels la sensibilité érogène de la zone labiale est congénitalement fort développée. Si cette sensibilité érogène persiste, l’enfant sera plus tard un amateur de baisers, recherchera les baisers pervers, et devenu homme il sera prédisposé à être buveur et fumeur », avance Freud,
Dans ses Trois Essais sur la sexualité infantile

Dans une lettre à Fliess, le 22 décembre 1897
Freud déclare aussi :
« J’en suis venu à croire que la masturbation était la seule grande habitude, le « besoin primitif », et que les autres appétences, tels les besoins d’alcool, de morphine, de tabac, et autres – n’en sont que les substituts, les produits de remplacement »

A défaut de savoir un jour
Ce que le cigare remplaçait pour Freud
Cette notion de substitution
De recherche d’un objet
Qui remplacera quelque chose
Était visible
Durant l’observation de ce défilé
D’acheteurs se pressant
Chacun pour une bonne raison
Chacun à la recherche d’un objet
Dans un tabac la nuit

Comme le laisse penser Alain Resnais dans son film
Smoking/ No smoking
Ce détail Fumer or not ?
Peut cependant changer le cours d’une vie
Comme cela a changé celle de Freud…
Il ne s’agit pas néanmoins de diaboliser
Ni d’encenser la cigarette
Mais de la prendre en considération
D’apprendre à l’interpréter
De laisser fumer les divans, maybe ?…

Comme dit Melanie Klein
« we may regard the force of the child’s fixation at the oral-sucking level as an expression of the force of its libido »

Donc fumer, malgré ses ravages, peut être la preuve
D’une libido puissante, d’un désir de vie très fort
C’est aussi la marque du sexuel
Cela peut avoir lien avec la castration, le phallus
Bref, ceci n’est pas une cigarette
Comme dirait Magritte
MagrittePipe

Illustration La Trahison des images, Magritte

L’or de l’azur

« Je ne pense pas que j’aurais pu avoir une enfance plus heureuse »

La jeune fille de 16 ans soulève ses boucles blondes
Et nous fixe soudainement

Ce qui nous semble sur le moment étrange
C’est ce regard appuyé qu’elle nous lance
Et puis
Si elle a balancé soudainement cette phrase
Comme une affirmation
On pouvait maybe y entendre une question…
« Pensez-vous que j’aurais pu avoir une enfance plus heureuse ? »

Voilà ce qu’elle semblait aussi nous dire
Ou même fallait-il aller encore plus loin
Et y débusquer
L’incontournable dénégation freudienne
Et retourner carrément sa phrase
En une affirmation limpide

« J’aurais pu avoir une enfance plus heureuse, non ? »

Il faut dire que quelques minutes plus tôt
Cette jeune fille avait glissé pudiquement
Quelques éléments troublants de sa biographie
Et certains auraient en effet surpris Freud…
Mais Freud avait-il toujours raison ?
Peut-on vivre très bien et très heureux
Même si nos parents nous ont névrotisé plus que de raison ?

Oui, certainement, car le bonheur n’appartient pas à Freud
Ni à ses préceptes
Ni aux analystes, loin de là
La phrase de cette jeune femme
A cependant résonné ces derniers jours dans notre tête
Nous renvoyant notamment
Une nouvelle fois
Au texte Die Verneinung de Freud
Car c’est au fond une question récurrente de la pratique
Faut-il toujours croire qu’il y a une dénégation
Y compris
Sous l’affirmation solaire d’avoir ressenti
Une joie de vivre ?
Faut-il décortiquer les dires des sujets
Toujours à l’envers
Du genre : « il dit ça mais pense ça »
« Il affirme ça mais c’est tout le contraire »
Bref quelle est la limite
De la dénégation ?
Ou plutôt
Comment déceler une « pure » affirmation ?

Dans son texte de 1925
Freud rappelle d’abord que la dénégation
Apparaît essentiellement
Dans le contexte du « travail analytique »
Elle est donc lisible uniquement
A travers le transfert déjà établi

« Un contenu de représentation ou de pensée, refoulé, peut donc se frayer un passage jusqu’à la conscience, à condition qu’il se laisse dénier. La dénégation est une façon de prendre connaissance du refoulé, c’est déjà, à proprement parler, une levée du refoulement, mais ce n’est assurément pas une acceptation du refoulé »

Et en effet
Si la question du bonheur
S’était frayée un chemin jusqu’à la bouche de cette jeune femme
Amenant un possible matériel refoulé
Ou plutôt sentiment refoulé de non-bonheur
Il était très clair
Que rien n’était accepté
D’où la construction
Dans le déni
Car son « Je ne pense pas que j’aurais pu »
Amène l’idée immédiate d’un impossible

Freud poursuit ensuite
« la fonction intellectuelle se sépare du processus affectif. Par le secours de la dénégation, ne se trouve annulée que l’une des conséquences du processus de refoulement »
« Il en résulte une sorte d’acceptation intellectuelle du refoulé malgré la persistance de l’essentiel touchant le refoulement »

Avant de conclure
« on ne découvre dans l’analyse aucun « non » venant de l’inconscient, et que la reconnaissance, du côté du moi, s’exprime dans une formule négative. Nulle preuve plus forte de la découverte réussie de l’inconscient que lorsque l’analysé y réagit, avec la phrase cela je ne l’ai pas pensé ou bien à cela je n’ai (jamais) pensé »

S’il n’y a pas de « non » dans l’inconscient
C’est donc bien le moi qui dit « je ne pense pas »
Faut-il alors couper cette phrase
Et attribuer à l’inconscient la seconde partie
En ne retenant que « j’aurais pu avoir une enfance plus heureuse »
Etait-ce ce qu’affectivement, inconsciemment
Elle avait ressenti ?

Le commentaire d’Hyppolite
Du texte sur la dénégation
Est particulièrement intéressant
Car il met aussi l’accent sur l’abrogation, l’Aufhebung

« C’est le mot dialectique de Hegel, qui veut dire à la fois nier, supprimer et conserver, et foncièrement soulever. Dans la réalité, ce peut être l’Aufhebung d’une pierre, ou aussi bien la cessation de mon abonnement à un journal. Freud ici nous dit : « La dénégation est une Aufhebung du refoulement, mais non pour autant une acceptation du refoulé. » »

« Présenter son être sur le mode de ne l’être pas, c’est vraiment de cela qu’il s’agit dans cette Aufhebung du refoulement qui n’est pas une acceptation du refoulé. Celui qui parle dit : « Voilà ce que je ne suis pas. » Il n’y aurait plus là de refoulement, si refoulement signifie inconscience, puisque c’est conscient. Mais le refoulement subsiste quant à l’essentiel, sous la forme de la non-acceptation »

Les remarques d’Hyppolite
Nous ont particulièrement marquée
Par le soin qu’il a pris dans l’articulation
De l’intellectualisation
Que tout ce système représente
La jeune femme ici évoquée est d’ailleurs
Très intellectuelle, intelligente
Et la décomposition affect/intellect
Proposée par Hyppolite
Fait sens par rapport à la phrase citée

« pour faire une analyse de l’intellectuel, il (Freud) ne montre pas comment l’intellectuel se sépare de l’affectif, mais comment il est, l’intellectuel, cette sorte de suspension du contenu auquel ne disconviendrait pas dans un langage un peu barbare le terme de sublimation. Peut-être ce qui naît ici est-il la pensée comme telle ; mais ce n’est pas avant que le contenu ait été affecté d’une dénégation »

La sublime dénégation
C’est un peu ce sentiment qui nous a saisi
Lorsqu’elle a relevé ses boucles blondes
Lorsqu’elle nous a dévisagée pour voir
Quel effet cette affirmation, cette Aufhebung aussi
Avait sur nous, l’analyste ?

Et justement
Que fallait-il faire ?
Fallait-il être freudienne ou kleinienne
Et proposer immédiatement une interprétation ?
« Vous demandez qui peut être cette personne dans le rêve. Ma mère, ce n’est pas elle ». Nous rectifions donc, c’est sa mère »

Ce célèbre exemple de Freud
Nous a tellement saisie
Qu’il a influencé notre façon d’écouter
Et peut-être que lorsqu’elle a dit
« Je ne pense pas que j’aurais pu avoir une enfance plus heureuse »
Nous avons inconsciemment rectifié, dans notre tête
« donc vous auriez pu avoir une enfance plus heureuse »

Mais il n’y a finalement pas de règle en la matière
Seul l’instant de la cure et le sujet, toujours unique,
Ainsi que la formation inconsciente de l’analyste
Permettent de savoir ce qui est en train de se tramer
Quand le sujet se déclare ainsi
Y compris dans la négative
C’est peut-être ce que Lacan voulait dire
Lorsqu’il a rapporté
Cette histoire de dégustation de cervelles
Cet acting out
Rapporté après une interprétation
Un brin forcée d’un analyste

« Ceci veut dire qu’à aborder la résistance du moi dans les défenses du sujet, qu’à poser à son monde les questions auxquelles il devrait répondre lui-même, on peut s’attirer des réponses fort incongrues, et dont la valeur de réalité, au titre des pulsions du sujet, n’est pas celle qui se fait reconnaître dans les symptômes », note Lacan

C’est justement
Cette sensation qui nous a fait nous taire
Et ne pas parler
Ne rien dire face aux défenses du sujet
Faire silence face au regard troublant de cette jeune femme
Et son affirmation déniée
Car il y avait à cet instant T
Quelque chose dans l’air
Un peu comme l’or de l’azur
Et nous avons songé
Que c’était à elle
Et à personne d’autre
De décider un jour
De son horizon

Joan_Miró__L_Or_de_l_azur__1967__acrylique_sur_toile__205_×_173_cm.

Illustration L’or de l’azur, Miro

#lovemyjob

Alors que les réseaux sociaux
Sont envahis de cet #
So narcissique
Par lequel on se félicite
D’adorer son travail
Nous abordons today nous aussi
La question de l’amour
Et du travail
Pour un analyste
Mais par le biais du fameux
« Transfert de travail »
Celui qu’on garderait en fin de cure
Et qui ferait travailler
S’impliquer
Pour poursuivre l’éternelle invention
De la psychanalyse…

Il faut dire que nous avons entendu
Ces dernières semaines
Un « rêve de transfert » frappant
Que nous allons confier très rapidement
A la manière de Freud

« Dans une salle de cinéma aux fauteuils rouges
Et totalement vide
Un sujet prévoyant
De « laisser tomber » la psychanalyse
Reçoit un écrit
Sur un mail ou une sorte de minuscule parchemin ?
De la part de son ancien analyste
Comportant cette phrase :
« Comment vas-tu ? C’est amusant pour moi de voir que tu t’interroges sur des sujets qui m’avaient aussi interpelé. Cela me rappelle ma jeunesse » »

Ce rêve doit-il se lire
Comme une mise en image du transfert de travail ?
Ou plutôt comme présentifiant
Les traces du transfert tout court
Et de l’amour ?

Réfléchissant à cette question
Nous reprenons Freud
Dans ses 5 leçons sur la psychanalyse
Il présente le transfert ainsi :

« chaque fois que nous traitons psychanalytiquement un névrosé, ce dernier subit l’étonnant phénomène que nous appelons transfert. Cela signifie qu’il déverse sur le médecin un trop-plein d’excitations affectueuses, souvent mêlées d’hostilité, qui n’ont leur source ou leur raison d’être dans aucune expérience réelle ; la façon dont elles apparaissent, et leurs particularités, montrent qu’elles dérivent d’anciens désirs du malade devenus inconscients »

Le transfert est cependant selon lui
Un ingrédient inhérent à tout lien humain
Cf on transfère sur tout le monde
Mais qui est aussi
Nécessaire à la psychanalyse

« les symptômes qui, pour emprunter une comparaison à la chimie, sont les précipités d’anciennes expériences d’amour (au sens large du mot), ne peuvent se dissoudre et se transformer en d’autres produits psychiques qu’à la température plus élevée de l’événement du « transfert ». Dans cette réaction, le médecin joue, selon l’excellente expression de Ferenczi, le rôle d’un ferment catalytique qui attire temporairement à lui les affects qui viennent d’être libérés »

Pas de psychanalyse
Sans transfert opérant donc
Mais du transfert/ferment
Ou « transfer(ment) » donc
Au transfert de travail
Il y a un pas
Que Lacan a donc dû faire
Lui qui avait même inscrit
Dans l’acte de fondation de son école
En juin 1964
La nécessité du transfert de travail :

«l’enseignement de la psychanalyse ne peut se transmettre d’un sujet à l’autre que par les voies d’un transfert de travail. Les « séminaires », y compris notre cours des Hautes Études, ne fonderont rien, s’ils ne renvoient à ce transfert»
écrit-il

Le transfert de travail
Comme une voie de transmission donc
Ou plutôt comme La voie privilégiée de l’enseignement
De la psychanalyse
Mais cela suffit-il à le définir ?
Car comment cerner ce transfert spécifique ?
Et d’ailleurs est-il vraiment spécifique
Ou s’agit-il seulement
Du transfert sur l’analyste
Renommé en fin de cure
Pour arranger tout le monde ?

Car ce qui pose question
Depuis le départ avec la notion de transfert
C’est bien sa liquidation
Peut-on liquider à jamais un transfert ?
Apparently, la réponse est non
Et à défaut d’y arriver
Alors pourquoi ne pas proposer aux ex-analysants
De bosser pour la Cause… ?

Sur cette question
Certains avancent d’ailleurs que Lacan
Était un de ceux qui a le plus « abusé »
Du transfert et de ses effets
Dans le sens où
Il était conscient du transfert fort
Qu’il suscitait
Et n’a pourtant pas cherché
A désenamourer certains
Au point que l’on rencontre encore aujourd’hui
Des « anciens élèves » de Lacan
Dont la gestuelle ou l’habillement
Ne sont pas sans rappeler leur maître

Dans son texte
« Transfert imaginaire et transfert de travail »
Patrice de Neuter
S’interroge justement
Sur cette question
Du basculement d’un transfert à l’autre
Et rebondit non sans humour sur l’aphorisme lacanien
«le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même»
En disant que pour certains praticiens, il faudrait l’écrire
«de lui-m’aime»

Ce point n’est-il pas malheureusement valable
Non pas uniquement pour les analysants de Lacan
Mais aussi peut-être pour beaucoup d’analysants devenus analystes
Ce nouveau praticien
S’est-il autorisé de lui-même ou de lui-m’aime ?

Car malgré ce qu’a pu avancer il y a longtemps
Charles Melman
A savoir
«L’analyste est un maître qui n’a pas de disciple»
Nous constatons que des disciples, il y a en eu
Et il y en a
Et il y en aura maybe toujours ?

« vous trouverez une situation de guerre endémique entre des camps, entre des factions, guerre dont on a parfois presque oublié les raisons, mais qui continue de plus belle d’une génération à l’autre, sans qu’il soit toujours possible d’en expliquer les réels enjeux »

Ceci est un extrait du livre de Jacques Nassif
« Comment devient-on psychanalyste ? »
Dans sa première version, éditée en 1999
(Il y a depuis une autre version rallongée de l’ouvrage parue en 2012)
Il est effarant pour nous
De constater que les points de dérive
Dénoncés par Nassif
Il y a plus de dix ans
Sont toujours là
Et que ce qu’il nomme, suivant l’idée d’André Rondepierre
Le « troisième temps pour la psychanalyse »
N’est pas advenu
Ou alors pas ici
Pas à To-lose

L’opuscule de Nassif
– un échange épistolaire avec une jeune femme rêvant d’embrasser le métier
Nous a globalement frappée par sa justesse
Notamment lorsque celui-ci énonce que :

« on ne devient pas psychanalyste autrement que sur la base de la traversée d’une souffrance par laquelle on s’est laissé enseigner »

Qui enseigne au final ?
Pas l’analyste donc
Mais la souffrance
C’est un élément nouveau
Pour notre réflexion
L’analyste est enseigné par sa souffrance
Avant d’être enseigné par son analyste…
Cela change la donne
Notamment du transfert de travail
Travaille-t-on pour celui
Qui a su nous écouter ?
Ou pour sublimer une souffrance lointaine ?

Un jour
Michel Allègre nous avait écrit ceci sur le transfert :

« Le transfert s’institue d’une semblance, d’une supposition d’un sujet supposé savoir, savoir y faire avec la jouissance, sauf que le parlêtre y préférerait quelque recette imaginaire pour faire face à ce réel qui le constitue et qui lui fait horreur. Ce par quoi la résistance vient avec le transfert. La situation est insoluble si l’analyste vire au sachant c’est-à -dire s’il se pose dans un espace de vérité univoque, s’il se sectarise quelque peu. D’où l’éthique hérétique qui supporte une place impossible d’être pire de n’avoir aucun dogme »

Il faudrait donc impérativement dire bye-bye
A l’analyste sachant
Mais peu d’entre eux renoncent à cette place
Peu d’entre eux « laissent à désirer »
Pour reprendre les termes de Jacques Nassif
Qui choisit cette expression
Pour décrire Lacan, mais aussi
Pour décrire la position de l’analyste

Cet homme douteux à l’éthique hérétique
Ne sachant rien qui plus est
Si ce n’est laisser à désirer…

Patrice de Neuter
Présente pour sa part ainsi
Ce qu’il entend par transfert de travail :

« Un vrai travail de transfert se caractérise, me semble-t-il, par le fait qu’on ne le réalise pas pour le grand Autre, que celui-ci soit incarné par le psychanalyste ou par un fondateur tel que Freud ou Lacan. Ce travail ne peut être dédié à la Jouissance de ce grand Autre, ni à l’apurement d’une dette contractée avec lui. Il ne devrait pas plus servir à la conquête de son estime ou à la captation de son amour. Il ne peut, me semble-t-il, répondre à une exigence surmoïque. Je l’imagine, au contraire, comme allant de soi, procurant plaisir et satisfaction, voire jouissance. Dans Télévision, Lacan, a parlé d’un «gay savoir» qui s’oppose au travail dans la tristesse et qui ne consiste pas à comprendre ou à piquer dans le sens mais bien «à le raser d’aussi près qu’il se peut» »

Ce serait donc un joyeux transfert de travail
Et pas forcément celui qui, au final,
A été impliqué maybe sans le vouloir
Par le « père-sévère » Lacan
Et qui fait qu’aujourd’hui encore de tristes sires
Travaillent sans goût
Ou récitent
Pour un père-mort
Un maître
Un amour perdu…

« ce travail devrait rester un effort, un effort bienfaisant, de réouverture répétitive à l’inconscient qui, on le sait ne cesse de se refermer »
ajoute encore avec justesse Patrice de Neuter

Et là
Nous en revenons au rêve rapporté plus haut
Qui au final
Apparaît avant tout
Comme justement la marque
D’un inconscient prêt à se refermer
N’était-ce pas ceci qu’il fallait y voir ?
Laisser de côté le transfert imaginaire
Et le lien à l’analyste
Pour y lire une conversation avec l’inconscient ?
Et si ce texte reçu par le sujet
N’était pas envoyé par son ex-psy
Mais par son Unbewusst ?

Le travail
Qui devrait être issu de cet inédit transfert
Va donc de soi
Il est heureux
Et devrait être épuré d’adresse
A l’Autre, au psy, à Lacan ou Freud
Un #loveworking plus qu’un #lovemyjob
Non exposable sur les réseaux sociaux
Puisque profondément perso
Et nimbé d’une vieille souffrance
Dont le souvenir fait parfois
Crépiter le feu un soir d’hiver…

06-cezanne-une-moderne-olympia-a

Illustration Une moderne Olympia, Cézanne

La Femme existe !

Voilà un titre
Parfait pour
S’attirer les foudres
De la lacanosphère, isn’t it ?
Cette affirmation nous a cependant traversé l’esprit
En sortant d’une conférence psy
Ou typiquement
Le « La Femme n’existe pas » de Lacan
Avait été of course
Une nouvelle fois ressorti
Devant une salle endormie ou convaincue à la cause

Et si cette petite phrase
Avait dans le même temps
Qu’elle était prononcée
Été discréditée par son auteur
« On a tendance à trop le dire dans le milieu », lança-t-il
Nous remarquions qu’après deux heures de débat
Il n’y avait au final
Pas d’autres propositions
La répétition du mot phallus
Toutes les 1 minute 30
Et le choix de présenter la femme
Cette infinie énigme
Toujours à travers le même genre de portraits
Marilyn Monroe
L’Ange bleu
Une mystique
L’Emma de Flaubert

Nous supputions qu’une partie de la salle
– Des étudiants de 20 ans et des poussières égarés
Ne savaient pas vraiment de qui il s’agissait
Ou alors s’en fichait
Et après tout
N’auraient-ils pas raison
De dire à Lacan et aux autres
Si, désormais La Femme existe
Regardez donc le clan Kardashian
Ces filles, elles y croient, elles
Elles essaient de l’incarner
La Femme !

Provocation à part
Il nous faut donc encore revenir
Sur la donna
Éternel mystère & miss-taire
Qui provient peut-être du fait que Freud
Même s’il a beaucoup écrit sur la femme
Nous a laissé sur
Son fameux
«Was will das Weib?

Car il semble bien que l’inventeur de l’analyse
N’ait jamais su
Ce que voulait la belle bouchère ou Irma
Dora ou même sa fille Anna
Ainsi que la (douce) Martha
Que voulaient donc ces différentes femmes
Dont le destin a croisé l’inventeur de l’analyse ?
Anna voulait être un homme comme papa, maybe ?
La belle bouchère ne voulait pas qu’on sache ce qu’elle voulait
Afin de ne pas être satisfaite (hystérie mon amour)
Dora voulait Madame K., et Freud, le devina-t-il ?
Et que voulait Martha ?

En fait, comme tout le monde le répète dans le milieu
Freud dans sa démarche
Semble avoir buté sur l’idée d’un destin féminin
Qu’il voulait anatomique et pudibond
La femme devait incarner la femme
Et pour ce faire se marier, faire des enfants, aimer un homme
Le tout afin de se réaliser
Lacan, lui, a justement tenté de sortir la femme
De cette logique phallique et phallocentrée
Avec sa petite phrase célèbre
Signifiant que la femme incarne un au-delà de ça
Un au-delà de l’Autre
Peut-être un trou
Une béance
Et donc que La Femme n’est qu’un leurre
En quelque sorte

Dans le Séminaire 20
Lacan explique ainsi

« La femme »…mettons lui un grand L pendant que nous y sommes ça sera gentil [ Rires ] …à ceci près que La femme, ça ne peut s’écrire qu’à barrer «L». Il n’y a pas « La » femme… article défini pour désigner l’universel … il n’y a pas « La » femme puisque… j’ai déjà risqué le terme, et pourquoi y regarderais-je à deux fois ? …puisque de son essence, elle n’est «pas toute».

« s’il n’y a donc de femme, qu’exclue par la nature des choses comme « L/a femme » (NDLR plaçant la barre sur le LA femme) il n’en reste pas moins que si elle est exclue par la nature des choses c’est justement de ceci : que d’être «pas toute», elle s’assure comme « L/a femme » de ceci, que par rapport à ce que désigne de jouissance la fonction phallique, elles ont – si je puis dire – une jouissance supplémentaire »

Tout tourne donc autour
De cette idée de « jouissance supplémentaire »
De ce « pas toute »
La femme échappant au phallus
Dans ce qu’elle incarne, désire
Dans sa façon même de jouir
La femme n’est pas toute phallique
Donc elle n’est pas La Femme
Ou plutôt la Femme n’est pas

Même si les Lacaniens
S’accordent sur ce fait
Cette donnée
A cependant un effet étrange
Sur le discours psychanalytique
Selon nous
Car celui-ci se réduit trop souvent
A la présentation de femmes
Cherchant à incarner la Femme
Pensant être la Femme
Coincées dans une quête phallique insensée
Bref
De drôle de femmes…

D’ailleurs
A l’évocation du La barré lacanien
Nous y avons une fois entendu « la barrée »
La dingue
Ce qui a du sens
Car oui, il y a un pousse à la folie chez la femme
Un point que dégage avec lucidité Schreber
Dans sa folie du pousse à la femme
Mais dommage que du coup
Lorsque l’on essaie de resserrer l’écriture
Autour de la « pas toute femme »
On présente donc à chaque fois
Des sujets barrés…

Dans « Ce que Lacan disait des femmes »
Colette Soler avance pour sa part ceci :

« La femme est une invention de la culture, « hystorique » qui change de figure selon les époques »

Le clan Kardashian incarnerait donc
L’invention « culturelle » du moment ?
Ce qui est certain
C’est que la femme se réinvente à chaque fois
Elle est ce « ni l’Un ni l’Autre » insaisissable
Que François RECANATI présentait ainsi à Lacan
Toujours dans le séminaire Encore :

« la femme n’approche pas l’Un, elle n’est pas l’Un, ce qui n’implique pas qu’elle soit l’Autre. En un mot, elle est dans un rapport indécidable à l’Autre barré, elle n’est ni l’Un ni l’Autre, avec deux majuscules. Le pas toute est supporté par le pas Un »

Pas toute, pas une et pas là ?
Pas là où on l’attend, certainement…
Mais que veut la femme aujourd’hui ?
Et qui est-elle ?

« Elle nous paraît n’être pas uniquement perverse. Elle est une Revendicatrice »
« vaniteuse, versatile, suggestible, tout entière à l’instant présent »

Nous empruntons ici quelques extraits
D’une vignette clinique
De Gaëtan Gatian de Clérambault
Consacrée à une « Fausse amoureuse de prêtre Revendicatrice »

Ce qui nous intéresse, c’est le mot « Revendicatrice »
Avec un grand R
C’était donc un élément de définition clinique
Pour de Clérambault
Toute femme revendique-t-elle
Ou pas ?
Doit-on se revendiquer femme pour l’être ?
Ou justement ne pas le revendiquer, c’est l’être ?
La revendication
Provient du latin
Rei, res, chose
Et Vindicatio = action de réclamer en justice
Être femme donc
Comme le fait
De ne pas réclamer la chose en justice
Le « Ceci n’est pas une femme » façon Magritte également
Voire un insaisissable éclaboussement d’Hockney…

A Bigger Splash 1967 by David Hockney born 1937
A Bigger Splash 1967 David Hockney born 1937 Purchased 1981 http://www.tate.org.uk/art/work/T03254

Illustration A Bigger Splash, David Hockney

Ni l’être ni l’avoir

Mais qu’est-ce qui est passé
Par la tête
De Melanie Klein
Lorsqu’elle a mis en exergue le concept
Du phallus
Enfermé ou contenu
Dans le corps de la mère
Qu’elle appelle dans ce cas
« Woman with a penis » ?

Nous revenons sur cette question
Une énième fois
Alors qu’un petit garçon de 2 ans
Nous a surprise avec un joli discours
Faisant état de l’appréhension
De son corps
De celui de ses parents
Et de ceux de sa fratrie

Ainsi
Ce petit s’amusait à énumérer
Qui avait le phallus, ou pas
Et de nous dire

« Pierre zizi (c’est son frère)
Lilou zézette (c’est sa soeur)
Maman zizi
Papa zézette ? », demanda-t-il ensuite
Sur un ton très interrogateur…

Alors que nous lui faisons part
Du réel
A savoir que les femmes ont des « zézettes »
Et les hommes des « zizis »
Ce qui nous a étonnée encore plus
C’est qu’à ce moment précis
Un peu excité
Et presque maniaque même
Il s’est mis à montrer un ballon
Présent dans la pièce
Et à répéter sans cesse
« ballon, maman, ballon, maman, ballon »

Et notre inconscient a alors associé
Sur la question du ventre de la mère
Comme si ce faux changement de sujet
Qui visait d’une part
A ne pas entendre le réel de la différence des sexes
Et donc à faire bouclier contre le savoir
Était aussi une forme d’écho
Au ventre contenant maternel
Et à cette théorie kleinienne
Un peu fantasque maybe
De mère possédant en son corps
Le fameux pénis

« they imagine that his penis is incorporated by her during oral copulation and remains inside her (the father being equipped with a great many), so that their attacks on her body are also levelled at his penis inside it »
explique avec son assurance habituelle
Melanie Klein dans Psycho-analysis of Children

« I think that the raison why the boy has the deepest layers of his mind such a tremendous fear of his mother as the castrator, and why he harbours the idea so closely associated with that fear, of the ‘woman with a penis », is that he is afraid of her as a person whose body contains his father’s penis »
Ajoute-t-elle

En note de bas de page
Elle précise
Qu’elle n’est pas la seule à penser cela
Puisque Felix Boehm
Qui fut analysé par Abraham, comme elle
Dont elle a analysé les filles
Et qui fut in fine un psy du nazisme…
Donc Boehm aussi assure avoir rencontré
« the idea of a large and dreaded penis belonging to the father, which is hidden inside the mother »

Est-ce donc bien à l’ « introjected penis »
Si commun, selon Klein et Boehm
Que ce petit garçon de 2 ans
Nous renvoyait
Avec sa drôle d’histoire de ballon
Et de papa-zézette maman-zizi ?

Notre point de vue clinique
Reste dans ce genre de situation
Assez freudien
Puisque nous en revenons toujours
Aux « Trois essais sur la théorie sexuelle »
Après tout
De la même façon qu’un enfant imagine
Tout et son possible pour expliquer la survenue des enfants
Il peut aussi tout imaginer concernant
La présence ou pas du phallus
Chez la mère
Et à n’importe quel endroit

« les solutions anatomiques étaient à l’époque très variées : ils sortaient de la poitrine, ou étaient extraits du ventre après incision, ou encore le nombril s’ouvrait pour les laisser passer »,
Rappelle Freud à propos des théories sexuelles
Inventées par les enfants
Nous y ajouterons pour notre part
Celle d’un petit garçon
Qui pensait qu’un tout petit trou dans son zizi
Allait permettre de faire sortir
Un bébé minuscule

« on obtient des enfants en mangeant quelque chose de précis (comme dans les contes), et ils sont mis au monde par l’intestin de la même manière que sont évacuées les selles »,
note encore Freud

Mais alors
Tous les enfants du monde
Croient-ils un jour
Comme Melanie le clame
Que la mère a avalé la Chose ?
Que son ventre est plein du père ?
Ou du moins de son pénis ?

Présentée ainsi
La « woman with a penis »
Ressemble étrangement
A une forme de théorie sexuelle infantile finalement
Comme une métaphore
De l’acte sexuel et de sa conséquence
La grossesse…

Dans son séminaire Le désir et son interprétation
Lacan réfléchit aussi
A ce concept de contenant maternel
Il n’y est pas opposé

« L’enfant, je le répète, appréhende les objets primordiaux comme étant contenus dans le corps de la mère, ce contenant universel qui se présente à lui et qui serait le lieu idéal, si l’on peut dire, de ses premiers rapports imaginaires »
Avance-t-il

Mais s’il aborde aussi la mère comme un contenant
C’est avant tout pour mettre en avant
La notion
D’interstice
De dialogue
Entre la mère et l’enfant
De nécessité pour l’enfant
De comprendre qu’il ne fait pas
Partie de ce corps

« nous pouvons dire que l’expérience du rapport à la mère est une expérience entièrement centrée autour d’une appréhension de l’unité ou de la totalité »
Glisse-t-il

« Tout le progrès primitif, que Mélanie KLEIN nous articule comme étant essentiel au développement de l’enfant, est celui d’un rapport du morcellement à quelque chose qui représente hors de lui :
-à la fois l’ensemble de tous ces objets morcelés, fragmentés qui semblent être là dans une sorte non de chaos mais de désordre primitif,
-et d’autre part qui progressivement lui apprendra à saisir de ces rapports, de ces objets divers, de cette pluralité, dans l’unité de l’objet privilégié qui est l’objet maternel, de saisir l’aspiration, le progrès, la voie vers sa propre unité »

Donc c’est surtout
L’appréhension de la fin de l’unité
D’un corps qui ne fait pas tout
D’un ne pas être cet Autre
Qui semble
Intéresser Lacan
Plus que cette histoire de phallus avalé

« Où est le phallus ? »
Interroge d’ailleurs plus loin Lacan…
Pour lui,

« Ce dont il s’agit, de la fonction du signifiant phallus par rapport au sujet, l’opposition de ces deux possibilités du sujet par rapport au signifiant phallus :
– de l’être [le phallus]
– ou de l’avoir [le phallus] …est là quelque chose qui est une distinction essentielle »

« On peut dire que le moment décisif, celui autour duquel tourne l’assomption de la castration est ceci : oui, on peut dire qu’il est et qu’il n’est pas le phallus… mais il n’est pas sans l’avoir. C’est dans cette inflexion de « n’être pas sans», c’est autour de cette assomption subjective qui s’infléchit entre l’être et l’avoir, que joue la réalité de la castration »

N’être pas sans
Naître pas sans

Et si ce petit garçon de 2 ans
Cherchait en fait à savoir
Où était le phallus
Symbolique d’une part
Mais aussi à comprendre
Qui était né sans
Et qui n’était pas sans l’avoir ?

Maman n’est-elle pas sans avoir le phallus ?
Peut-on naître sans l’avoir
Et être sans l’avoir ?
– Ce qui est différent de ne pas être sans l’avoir
Et donc au final
Maybe cette question :
Est-ce que l’on peut être papa
Sans l’être ni l’avoir ?

bacon

Illustration Autoportrait, Francis Bacon

La Dolce vita

Assise au bord
D’une piscine splendide
Malgré la chaleur étouffante
Et l’azur merveilleux
La jeune adolescente
Recroquevillée sur elle-même
S’applique à ronger
Ses ongles
Un à un
Insensible au cadre qui l’entoure
Angoissée, triste
Mal dans sa peau
Rongeant car rongée par quelque chose magari
Elle est Italienne
Pourtant

L’observer nous fait réfléchir
Car pendant ces quelques jours italiens
Nous avions fini
Par nous poser ancora cette question
« Les Italiens sont-ils autant névrosés que les Français ? »
Et nous y répondions par la négative
Parce qu’ils ont cet optimisme
Ce lien très différent à la famille
Une confiance en eux donnée tout petit
Au roi bambino…

Cette interrogation pourrait sembler absurde
Mais elle n’est finalement pas anodine
Alors que Freud a créé son art
Confronté à la névrose autrichienne
Viennoise même, pour être précis
Et certains lui reprochent d’ailleurs
D’avoir projeté sa société, ou même sa famille
Sur tout le monde
La névrose est-elle universelle
Mondiale
Globale
Traverse-t-elle les frontières ?
Peut-on la débusquer aussi en Chine ou au Japon ?
Est-elle juste européenne ?
Et aussi
Y-a-t-il une névrose typiquement françaises, anglaise, italienne ?
Cette idée d’étiquetage
Pourrait maybe séduire un jour le DSM
Qui proposerait l’entrée
« Névrose française »
Et sa jolie définition…

La notion de voyage
De traversée des pays
Par la psychanalyse et ses notions
Est donc complexe
Cette « peste » se retrouvrait-elle vraiment partout
Même au bord d’une idyllique piscine italienne ?

Oui, forcément

Edmund Bergler
S’est en quelque sorte
Attaqué à cette question
Lorsqu’il a cherché à définir
Ce qui était selon lui
La « névrose de base »
Celle dont nous souffrons tous, plus ou moins
Et qu’il pensait majoritairement orale

Voici comment il la présente
Dans l’ouvrage : « The basic neurosis »

« Oral neurotics are people who constantly provoke the situation of the following triad of the « mechanism of orality » :
1. I shall repeat the masochistic wish of being deprived by my mother, by creating or misusing situations in which some substitute of my pre-oedipal mother-image shall refuse my wishes.
2. I shall not be conscious of my wish to be refused and initial provocation of refusal, and shall see only that I am justified in self-defense, righteous indignatioon and pseudo-aggression because of the refusal.
3. Afterwards I shall pity myself because such an injustice ‘can happen only to me’, and enjoy once more psychic masochistic pleasure »

Masochisme donc
Comme cette jeune fille italienne
Se rongeant les ongles atrocement
Au bord d’une piscine
Se voulant inconsciemment privée, rejetée par la mère
Tout en faisant tout pour que ça n’arrive pas
Et en se plaignant en plus
D’être une éternelle victime… ?

Lacan, qui a lu attentivement Bergler
Et estime que son ouvrage est « de grand mérite »
Prend cependant une grande distance
Avec ses théories
Dans le séminaire La logique du fantasme

Cette évocation d’un sujet masochiste
Qu’il faudrait donc concevoir comme défaillant
Et souffrant d’une logique du rejet implacable
Est à nuancer pour Lacan
Notamment parce que
Être rejeté est parfois souhaitable…

« Pourquoi cette partialité qui, en quelque sorte, implique une sereine… qu’il serait dans l’ordre, dans la nature des choses, dans leur bonne pente, de faire toujours tout ce qu’il faut pour être admis ? Ceci supposant qu’«être admis» est toujours être admis à une table bienfaisante »…
Interroge Lacan, dubitatif.

« Freud a écrit quelque part que « l’anatomie c’est le destin », il y a peut-être un moment où, quand on sera revenu à une saine perception de ce que Freud nous a découvert, on dira – je ne dis même pas que « la politique c’est l’inconscient » – mais, tout simplement : l’inconscient c’est la politique ! Je veux dire que ce qui lie les hommes entre eux, ce qui les oppose, est précisément à motiver de ce dont nous essayons pour l’instant d’articuler la logique. Car c’est faute de cette articulation logique que ces glissements peuvent se produire, qui font qu’avant de s’apercevoir de ce que pour être rejeté – pour qu’«être rejeté» soit essentiel comme dimension pour le névrotique – il faut en tout cas ceci : qu’il s’offre »

Lacan fait donc ici un pas de plus
Dans l’interprétation de ce qu’est
Être névrosé
En soulignant d’un côté la dimension essentielle
D’une relation à l’autre
« ce qui lie les hommes entre eux »
Ajoutant à cela
La possible nécessité d’occuper cette place du rejeté
La place du rejeté devenant donc a contrario
Essentielle
Alors que Bergler la juge à tort préoccupante
Et Lacan d’amener enfin cette notion clé de l’offre
Du sujet s’offrant à l’Autre

En effet, le psychotique n’est-il pas
Celui qui se s’est jamais offert ?
Et le névrosé celui qui
A mis un pied dans l’engrenage
De l’offre et la demande ?

Back to Freud now
En 1917
Introduction à la psychanalyse
Freud, avec sa certitude bonhomme,
Prévient :

« Le névrosé est incapable de jouir et d’agir : de jouir, parce que sa libido n’est dirigée sur aucun objet réel ; d’agir, parce qu’il est obligé de dépenser beaucoup d’énergie pour maintenir sa libido en état de refoulement et se prémunir contre ses assauts. Il ne pourra guérir que lorsque le conflit entre son moi et sa libido sera terminé et que le moi aura de nouveau pris le dessus sur la libido. La tâche thérapeutique consiste donc à libérer la libido de ses attaches actuelles, soustraites au moi, et à la mettre de nouveau au service de ce dernier. Où se trouve donc la libido du névrotique ? Il est facile de répondre : elle se trouve attachée aux symptômes qui, pour le moment, lui procurent la seule satisfaction substitutive possible. Il faut donc s’emparer des symptômes, les dissoudre, bref faire précisément ce que le malade nous demande. Et pour dissoudre les symptômes, il faut remonter à leurs origines, réveiller le conflit qui leur a donné naissance et orienter ce conflit vers une autre solution, en mettant en œuvre des facteurs qui, à l’époque où sont nés les symptômes, n’étaient pas à la disposition du malade »

Lorsque la théorie freudienne
Est ainsi dénudée de sa lecture oedipienne classique
Et centrée sur la question de la libido
Qu’il faudrait libérer
Il semble donc bien que toute personne
Italienne, anglaise, japonaise…
Puisse se trouver un jour
« Incapable de jouir et d’agir »
Et ce pour cause de « conflit » plus ou moins oublié
Le plus souvent enfoui dans l’enfance
Ayant pris par la suite la forme de « symptôme »
Ici, des ongles rongés donc…

Mais si
Siamo tutti un po’ nevrotici
Ce constat ne permet pas
De totalement laisser de côté
Ce questionnement
Sur l’analyse et les frontières
Comme le rappelle Patrick Valas
Dans son texte « Qui est inanalysable ? »

Lacan a régulièrement clamé
Qu’il y avait des sujets inanalysables
Voulait-il entendre par là
Qu’ils n’étaient pas atteints
Par la moindre névrose
Ou plutôt que la psychanalyse ne pouvait
Plus rien faire pour eux ?

« Il est quand même curieux, pour user d’un mot que vous avez employé, «curious», que l’analyse soit la forme de survie dans le catholicisme. On verra peut-être un jour un pape qui s’en apercevra et invitera tout le monde à se faire psychanalyser »,
A un jour lancé Lacan
Selon qui les Catholiques
N’étaient pas analysables…

Mais plus que la religion, c’est ensuite lalangue
Que Lacan pointera comme obstacle
A l’analyse

« Je ne suis pas le premier à avoir constaté cette résistance de lalangue anglaise à l’inconscient », lance-t-il
Oubliant maybe les écrits de Klein
Et pour ce qui est du japonais :

« J’ai fait des remarques… enfin je me suis permis d’écrire quelque chose… qui a été plus ou moins bien accueilli, comme j’y suis habitué …quelque chose au retour d’un voyage au Japon où je crois que j’ai dit – pour le japonais –quelque chose qui s’oppose au jeu, et même au maniement de l’inconscient comme tel, dans ce que j’ai appelé à l’époque… dans un petit article que j’ai fait, que j’ai sorti je ne sais plus où, j’ai complètement oublié …que j’ai appelé Lituraterre.
J’ai cru voir, dans une certaine – disons duplicité… duplicité de – dans le cas de lalangue Japonaise – de la prononciation …j’ai cru voir là quelque chose qui… redoublé par le système de l’écriture qui est aussi double …j’ai cru voir là une certaine spéciale difficulté, spéciale difficulté à jouer sur le plan de l’inconscient »

L’inconscient des Japonais
Est-il moins joueur ?
Celui des Italiens moins apeurés ?
Celui des Anglais moins ouverts ?
Difficile de répondre à ces questions
Sans de fait proposer une vision de l’Autre
Assez obtuse
Voire carrément DSMique…

On observera néanmoins
Que la psychanalyse est plus respectée et écoutée
En France
Qu’en Italie ou en Angleterre
Serait-elle une « science » sur-mesure pour l’esprit français ex-bigot ?

Dans les faits
La sorcière n’a pas de frontière
Elle peut aussi bien être convoquée
Au bord d’une piscine
Du pays de la Dolce vita
Que sur la rive du Mékong
Mais quelque chose s’écrira forcément différemment
A cause de lalangue

« S’il comprend ce que je dis, il est foutu au regard de sa langue maternelle »
Aurait dit Lacan à François Cheng
Laissant donc entendre
Que tout sujet peut un jour saisir le discours
De l’analyse
Mais s’en trouve alors « foutu »
Au regard de salangue
Ou maybe enfin bilingue ?

duomo-interieur-1

Illustration : fresque du Jugement Dernier, Giorgio Vasari, Duomo di Firenze

 

 

Je vous écris de Saïgon…

Qu’est-ce que ça voudrait dire
D’envoyer une summer carte postale
De Saïgon
D’un quelque part
Qui n’existe pas ou plus
Qui n’existe plus sous cette forme en tout cas ?

Question qui nous a traversé l’esprit cet été
A l’écoute d’un sujet
Qui parlait avec une émotion vive
Et un fort attachement
De sa commune française, son endroit, sa campagne
Les mœurs et les gens
Mais l’oreille de l’analyste y entendait autre chose
Alors la question est venue
Sous un air très banal
« Mais êtes-vous d’ici ? »
Car l’inconscient lisait peut-être
Le dessous des cartes
Quelque chose
Un flou
Un autre lieu, un ailleurs
Ou le contraire de ce qui était dit, maybe

Il a d’abord répondu « oui, je suis d’ici bien sûr
J’habite là depuis xx ans »
Et de repartir again sur la beauté de ces contrées
Son amour
Mais l’étrangeté, le flou, l’anicroche, l’Autre
Étaient encore là
Alors nous avons insisté
Fait rare
« Donc vous êtes bien né ici ? »
« Non je suis né à Saïgon », a-t-il alors lâché
Avec une certaine émotion
Et d’un coup est apparu
Un autre
L’autre personnage
L’autre face
La véritable histoire du sujet sûrement

Être né quelque part
Qui existe sans exister
La réécriture du nom d’une ville
Comme la réécriture d’un sujet
La réécriture d’une histoire

Au fond
L’analyste n’est-il pas amené à recevoir
Des gens baptisés Hô-Chi-Minh-Ville
Dont on a réécrit l’histoire
Persuadés de connaître leur histoire
Et qui vont devoir s’atteler
A retrouver la perle de l’Orient ?

La notion de réécriture
Peu abordée frontalement
Est pourtant importante en psychanalyse
Puisqu’elle est un des points où elle se noie
Depuis des décennies
Le dire de Freud est sans cesse réécrit
Celui de Lacan encore plus
Freud passait par ailleurs son temps à se réécrire lui-même
Et il est vraisemblablement
Difficile d’écrire un nouveau morceau de savoir
Dans ce vaste champ
Alors certains se contentent juste de réécrire
Ce qui fait estimer à d’autres
Qu’il y a finalement
Très peu d’écrits psychanalytiques aujourd’hui…

Dans les Écrits techniques
Lacan affirme

« L’histoire n’est pas le passé, l’histoire, c’est le passé pour autant qu’il est historisé dans le présent, historisé dans le présent parce qu’il a été vécu dans le passé. Ce qui compte, ce n’est pas ce que le sujet se remémore… c’est ce qu’il en reconstruit. Il s’agit de lecture. Ce dont il s’agit, c’est moins de se souvenir que de réécrire l’histoire. »

On voit donc bien ici
Combien l’idée d’une réécriture
Est fondamentale en psychanalyse
Le sujet est-il réécrit ou « mal écrit » quand il arrive ?
Va-t-il se réécrire à travers l’analyse, sur le divan ?
Et l’analyste, dans son acte
Va-t-il commettre une banale mauvaise réécriture
De la découverte de la psychanalyse
Ou bien aura-t-il su réécrire cette pratique en lui
Au point d’en faire un art, un acte ?

Tout ceci nous renvoie à des questionnements de fond
Sur l’inconscient
Et bizarrement à cette petite phrase énigmatique
De Freud
« Wo es war soll ich werden » avance-t-il
Dans les Nouvelles Conférences
Mettant tout le monde dans l’embarras
Voulait-il dire  » Là où fut ça, il me faut advenir  » ?
« Là où était du ça, doit advenir du moi »
« Là où c’était un étant ayant été, Je dois advenir. »
Ou encore «Là où C’était, Je dois devenir » ?

Il y aura toujours du flou
Dans cette traduction
Un reste non-traduit
Mais c’est intéressant
Car cette affirmation représente bien
Le côté incernable de l’inconscient

Là où cet homme est né, à Saïgon, quelque chose est advenu
Ou doit encore advenir ?
Et du coup
Devenir analyste
Parce que l’on entend
Le murmure du ça de l’Autre
Avant même que le Je soit là

MaiTrungThu5

Illustration Mai-Thu

Poubliez-moi

« Mon médecin m’avait dit d’allaiter sans me donner le choix. Vous savez, à l’époque, c’était en 1954, on ne nous demandait pas notre avis. Mais moi, il se trouve que j’avais un solex et il faisait très froid. Et un jour je suis rentrée en solex et j’avais les seins comme ça (elle fait le geste d’une poitrine énorme). Et puis j’avais un mal. Mais un mal… Alors mon mari a fait venir le médecin, il a dit que j’avais ce truc, je sais plus trop quoi, la lymphangite, je ne sais même pas si ça existe encore. Et le médecin a dit « il faut allaiter Madame ! » et il m’a collé mon bébé directement sur le sein et là je peux vous dire que j’ai eu un de ces mal. Mais alors… Et bien pour mes deux autres enfants, je n’ai pas voulu allaiter, ça non. Hors de question, plus jamais on me la referait celle-là. »

Historiette du jour
Récoltée in the street
Ou plutôt offerte
Par cette vieille dame
Qui s’accroche d’un coup
A notre regard
Et nous raconte subitement
Une parcelle de sa vie

L’analyste est-il une sorte de poubelle de rue ?
Poubelle du dire bien sûr…
Question qui nous traverse alors l’esprit
Lorsqu’elle agrippe notre bras
Pour dire
Raconter
Alors que certains thérapeutes
Collectionnent les récits
Comme des trésors
Le trésor du signifiant
Comme le precious de Gollum
Ne s’agirait-il pas plutôt
Pour l’analyste
D’être celui qui récolte les déchets
Des autres, déchets du dire
L’analyste, une forme d’éboueur ?

Car il y avait quelque chose de ça
Dans ce dire déballé dans la rue
Par cette dame
Comme une urgence à parler
Une urgence à se débarrasser
Une urgence ou plutôt un besoin
De répéter
Répéter ce dire qui obsède
Cette histoire qui ronge
Qui marque
La prononcer pour l’oublier un peu
Ou maybe l’oublier pour toujours
La prononcer pour être entendue
Soulagée
Allégée
Vidée
Avoir jeté sur l’Autre quelque chose
L’espace d’un instant
L’instant analytique

Et pour le tout petit enfant
C’est finalement la même chose
C’est comme s’il pouvait dire
A l’analyste
Ce qui d’habitude finit à la poubelle
Poubelle ou refouloir
De sa psyché

C’est ce qui nous a aussi traversé l’esprit
Ces dernières semaines
Lorsqu’un petit garçon de près de 2 ans
Nous a conviée à une conversation
Il a touché notre ventre
En demandant « bébé ? »
Et puis il a touché notre bouche en répétant « bébé ? »
Nous faisant ainsi
État de ce qu’il avait déduit tout seul
De cette mère mangeuse d’enfants
Celle qui mange les bébés pour les avoir
Dans son ventre
Théorie sexuelle plus qu’infantile
Théorie sexuelle du babil
Alors nous avons discuté
Avec lui
De comment on fait vraiment les bébés
De comment ils font pour arriver
Dans le ventre de maman
Et ensuite
Tout allait mieux

« L’analyste – au moins ai-je essayé de faire qu’il y ait des analystes de cet acabit- est quelqu’un qui réalise – le pire est qu’il faut qu’il le réalise lui-même – que ce dont il s’agit dans l’effet de toute culture, au fond du fond du tourbillon, je veux dire ce qui fait cause- eh bien, c’est un déchet. Tout le monde ne s’en aperçoit pas, mais seul a le droit de s’autoriser d’être vraiment un analyste celui qui s’en est aperçu. Être un déchet est ce à quoi aspire sans le savoir quiconque est un être parlant »

C’est Lacan qui parle
Dans Le phénomène Lacanien
Et qui avance donc que le déchet
C’est l’objet a
Ce qui fait tourner le monde
Mais c’est aussi l’analyste
Tout le monde voudrait inconsciemment
Être un déchet
Et l’analyste serait celui qui l’est ?

« Il faut qu’il soit bien assuré dans sa position de déchet pour pouvoir inviter, inciter, l’analysant, comme je l’appelle puisque c’est lui qui fait le travail, à ne pas se croire plus que, lui, il ne se croit, l’analyste. Il se met à la disposition de l’analysant au titre de dernier des derniers. »-

Lacan again
Persiste donc à dire
Qu’il s’agit pour le praticien
D’être un être à jeter
Le « dernier des derniers »
Celui que l’on rencontre au bout du monde
Au bout de tout
Et voilà pourquoi selon lui
To become analyst
Signifie aussi être celui qui
« prend ce risque, ce risque fou, enfin, de devenir ce qu’est cet objet, ce qu’est cet objet en tant qui ne représente en fin de compte rien d’autre qu’un certain nombre d’énigmes polarisées, celles qui sont, pour ceux qui parlent, celles qui se présentifient dans ces grandes fonctions qui ne sont d’ailleurs pas sans être profondément liées au corps, à savoir le sein nourricier, à savoir le déchet, le rejet, la merde pour l’appeler par son nom, ou encore ces choses qui, pour avoir un aspect plus noble, sont strictement du même niveau, je veux dire le regard et la voix »

Il s’agit ici d’un extrait
D’un discours prononcé à la Grande Motte
A découvrir ici

Mais pourquoi basculer de l’analyste-poubelle
A l’analyste-déchet ?
Analyste contenant l’ordure
Ou analyste étant lui-même une ordure ?

S’il apparaît en fin de cure
Que l’analyste est bien l’objet @
L’objet à jeter
La merde (mère-de) qui fait tourner le monde
L’enjeu est peut-être ici
De ne pas totalement céder
A cette rhétorique du choir
Malgré sa partielle véracité
Car du déchet à déféquer
(Qui défèque qui ?)
Il n’y a qu’un pas
Et nombre d’analystes
Se perdent finalement dans cette fascination
Ordurière
Ou deviennent même du coups de véritables ordures
Fascinés peut-être
Comme l’était l’Homme aux rats de Freud
A l’écoute de cette histoire de rats
Le rat qui traîne dans les ordures
Amusés peut-être
Comme ces enfants qui rient
En cascade
En entendant le signifiant « caca »

Il nous semble qu’un jour
Michel Allègre nous avait soufflé cette idée
Qu’il ne fallait pas se perdre, s’oublier
Dans la mythique chute
Ou la mystique déchèterie des analystes
Se réjouissant presque d’être
Des déchets
Des ordures d’analystes…

Car plus qu’un déchet
Que finalement on ne peut incarner que parce que l’Autre
Décide que l’analyste est tel
Il s’agit plutôt avant tout
D’incarner un trou pour le dire
D’être un rien à qui l’on dit tout
Comme une poubelle dans la rue
On ne la voit que si on veut y jeter quelque chose
Sinon, elle passe inaperçue
Cette dame nous voit parce qu’il y a quelque chose
Qu’elle veut jeter
Idem cet enfant peut-être confie-t-il sa théorie
Juste parce qu’il perçoit
Ce creux, le creux de l’analyste
Parfois un miroir

L’analyste
Comme une poubelle vide qui répondrait
Parfois en écho
Parfois rien
Et parfois tout autre chose
Étonnant, non ?

Tony+CRAGG+Palette+1985

 

Illustration Tony Cragg, Palette

«Fantasme/Trauma : liens, distinction, confusion», Patrick Landman

Conférence de Patrick Landman, pédopsychiatre, psychanalyste, Président de Stop DSM

Espace analytique, Toulouse, 17 juin 2017

(Prise de notes, ce que j’ai pu/su/voulu saisir de son discours ce jour-là)

«Je vais vous parler aujourd’hui de la question du trauma psychique et de ses liens, de son rapport problématique avec le fantasme…

Un sujet que connaît très bien notamment Gisèle Chaboudez et qu’elle aborde dans son équation des rêves.

Lacan a lui consacré une année, un séminaire à ce qu’il appelait la logique du fantasme. Le fantasme était jusqu’ici relié à l’imaginaire, au narratif. Et Lacan lui a associé le fantasme avec la logique, il a voulu en quelque sorte « logifié » le fantasme.

Et donc le trauma psychique, pour en revenir à ce point précis, est une notion extrêmement complexe mais dont on étend de plus en plus l’usage, pour atteindre finalement une notion floue.

Je vais partir du grec. Trauma veut dire en fait blessure. Cela laisse entendre qu’un organe est blessé.

En partant de ça, le traumatisme psychique serait donc une métaphore.

Même s’il n’est pas impossible que la neurobiologie découvre un jour des marqueurs biologiques corrélés à des traumatismes psychiques.

Sur les animaux de laboratoire, on détecte par exemple des niveaux d’ocytocine trop élevés sur des animaux ayant vécu des traumatismes, et la particularité et que cela se transmet souvent à leur descendance ! Donc les traumas laissent bien des traces dans le cerveau, même si tout ceci reste encore hasardeux pour une application à l’homme.

En fait si on maltraite un enfant, il y a probablement des traces cérébrales, mais l’enfant n’est pas de ce fait «malade».

S’il y a une rupture d’étayage, une incohérence éducative grave, c’est à l’origine d’un trauma psychique.
Des signes ne nous disent pas que le cerveau est malade mais par contre que cela laisse des traces. Cela reste une psychiatrie probabiliste, par l’imagerie, on peut juste dire « cet enfant n’a pas un niveau normal de ça »…

Alors quand il y a un trauma avec une agression sexuelle ou physique, que se passe-t-il ?

Hier j’ai par exemple reçu un type victime de tentative d’assassinat. Une véritable tentative, hein, comme dans des films. Il a couru dans la rue, il se trouve qu’il est assez sportif et il a été blessé. Mais il a réussi à courir après les agresseurs quand il a compris que leurs chargeurs étaient vides.

Donc cet homme est traumatisé, il ne veut plus rentrer chez lui, a des cauchemars des moments de dissociation avec la réalité.
Et bien l’imagerie cérébrale n’a rien révélé, mais il n’est pas impossible qu’un jour, on voit des anomalies, même transitoires.
Ce n’est cependant pas l’imagerie cérébrale qui va le soigner, il a envie de parler.

Alors un traumatisme cela implique toujours l’organisme du sujet. Car cela atteint le corps de façon plus ou moins directe. On a des visions horribles, des sensations auditives ou des odeurs insupportables.

J’ai reçu une dame victime des attentats dans le RER à Paris. Elle était dans le wagon d’à côté. Les odeurs, la panique, le sang, des organes mutilés, éparpillés. Tout ça, ça touche le corps, même si son corps à elle est resté « intact »

C’est la somatisation qui fixent le trauma.

Il n’est pas impossible que NKM, lorsqu’elle s’est évanouie, cela a été une réaction de son organisme alors que son corps n’a pas été touché.

Donc on voit bien qu’il y a des réactions neuro-végétatives diverses, conversion, somatisation, qui peuvent se fixer et durer des années. Ce qui est vraiment un problème notamment pour les accidents du travail.

Il peut y avoir des sensations d’angoisse, d’oppression, de peur.

Même si l’agression n’est que verbale.

Mais malgré tout cela, le traumatisme psychique reste une métaphore, car il y a un déplacement sur un autre scène que le plan médical si l’on veut mettre en place ce qu’on appelle le «recovery», je prends le terme anglais.

D’un point de vue de la définition du trauma, on s’aperçoit qu’il s’agit d’une réadaptation de la définition somatique

Ainsi le trauma est «la transmission d’un choc mécanique exercé par un agent physique extérieur sur une partie du corps et y provoquant une blessure ou une contusion»

Et le traumatisme psychique est lui «la transmission d’un choc psychique exercé par des agents psychiques et provoquant des désordres psychiques».

Je vais maintenant vous parler de la question de l’évolution de la notion de traumatisme sur le plan historique.

Pendant très longtemps, la question du traumatisme psychique a été niée. On pensait que les gens étaient des simulateurs.

J’ai 66 ans et j’ai encore connu ça à l’hôpital. C’était la sinistrose, couplée à une forme de racisme. On disait qu’un travailleur maghrébin ne se remettait pas d’un accident pour toucher des indemnités

Il y avait une suspicion sur la clinique des névroses traumatiques, on soupçonnait l’intérêt du malade…

La Première Guerre mondiale va faire évoluer les choses. On passe du soupçon de la simulation… au soupçon de lâcheté ! Ce que je vous dis là rappelle un peu l’hystérique, quand même, non ?

Donc désormais la simulation est assimilée à une désertion, susceptible de miner le moral des troupes. La névrose de guerre, ce témoignage de l’horreur, n’a pas sa place car cela remet en question le fonctionnement et le moral des troupes.

Ceci aboutit à la brutalisation thérapeutique, avec des électrochocs.

En passant, je signale que Freud a refusé d’accorder à des névrosés d’être exemptés. Et ce parce qu’il avait sa théorie des bénéfices secondaires, qui dit que les bénéfices inconscients de la maladie sont supérieurs à l’envie de guérir.

Ce point est essentiel mais rappelons qu’il s’agit d’avantages inconscients. La personne ignore le bénéfice secondaire. Les bénéfices secondaires n’ont donc rien à voir avec la compensation ni le bénéfice directe.

Vous savez que durant le procès de Wagner, Freud a travaillé comme expert. Je ne vais pas revenir là-dessus.

Pour la psychanalyste, ce sont au final quatre disciples de Freud qui se sont particulièrement intéressés au trauma.

Karl Abraham, Ferenczi, O. Ranck et Victor Tausk.

La théorie moderne du psychotraumatisme est inspirée du travail de ces quatre psychanalystes.

Et jusqu’au début des années 80, rien ne change.

Lacan, lorsqu’il vit en Grande-Bretagne pendant 3 mois, s’enthousiasme un peu sur le traitement psychiatrique britannique, mais il se trompe.

Et c’est là qu’arrive le DSM3, dans lequel apparait le «post traumatic stress disorder», PTSD, le syndrome de stress post-traumatique, après des années de réflexions, discussions, arbitrage.

Le DSM3 précise que la personne qui a fait l’expérience d’un événement stressant est donc quelqu’un de normal qui réagit normalement.

Et ça, c’est une rupture épistémologique car avant on pensait que le traumatisme ne concernait que les gens faibles, on les soupçonnait de lâcheté.

Or là, au contraire, on part de quelqu’un de normal, qui n’existe pas d’ailleurs, qui est statistique mais auquel se réfère toujours la psychiatrie. Alors que la psychanalyse, elle, ne s’intéresse pas à l’homme normal. Elle s’intéresse juste à comment chaque sujet s’organise autour de son désir.

Donc cette psychiatrie probabiliste, elle énumère les symptômes

– souvenirs envahissants avec des flashbacks

– évitement de la scène ou des choses liées au trauma

– Emoussement affectif

– Hypervigilance, réactions exagérées, etc etc

Et ce tableau doit durer plus de six mois pour devenir un PTSD.

Vous voyez donc que n’importe quel individu normal peut en souffrir !

On n’est plus dans le soupçon. A partir de 1980, tout le monde est exposé à la même chose. Il n’y a pas besoin d’aller chercher une éventuelle vulnérabilité constitutive. Et il n’y a plus aussi la question des bénéfices secondaires. On n’a pas de doute sur la sincérité du traumatisme.

Une nouvelle ère commence.

Alors les psychanalystes se sont trouvés un peu en porte-à-faux dans cette affaire. Car Freud avait une théorie du traumatique différente.

Il s’était aperçu que beaucoup de ses patientes se disaient abusées par un parent, le plus souvent le père. C’était d’une telle fréquence que cela ne lui avait pas paru crédible et il avait eu un soupçon par rapport à sa théorie. Ça ne tenait plus si tout le monde avait eu ça.

C’est là qu’est née génialement la théorie du fantasme.

Il a abandonné la neurotica mais ensuite le traumatisme, il l’a un peu laissé tomber et c’est Ferenczi qui a cherché, en sachant que, chez lui, cette recherche était associée à un désir de guérir.

Donc dans les années 80, l’ère du crédit, on a accusé les psychanalystes d’être les agents du soupçon de narration sur la réalité.

Quand les gens vous parlent, vous soupçonnez que c’est fantasmatique et pas réel. Cela a eu un impact très négatif pour la psychanalyse, notamment aux USA.

Qui a promu le plus cette affaire ? Les mouvements féministes qui ont accusé des psys d’avoir confondu de vrais viols avec des fantasmes.

Pourquoi ? Parce que le fantasme c’est tout ce qui est en rapport avec la sexualité.

Ensuite, il y a aussi eu la lutte contre la pédophilie.
Un article de Charles Melman a fait notamment scandale. Il y avait dit que l’enfant abusé dans certains cas n’y était pas pour rien (mais il ne l’avait pas dit comme ça bien sûr). J’ai lu l’article, il n’est absolument pas scandaleux mais il a été pris comme une atteinte à la dignité des victimes.

Le sujet est ici compliqué. Comment rétablir la réalité du fantasme et la réalité des faits?

Moi, dans ma pratique, on m’a déjà demandé d’attester de la réalité d’un abus sexuel. J’avais dit qu’il y avait des signes (des dessins, des signifiants, des éléments ressortis dans le psychodrame) mais j’ai précisé qu’il était impossible de le dire à 100%.

Je me souviens ainsi d’une enfant au CMPP qui avait raconté à sa maîtresse qu’un soir d’orage son père l’avait mise dans son lit, pour la rassurer. C’était tombé dans l’oreille d’une assistance sociale, le divorce était conflictuel, et le mari a été arrêté avec une prise de mesures démesurées, alors qu’il a été ensuite complètement blanchi de cette affaire.

Donc on voit bien que c’est une autre ère du soupçon désormais, on suspecte en général le père, car le sexe mâle est le sexe faible au regard de la perversion comme disait Lacan.

Certains avocats en ont profité pour éliminer le père.

Un collègue, qui avait bossé vingt ans dans un institut, s’est vu accusé d’attouchements par deux familles. Il a été menotté, placé en garde à vue puis en résidence surveillée. Il s’avère que c’était un complot imaginé par les familles pour toucher de l’argent. Un enfant a craqué et a tout avoué. Le collègue est ensuite revenu travailler mais il a demandé à ce que des caméras-vidéos soient installées dans son bureau et ensuite dans tout l’établissement.

Donc cela pose des problèmes de soupçons aussi.On voit bien que là non plus, on n’arrive pas à s’en débarrasser. Désormais, c’est le praticien avec l’enfant qui est soupçonné.

J’ai donc parlé de l’apport du PTSD mais on voit aussi les problèmes qu’il entraîne… D’abord on est dans une conception neuro-physiologique qui marque un tournant résolument biologique de la psychiatrie. Avec une envie de se débarrasser du terme de névrose qui appartient à la psychanalyse. La notion de stress n’est pas du tout psychanalytique.

On passe dans quelque chose qui étudie le comportement, la mesure, l’intensité.

D’ailleurs il y a plusieurs types de stress. Le stress adaptatif… considéré comme normal.

Ceci me fait soudainement penser à autre chose dont je n’ai pas parlé alors je vais en parler maintenant pour ne pas oublier c’est cette idée du traumatisme positif, c’est une pensée nouvelle ça, et liée à la psychanalyste.

J’ai un exemple : un patient qui me dit qu’il a un souvenir très fort. «J’étais en vacances dans le Sud, j’avais 7 ans, dans un village provençale, toutes les fenêtres étaient ouvertes, on marchait pieds nus, il y avait les platanes, la pétanque. J’étais dans un café, mes parents discutaient, une voiture arrive et se gare et en sort une famille hollandaise ou suédoise. Du Nord. Ils s’installent, ils sympathisent entre parents». Cette famille, ils étaient trois, papa, maman et une petite fille. Et ils vont ensuite passer plusieurs jours avec ces gens, lui avec cette petite fille à qui il donnait la main mais avec laquelle il ne pouvait absolument pas parler à cause de la langue. Et pour lui, c’est la plus belle histoire d’amour de sa vie.

Et depuis, il a des flashs, il la cherche dans la rue, c’est pour lui comme une situation traumatique sauf qu’il dit « je n’ai jamais retrouvé ça ». C’est un traumatisme positif.

Comme le violoniste Menuhin qui est mort désormais. Il disait « avant la puberté j’avais un son que je n’ai jamais retrouvé après ».

Le trauma positif peut donc exister avant la reprise de la sexualité. C’est un objet perdu et qu’on ne retrouve pas, comme la note bleue. Quelque chose qu’on a vécu.  Et ça, il n’y a que la psychanalyse qui amène cette idée-là.

J’en reviens au stress normal ou pathologique.
Cela dépend donc de l’intensité, de la durée, de l’évolution.
Parfois, il est accompagné d’une angoisse très importante.

J’ai justement soigné un type qui voulait se débarrasser de son angoisse après avoir vu un comportementaliste, ce qui n’avait pas marché. Au bout de quelques mois, il s’avère qu’il n’est pas angoissé. Alors j’étais content, quelque part, mais le type n’était pas content. Il me dit « je commence à déprimer, mon angoisse me manque ». J’en parle à Clavreul en contrôle. Il me dit « et bien oui, c’est parfois leur objet d’amour, l’angoisse »

Donc pour en revenir au stress.

Il y a le stress adaptatif, considéré comme normal. Le stress positif, comme quelqu’un travaillant beaucoup et qui se sert du stress. Et le stress dépassé. Ne serait traumatique que le stress dépassé.

Mais un autre problème de cette notion de syndrome, c’est aussi la non distinction entre la peur et l’angoisse. Même si parfois, les deux viennent ensemble. Si vous rencontrez un lion, vous avez peur. Comme disait Lacan, il vaut mieux avoir la phobie des lions que des chiens, parce que les lions vous n’en rencontrez pas tous les jours…

Dans des situations de peur, on n’a pas le temps de s’angoisser. Et c’est d’ailleurs pour cela qu’il y a parfois trauma ou névrose traumatique.

Ma femme, qui est psychiatre et psychanalyste, reçoit une dame qui, pendant les attentats de Paris, était attablée à un café, les terroristes ont tiré dans ce bar. Il se trouve qu’elle avait fumé trois joints. Elle n’a pas compris ce qui se passait. Son compagnon l’a plaquée au sol et il est mort. Sur le moment, elle n’a rien compris. Et quand elle s’est réveillée de son état, elle n’avait pas eu le temps d’avoir peur. Et surtout elle disait « je n’ai pas eu le temps de m’angoisser ».

Ce qui veut dire que l’angoisse protège un peu contre le trauma.

J’ai moi eu une patiente qui était aussi à l’intérieur d’un café. Et ce qui provoquait chez elle une souffrance intolérable, ce n’est pas la représentation du sang, des cadavres. C’est la sonnerie des téléphones portables. Qui sonnaient dans le vide parce que les personnes étaient mortes, blessées ou tellement choquées qu’elles ne répondaient pas. Cela, elle avait fixé là-dessus, une fixation traumatique. Et le mot qui revenait dans sa bouche, c’était « abonnés absents »

Donc pour la peur, le danger est identifié.
L’angoisse, il y a l’anticipation d’un danger alors que l’on est dans l’attente.
L’effroi, la frayeur, c’est une peur intense liée à la surprise face à un danger soudain.

Quand on voit à la télé même en direct quelque chose de traumatique, on n’est pas forcément traumatisé. J’ai vu un meurtre en direct à la télé, j’étais en famille à New York, et à la télé ils avaient diffusé la mort de l’assassin de Kennedy. Ça ne m’a pas traumatisé parce que selon moi la dimension du fantasme existe face à la télé. On n’est pas impliqué directement.
Cet écran permet que la moulinette du fantasme se mette en route. Et cela a une fonction de protection du sujet contre l’effroi, la frayeur.

Cette dimension de l’angoisse et du fantasme est très importante. En ne se focalisant que sur le stress et ses relations biologiques, cela fait que stress et angoisse reviennent sur le même plan. En faisant cela, on met à l’écart la réalité subjective, on reste juste dans le comportement observable.

Je vais parler maintenant de la question de la victime.

Il est difficile de faire la distinction entre fantasme et réalité. Mais il n’est pas sûr n’ont plus que quelqu’un qui est enfermé dans le statut de victime va parler, il va peut-être être coincé dans ce statut.

A une époque, j’ai accepté que viennent me voir des personnes sous injonction thérapeutique, qui sortaient de prison. Ce n’est pas marrant, je l’ai fait 4 ou 5 fois, puis j’ai arrêté. C’était le plus souvent des pédophiles. Trois d’entre eux ont continué à venir me voir.

Un jour, alors que je reçois une type depuis des semaines qui est aussi suivi dans un groupe comportementaliste thérapeutique, il arrive et me dit : « je n’irai plus dans ce groupe, j’emmerde le juge ». Je lui demande de m’expliquer pourquoi, j’insiste et il finit par me dire : « pour la énième fois il a fallu que je raconte ce qui c’était passé avec le jeune. Et le psychiatre m’a dit non, ce n’est pas un jeune, c’est un enfant ».

Voyez ici l’importance du signifiant. La victime doit être reconnue comme telle. Avec « le jeune », ce patient se dissimulait derrière ce terme.

Il faut une reconnaissance du statut de victime. C’est quand on ne le reconnaît pas qu’on prend le langage de l’agresseur.

En tant que psychanalyste, il faut être particulièrement vigilant dans cette reconnaissance mais cette reconnaissance peut être ambiguë.

Car ce syndrome de stress post-traumatique, il est aussi apparu parce les vétérans du Vietnam voulaient être reconnus. Les États-Unis ont fait des crimes de guerre, ils avaient mauvaise conscience. En donnant cette reconnaissance aux vétérans, cela a favorisé l’oubli des victimes de la guerre. On noie le poisson avec ça. Cela permettait aux Américains de se laver de ces crimes de guerre…

Alors parfois on nous dit que le statut de victime est trop reconnu et même valorisé. Moi, je n’ai pas de chiffres, pas de réponse sur ça.

Mais j’ai un exemple caricatural. Celui d’un patient qui va chercher quelqu’un à la gare, et le train a deux heures de retard car un animal a traversé les voies. Il y a eu un accident, une personne a été un peu commotionnée. Comme lui il attendait sa cousine, il s’est retrouvé dans un groupe de parole alors qu’il n’avait rien à foutre là-dedans. C’est très caricatural mais ça ne résout pas la question.

N’empêche que le PTSD, c’est du pipeau !

Au Japon, ils n’en veulent pas.

Je vais prendre un exemple emprunté à Mikkel Borch-Jacobsen à propos des Indiens Quechuas. Ils ont un truc qu’ils appellent « susto » (c’est peur en espagnol, précise Adrian Vodovosoff). Le susto, c’est une maladie provoquée par la foudre, la vue d’un taureau, d’un serpent ou encore des ruines incas… Il y a une liste très précise. Et cette maladie se caractérise par des cauchemars, de la fatigue, des angoisses. Comme un PTSD. Or cela ne colle pas avec la vision occidentale : qui pourrait réagir comme ça à la vue des ruines du Machu Picchu ?
Donc «le sujet semble éprouver un trauma psychique que dans la mesure où l’événement rencontré fait partie de la liste des événements considérés culturellement dans sa langue et dans ses signifiants comme susceptibles de provoquer un traumatisme» (citation de Mikkel Borch-Jacobsen)

Parmi les nombreux modèles psychanalytiques, il y a aussi la temporalité, la névrose traumatique étant une névrose d’après-coup. L’après-coup, c’est important. Pourquoi l’avoir abandonné avec cette vision ?

Et bien pour une raison juridique. En droit, il faut ce qu’on appelle une imputabilité. Si quelqu’un vous dit que deux ans après, il ressent quelque chose, c’est plus difficile à faire valoir juridiquement.

Il y a selon moi un intérêt juridique majeur à opter pour cette nouvelle temporalité sans après-coup du PTSD, à faire une debriefing immédiat, pour faire catharsis. »