Un rêve de licorne

« J’ai rêvé d’une licorne qui galopait dans la nuit »

Après plusieurs discussions, la petite fille de presque 4 ans
Se décide à confier
Ce qui se passe dans sa tête lorsqu’elle fait pipi au lit
Elle a d’abord beaucoup dénié
« Rien, je n’ai pensé à rien », avait-elle juré au départ
Dans un splendide sourire de dénégation
Amusée et incrédule, nous lui avions juste glissé
Que cela nous intéresserait si,  un jour, elle dessinait
Pour nous parler de ça
Car il se passait forcément quelque chose
Dans sa tête
« Jamais je ne ferai un dessin sur ça », avait-elle dit en riant
Encore plus fort

Mais suite à cette discussion
Elle nous a pourtant d’elle-même amené
Avec régularité
Une série de dessins
Où le pipi était là, dans ce jaune envahissant
Et même si elle aimait encore le dénier
Elle adorait que nous soyons « Kleinienne »
Et interprétions de façon freudienne
Ou pas
Il suffisait de lui dire
« Cela ressemble bien à un dessin de pipi »
Pour qu’elle rigole en secouant la tête

photo(2)

« Le principe de la psychanalyse avec les enfants qui veut qu’un dessin ne vaut que dans la série des dessins d’une cure s’applique à toute séquence d’images . C’est un principe d’iconologie structurelle que dégage Panofsky . Aucun tableau ne vaut que pris dans une série qui comprend la production muséale d’un peintre rapporté à l’histoire de l’art mais sans doute d’avantage aux matériaux de construction du tableau qui en général sont laissés dans les dessous comme les manuscrits des ouvrages de littérature »
souligne Michel Allègre

Voici donc le premier dessin de cette série
Où l’on retrouve la main
Le pipi en forme de cygne ou de bateau
Elle dit qu’elle ne sait pas
Que le pipi n’est pas là
Mais ensuite, après avoir associé librement
Elle confie soudainement
Ce rêve de la licorne, qu’elle relie avec le fait
De faire pipi au lit
Et dont l’énoncé tient dans une phrase
« J’ai rêvé d’une licorne qui galopait dans la nuit »

Quand nous lui proposons
D’associer sur ce rêve avec le pipi
Elle repart dans un éclat de rire
Nous lui glissons alors une équivoque
Lit-corne
« Comme une corne dans le lit »
En proposant l’image phallique
De la corne comme zizi
Et elle trouve ça absolument génial
Remarque-t-on
Et se lance dans une discussion
Très freudienne
Sur avoir une corne ou pas
« Les licornes et les chevaux ont-ils un zizi ou pas ? » – demande-t-elle
« Une zézette ou pas ? » « mais où alors ? »
etc etc

Et elle de ramener quelques jours après
Cet autre dessin
Qui n’a absolument rien à voir avec tout cette discussion
Assure-t-elle en rigolant

photo(3)
« C’est pourtant un monstre avec une corne de pipi », lui fait-on remarquer
Elle hurle de rire
Jure que c’est absolument faux
Et recommence à discuter
De quand elle fait pipi au lit
Et du fait qu’elle se demande
Si un jour, elle aura ou pas un zizi
Et d’ailleurs elle nous avoue
Qu’elle s’est demandé un soir
« ma zézette va peut-être pousser si je l’arrose comme une plante ? »

« L’hypothèse d’un même organe génital (viril) chez tous les êtres humains est la première des théories sexuelles infantiles notables et lourdes de conséquences »
Boussole freudienne, que l’on retrouve dans les Trois essais sur la Théorie sexuelle

La discussion et les éclaircissements
Amènent un dernier dessin
Où l’on voit le pipi contenu en une sorte
De porte d’un château fort
Une fleur aussi, qui a poussé

photo(4)

Il n’est pas dit qu’il n’y aura plus forcément d’énurésie
Mais en tout cas, le sexe, son sexe
Et devenu la porte de quelque chose
Une porte que l’on peut fermer
Il y a donc eu un véritable travail d’élaboration
Via le rêve et le dessin

Nous n’allons pas revenir
Sur tout le cheminement associatif de pensées
Généré par ce cas précis (castration, différence sexuelle, masturbation de l’enfant, théorie sexuelle infantile)
Et qui est forcément unique comme toujours
Tout en comportant des lignes de redondance
Mais disons que si nous repensons à cette enfant today
C’est suite à une discussion avec une collègue
Sur l’énurésie
Qui reste un motif de consultation encore fréquent

Cependant dans la littérature psychanalytique
Ce symptôme reste parfois « noyé » avec d’autres
Car il n’est qu’une part infime
Du tableau clinique
Et de fait
Même les analystes semblent parfois
Se contenter de constater la disparition de l’énurésie
Comme s’il s’agissait d’une sorte de « miracle »
Sur lequel ils ne savent pas vraiment
Comment ils ont fait effet
Ou bien la fin de l’énurésie intervient
Dans une sorte d’amélioration globale d’un tableau clinique

Ce constat n’a aucunement pour objet
De jeter la pierre aux analystes
Au contraire, nous-mêmes avons pu constater par expérience
Qu’une fois « la propreté », comme disent les Français
– avec tous les ravages que ce terme suppose
Donc qu’une fois la « propreté » acquise
Finalement, même le praticien refoule
C’est-à-dire oublie ce qui a été élaboré
Pour en arriver là
Ou alors peut-être préfère-t-il ne rien savoir
De ce qui a fait effet sur l’enfant
Car cela renvoie à du refoulé chez lui ?

Pourtant, il suffit de reprendre Freud
Pour se rappeler combien
Malgré son côté « classique »
Ce n’est pas un symptôme qu’il faut négliger
Ou en tout cas dont il faut s’abstenir de chercher à comprendre
Pourquoi il a évolué, disparu, ré-apparu

« la plupart des maladies attribuées à la vessie sont des troubles sexuels ; l’énurésie nocturne (…) correspond à une pollution »
souligne Freud again dans les Trois Essais

Melanie Klein dans « The Psycho-analisis of Children »
Estime pour sa part qu’uriner ainsi est
Une attaque sadique contre la mère
Dans laquelle elle voit le désir de
« destroy its mother’s body by devouring and wettting it »
Même s’il peut y parfois maybe parfois quelque chose de cet ordre
– dans les pulsions archaïques certainement
Nous remarquons plutôt cet autre détail cité par Klein
A savoir que pour Helen Deutsch
L’énurésie « is the expression of a feminine position in the boy and a masculine one in the girl »

C’est assez intéressant
Car cela renvoie aux interrogations sur le sexuel
De cette petite fille
Et que nous avons déjà constatées dans la clinique
En effet, un autre petit garçon du même âge
Urinait lui
Par peur de la castration, des dents de la mère
Ou d’un chien
Qui pourrait faire quelque chose de son zizi
Nous avait-il expliqué une fois encore par une série de dessins
Sur les serpents, les chiens et les zizis

Nous rapprochons maintenant tout ceci
Avec le dessin d’un autre enfant
Présenté par Françoise Dolto
Dans le cadre du texte « Le diable chez l’enfant »

DOLTO-3

Dolto explique :
« Voici le dessin d’un garçon de 9 ans présentant de l’énurésie, pour laquelle il vient chez moi. Son caractère non pathologique en apparence est toute douceur et toute sensibilité. Il est très « raisonnable », s’exprime comme un adulte, il est bien doué intellectuellement, on le dit paresseux, indifférent à son travail. Il est très calme. Il a de l’asthme chronique depuis l’enfance. Sa mimique est pauvre, son comportement guindé, très poli.
Son dessin est celui d’un monstre polychrome prodigieusement denté. Il a l’échine en dent de scie, le museau surmonté de trois cornes, l’oriflamme vert dont il est orné est le signe de la liberté que cet animal se permet dans un monde imaginaire créé par l’enfant dans les profondeurs de la terre. Ce monstre est gardien de richesses incommensurables. Remarquez la raideur des quatre pattes comparée à l’énergie soutenue et agressive que traduisent les dents de l’échine »

L’analogie proposée avec le diable
Nous intéresse assez peu finalement
Par contre, la thématique du feu sous-jacente
(la brûlure du sexuel)
Est intéressante
Et surtout
La raideur phallique, les dents dévorantes
Voilà des thèmes que nous avons souvent retrouvés
Dans la question du traitement clinique
Du pourquoi faire pipi au lit la nuit
Et pourquoi un jour plus qu’un autre
Être capable de renoncer à ce/se (dé)plaisir

Freud lui-même renvoie aux questionnements sexuels
Lorsqu’il évoque
Le premier rêve de Dora
Pour lequel il se livre à une véritable
Exploration de l’énurésie

« dans une maison ça brûle », raconta Dora, « mon père est debout devant mon lit et me réveille. Je m’habille rapidement. Maman veut encore sauver son coffret à bijoux, mais papa dit : je ne veux pas que mes deux enfants et moi nous brûlions à cause de ton coffret à bijoux. Nous descendons en hâte, et dès que je suis dehors je me réveille »

« il vaut la peine d’examiner en détail ce que signifie le fait de mouiller son lit dans la préhistoire des névrosés »
estime Freud dans « Fragment d’une analyse d’hystérie »

« mouiller ainsi son lit, à ma connaissance, n’a pas de cause plus vraisemblable que la masturbation, qui joue dans l’étiologie du trouble en général un rôle encore sous-estimé. D’après mon expérience, cette corrélation a toujours été fort bien connue des enfants eux-mêmes, et toutes les conséquences psychiques découlent de l’hypothèse qu’ils ne l’auraient jamais oubliée »

« mouillé » n’appartient pas seulement au fait de mouiller son lit, mais aussi à la sphère des pensées sexuelles de tentation qui se trouvent réprimées derrière ce contenu du rêve »
Finit par affirmer Freud

L’énurésie apparaît donc dans la cure
Comme quelque chose à explorer
Pour aborder la question sexuelle
La masturbation
La castration
Le désir (oedipien ou non)
Bref, ce n’est pas un détail…

Ce « point identitaire » du sujet
Est d’autant plus essentiel
Qu’il impactera ensuite peut-être plus qu’un autre point
Sur sa personnalité d’adulte

« Petite parenthèse : il n’est pas rien de rappeler l’analogie qu’on a faite de l’énurésie à l’ambition »
Remarque Lacan dans le séminaire 17
Et indeed
Il y a quelque chose de très ambitieux
Qui pourrait se dessiner
Dans la tête d’une petite fille rêvant chaque nuit
D’une licorne galopante…

Cette idée d’ambition
Semble renvoyer au texte de Freud
« Caractère et érotisme anal »

« Jusqu’à présent je ne connais que l’ambition démesurée et « brûlante » de ceux qui furent autrefois des énurétiques »
y affirme Freud

Parcourir ce texte est pour nous l’occasion
De constater combien Freud écoutait déjà lalangue
Et se basait sur le signifiant
Comme le prouve cette note de bas de page
Qui serait une vignette clinique
Rapportée par un patient

« je me permets ici d’insérer une observation que je dois à un patient très intelligent : « Une personne de ma connaissance qui a lu l’essai sur la Théorie de la sexualité, parlant du livre, l’admet complètement si ce n’est un seul passage ; bien que par ailleurs, naturellement, elle approuve et comprenne ce passage pour ce qui est du contenu, il lui a paru si grotesque et si comique qu’elle en est tombée assise et a ri pendant un quart d’heure. Ce passage est le suivant : « Un des meilleurs présages d’une bizarrerie de caractère ou d’une nervosité ultérieure est qu’un nourrisson se refuse obstinément à vider son intestin lorsqu’on l’a mis sur le pot, c’est-à-dire lorsque cela plaît à la personne chargée de s’occuper de lui, mais qu’il réserve cette fonction pour son propre bon plaisir. Naturellement, peu lui importe de salir son lit ; son seul souci est de ne pas laisser échapper le gain de plaisir supplémentaire lors de la défécation. » La représentation de ce nourrisson assis sur le pot et qui se demande s’il doit laisser se produire une telle limitation de son libre-arbitre personnel, qui en outre, se soucie de ne pas laisser échapper le gain de plaisir accompagnant la défécation a suscité chez mon ami une folle gaieté. — Quelque vingt minutes plus tard, pendant le goûter, il lance soudain, sans aucun préambule : « Tiens, en voyant devant moi le cacao, il me vient justement une idée que j’ai toujours eue étant enfant. Je me représentais alors toujours que j’étais le fabricant de cacao Van Houten (il prononçait Van Hauten), que je possédais un secret formidable pour la fabrication de ce cacao, et que tout le monde s’efforçait de m’arracher ce secret devant faire le bonheur du monde, secret que je gardais jalousement. Pourquoi je suis tombé justement sur Van Houten, je n’en sais rien. Vraisemblablement c’est sa réclame qui m’a le plus influencé. » En riant, et, à vrai dire, sans encore relier cela à une intention plut profonde, je pensai : Wann haut’n die Mutter ? (Quand les mères donnent-elles la fessée ?). Ce n’est qu’un moment plus tard que je m’aperçus que mon jeu de mots contenait, en fait, la clé de la totalité de ce souvenir d’enfance ayant émergé soudainement, souvenir que je saisis alors comme un exemple éclatant de fantasme-écran : ce fantasme, au moyen de la conservation de l’état de fait proprement dit (processus de la nutrition) et sur la base d’associations phonétiques (Kakao, Wann haut’n-) apaisait la conscience de culpabilité par une transmutation complète du contenu mnésique. (Translation d’arrière en avant, la nourriture dont on se défait devient la nourriture qu’on prend, le contenu honteux et qu’il faut cacher se transforme en secret devant faire le bonheur du monde.) Ce qui m’intéressa c’est la manière dont à la suite d’une défense, qui, certes, prenait la forme plus douce d’une protestation formelle, le sujet fut involontairement atteint, un quart d’heure plus tard, par la preuve la plus décisive, fournie par son propre inconscient. »

De Van Houten
A Wann haut’n
Freud prouve ici
Sa conscience
Des glissements équivoques
Fruits de nombreux jeux de l’enfance
Et qui glisseront encore chez le sujet jusqu’à l’âge adulte
Comme cette « lit-corne »
Devenue « corne-de-lit »
Ou la petite fille aurait aussi pu entendre
« Corps nœud de lit » d’ailleurs

Le dessin est quant à lui
Aussi équivoque que lalangue
Il faut le recevoir comme un rêve
Comme une marque de l’inconscient
Qui dit tout et son contraire
Voir là-dessus le texte très éclairant de Freud : « Des sens opposés dans les mots primitifs »

« Rien, je n’ai pensé à rien »
C’est pourtant ce qu’avait dit au départ cette petite fille
C’est aussi ce qu’avait laissé entendre Dora à Freud
Mais l’analyste est un chercheur d’infini
La poétisation du réel
N’advenant que par le dire
Ou le dessin maybe…

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Illustration François Rouan, Trotteuses X

Ce qui sait crie

« Je crois que la question qui se pose au fond
C’est ce qui s’écrit dans le cancer
Qu’est-ce qui s’écrit ?
Et c’est ce « s' » qui pose question »

Moment de débat atour du livre
« Gratter le mur : écritures et réel du cancer »
Écrit par le psychologue et psychanalyste Nicolas Bendrihen
Et présenté le 11 mars dans une librairie toulousaine
Et notre oreille d’entendre
Lors de cette intervention d’une analyste
Qu’est-ce qui sait crie
Et donc « ce qui sait crie »

Alors oui
Qu’est-ce qui sait ? Et qu’est-ce qui crie dans le cancer ?

Nous n’avions pas lu cet ouvrage
Avant de nous rendre à cette présentation
Nous avons saisi une fois sur place
Que le livre portait uniquement
Sur les personnes atteintes d’un cancer
Et qui écrivent
Pourquoi écrivent-elles ? Qu’écrivent-elles ?
Et pourquoi d’autres personnes malades n’écrivent pas ?
L’auteur s’est questionné sur la motivation de ces gens
Pour en déduire qu’il y avait à chaque fois
Une histoire unique

« pour eux, l’enjeu est de remettre en circulation les signifiants du cancer »
« on ne sait jamais quel est le signifiant qui va pétrifier le patient lors de l’annonce de la maladie »
« c’est finalement une clinique du un par un »
a notamment souligné Nicolas Bendrihen
Alors que durant ce débat
Le cancer a été présenté
« Comme un réveil traumatique, un mauvais réveil »

Lors de cette discussion
Le cancer du psychanalyste Serge André
A été brièvement évoqué
Ce psychanalyste
Atteint d’un cancer a été guéri « miraculeusement » par l’écrit
Puis finalement malade à nouveau et depuis décédé
Il a raconté son histoire peu banale
Dans ce texte disponible ici : http://www.litt-and-co.org/compagnie/POSTFACE.pdf

Mais étonnamment, lors du débat toulousain
Le cas de Freud n’a par contre pas été évoqué
Et nous nous sommes demandé en sortant
S’il n’y avait pas finalement une certaine frilosité
A évoquer le cancer du fondateur de l’analyse
Puisque au fond
La question sous-jacente à toute cette histoire
Est peut-être celle-là
La question de l’impact du sujet sur le réel du corps
Sur « ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire »
Et donc pour un analyste
Il s’agit forcément
De se demander
Si on peut tout « expliquer » par la psyché
Comme le suggère Freud
Avec insistance dans sa Psychopathologie de la vie quotidienne ?

Cette psyché ou plutôt cet inconscient
Qui vous fait perdre votre voiture dans un parking
Vous fait oublier un prénom
Vous fait vous tromper d’adresse
Être renversé par une voiture même
Pourrait-il aussi parfois
Vous ramener un vieux cancer ?
Question glaçante, isn’t it ?

Nous reparcourons
L’histoire de la maladie de Freud
Exposée notamment dans cet article d’El Mundo
http://www.elmundo.es/elmundosalud/2012/06/18/oncologia/1340041172.html
A 62 ans, Freud découvre son cancer du palais qui va ensuite infiltrer
Le maxillaire supérieur gauche
Il y voit un lien avec sa relation à sa fille Anna – et au tabac
La torture des traitements commence à 67 ans
Avec un total de 33 opérations
Majoritairement menées uniquement sous une anesthésie locale (!)
Il souffre beaucoup, pour parler, manger,
Se plaint de ne pas pouvoir faire entrer un cigare entre ses dents
Et utilise pour ouvrir sa bouche une pince à linge

En mars 1939, il évoque dans une lettre à Arnold Zweig
Le réveil « de mon cher vieux cancer »
Preuve donc que, comme les personnes évoquées par Nicolas Bendrihen,
Freud avait fini par entretenir une sorte de « relation »
Avec cette maladie
Et dans laquelle l’écriture justement
Était quelque part embarquée
Si l’on en croit ce rapport très particulier
De l’écriture dans la souffrance
Que semblait avoir Freud

Lettre à Fliess
« Mon style a malheureusement été défectueux parce que, physiquement, j’allais trop bien. Pour bien écrire, il faut que je me sente un peu souffrant, mais parlons maintenant d’autre chose »

Lettre à Ferenczi
« Je me sens physiquement très bien, me débrouille très bien avec mon appendice et, pour cette raison, ne travaille pas du tout. Je sais, depuis longtemps, que je ne peux travailler avec application quand je suis en très bonne santé, que j’ai besoin de quelque malaise dont il me faut m’arracher »

C’est Jean-Pierre Kamieniak
Qui met le doigt sur ce rapport tortueux
Entre écriture et souffrance
Dans un article à lire ici : https://www.cairn.info/revue-le-coq-heron-2004-2-page-129.htm

Mais revenons-en
A la question psycho//somatique que pose finalement le cancer
En rappelant que Lacan lui-même
A comparé justement la parole
A une forme de cancer :

«La parole est un parasite. La parole est un placage. La parole est la forme de cancer dont l’être humain est affligé. Pourquoi est-ce qu’un homme dit normal ne s’en aperçoit pas ? Il y en a qui vont jusqu’à le sentir (…).»

Cette parole
Ce langage tuméfié
Pourraient-ils être à l’origine
De la souffrance du corps
D’une forme d’échec ou de détérioration du biologique ?

Nous lisons cet article éclairant
De Patrick Valas
« La psychosomatique, un fétiche pour les ignorants »
http://www.valas.fr/La-psychosomatique-Un-fetiche-pour-les-ignorants,012
Dans lequel il affirme :
« Ce n’est pas à la psychanalyse, qui n’en a pas les moyens, de démontrer par quels circuits neurophysiologiques le signifiant peut affecter le corps. Mais c’est un fait indiscutable qu’elle peut observer dans la pratique »

Si Patrick Valas récuse comme nous
Ce corps-machine hyper-biologisé
Vendu par le concessionnaire capitaliste
Il ne manque pas cependant de rappeler
Ce principe élémentaire :

« en cas de lésions corporelles il faut toujours s’assurer du discours médical, avant, pendant et après toute entreprise psychothérapeutique »

Patrick Valas donne ensuite sa lecture de la psychosomatique
Défendue par Lacan
Qui se serait appuyée
Sur une interprétation différente de l’expérience
De Pavlov (!)
Aboutissant à la conclusion que :

« le désir insistant de l’Autre peut induire une lésion corporelle, quand un besoin fondamental du corps est dérangé, alors que le sujet ne peut plus se défendre contre l’injonction de l’Autre. La métaphore subjective est alors en échec. Tel est le schéma fondamental de la conception lacanienne des phénomènes psychosomatiques. On peut l’illustrer d’un exemple courant : Celui de l’adulte éducateur qui, à trop insister sur la « propreté », peut induire des manifestations lésionnelles sur le corps de l’enfant qui ne peut pas dire non à des impératifs surmoïques auxquels il ne comprend rien »
explique Patrick Valas

Voilà pourquoi selon Valas
« Alors que le symptôme névrotique a un sens, c’est un message qui a valeur de vérité concernant le désir et la jouissance du sujet, la lésion psychosomatique est par contre située en dehors des constructions névrotiques, au-delà de la subjectivité, elle se produit sur un corps conditionné et sans défense (son homéostasie étant débordée), elle n’a pas de sens, même si elle comporte une jouissance spécifique (c’est-à-dire une souffrance). Une fois le mécanisme enclenché, il se répète en poussées périodiques, comme des pulsations de jouissance. La lésion est ainsi profondément enracinée dans l’imaginaire, au sens où c’est l’imaginaire qui donne consistance au réel du corps »

« la lésion psychosomatique serait une lésion corporelle peut être liée à une cause langagière qui désorganise un besoin fondamental du corps. C’est une véritable suggestion forcée, témoignant de ce qu’elle est subie et non pas subjectivée, c’est-à-dire prise dans la dialectique du désir. C’est pourquoi des sujets contraints, notamment dans les milieux carcéraux, en sont souvent atteints »

Cela nous rappelle
Cet enseignement selon lequel
Il faut savoir distinguer dans l’écoute
Le somatique, amené classiquement par le névrosé
Du psychosomatique, plus du penchant de la psychose, puisqu’il s’agit du corps qui parle
Dans un état libre, non fermé

« Ce n’est pas un symptôme (la lésion psychosomatique), qui est une formation de l’inconscient, comme un chiffrage de sens. Elle résulte plutôt d’un forçage du corps dont l’Autre jouit aux dépens du sujet. Elle consiste en l’émergence de l’Un de jouissance avant le Un du signifiant. Elle se manifeste donc en poussées successives comme un comptage de jouissance qui n’est pas répétition signifiante. La périodicité de ces poussées n’est pas sans rapport avec le comptage du temps réel parce qu’un corps cela vieillit »
Patrick Valas again

Le passage qui nous frappe particulièrement
Dans ce texte
Est ensuite cette présentation par Lacan de la lésion
Comme un « pas-à-lire »
Parce qu’elle serait en fait un « écrit indéchiffrable »

« il convient de temporiser et de porter l’intervention ailleurs, afin de pouvoir donner sens à sa jouissance », note Valas

Ce « pas-à-lire » est intéressant
D’autant que ce qui nous a amenée ici
Part d’une réflexion justement sur les écrits (à lire ou pas)
Des patients
Disons que la position de l’analyste
Semble finalement devoir comprendre
Une sorte de « pas-à-lire » face au malade
Mais il s’agit d’un « pas-à-lire » subtil

Durant le débat toulousain
Le cas d’une patiente a par exemple été évoqué
Elle était « persuadée qu’il y avait un secret familial à l’origine de son cancer du poumon », nous dit-on
Fait que l’analyste n’a ni infirmé, ni confirmé
Pendant 5 ans, elle a donc cherché
Sans rien trouver, comme le présupposait l’analyste, jusqu’à sa mort

Comment interpréter cette vignette clinique ?
La position éthique défendue ici
Était de penser qu’on ne savait rien
Et il y a quelque chose de juste
A se dire
Qu’on ne sait jamais le tout du pourquoi du cancer
Ni le tout du réel
Mais si le sujet supposé savoir
Sait déjà que face au cancer
Il ne sait rien, et surtout que le sujet n’en saura rien
Qu’est-ce que cela donne cliniquement comme effet ?
Elle interprète, elle cherche et l’analyste sait déjà
Qu’elle ne trouvera rien ?
Comme si nous étions là sur un fil
Entre un sujet supposé savoir
Devenu dès le départ un sujet sans savoir
Au fond, l’analyste ne doit-il pas (c’est une question)
Incarner dans son écoute
Un minima de psychosomatique freudienne ou lacanienne
Sans lire pour autant
Ce qui ne cesse pas de s’écrire ou de ne pas s’écrire devant lui
Dans le corps de l’Autre
Et ce pour éviter
D’incarner les monstrueuses mâchoires du Réel ?

« tout prédispose le parlêtre à assumer cette fonction mécanique qui le ligature à une contingence biologique et pavlovienne »
Souligne Michel Allègre
L’analyste est justement là pour lui permettre
De s’extraire de cette vision

« un regard vivant suppose un éclat de rire contre le visible réduit au charnier », poursuit-il encore
Or l’analyste est justement censé avoir ce regard-là
Afin de permettre un pas de côté
De permettre la « poétisation de l’impossible du réel »
Il s’agit là de se tenir sur un fil
Ou la maladie ne tient pas à rien
Mais ne tient pas à tout

C’est ce que laisse penser d’ailleurs
La fameuse cicatrice au menton de Freud
Que tout le monde semble vouloir passer sous silence
De peur de tomber dans un marasme de sur interprétations loufoques

« C’est une blessure au visage qui me fit perdre beaucoup de sang et pour laquelle je fus recousu par le chirurgien. Je peux aujourd’hui encore tâter la cicatrice qui témoigne de cet accident, mais je n’ai connaissance d’aucun souvenir qui signale directement ou indirectement cette expérience vécue. Peut-être n’avais-je pas encore deux ans à ce moment-là », dit Freud, sans dire que c’est lui parle

De cette cicatrice de laquelle il ne peut/veut rien nous dire
Au cancer… ?
Lacan est lui aussi mort d’un cancer
Qu’il n’a pas voulu soigner
Se soigne-t-on de parler ? a-t-il peut-être pensé

Nous pensons de notre côté souvent
A cette femme atteinte pendant plusieurs années
D’un cancer du sein
Durant sa longue maladie
Elle n’a jamais prononcé devant nous
Ni le mot sein
Ni le mot cancer
Ni le mot chimiothérapie d’ailleurs
Comme un trou dans son corps faisant trou dans son langage

Et paradoxalement
En repensant à ce sujet décédé aujourd’hui
C’est plus l’irréel du cancer
Que son réel
Qui nous frappe
Il nous semble qu’il serait intéressant
De s’intéresser à cette notion d'(I)Réel peut-être
Amené par cette maladie
Et de voir comment la psychosomatique ou pas
L’écriture ou pas
La parole ou pas
Les signifiants ou pas
Se sont logés dans le creux de cette tumeur
Dans laquelle on entend déjà un effroyable « tu-meurs »

Alors, selon votre expérience, ce qui sait crie ?
Ou ne s’écrit pas ?
Ou ne sait pas ?
Ou ne crie pas ?

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Illustration Daniel Spoerri, « La Sainte famille »

Un certain détachement

Et si la cosidetta « crise » d’adolescence
Était finalement un « trouble » du détachement ?
Question qui nous traverse l’esprit
Après avoir suivi le café-psy animé par Serge Vallon
Et au cours duquel un psychiatre
Est venu évoquer, a contrario
La méthode actuellement mise en place
A l’hôpital de jour de Toulouse
Pour traiter les « crises de remaniement »
Propres à l’adolescence

Ce psychiatre a donc décidé face à cela
De travailler via la question du « trouble de l’attachement »
« Théorie très développée au Canada », précise-t-il
L’idée est que la famille
Doit être considérée comme « un groupe à prendre en charge »
Et donc il s’agit de recevoir le groupe
Pour travailler directement sur comment les choses
Se sont formées sur eux, les adolescents

« Les théories de l’attachement permettent de faire des liens et de relier avec des prises en charge travaillées par le systémisme (…) elles ont été élaborées au départ sur les bébés et de fait, c’était plus facile de les appliquer ainsi car on reçoit toujours la mère et l’enfant dans ce cadre. L’idée est de reprendre ça pour l’adolescent et même l’adulte. Mais en France, nous sommes plus frileux à cette approche. Peut-être justement car la psychanalyse a un peu freiné », explique-t-il

Il faut bien sûr prendre en compte ici
Le facteur temporel imposé aux équipes
Qui doivent obtenir des résultats rapides
– En quinze séances maximum nous dit-on
Qui doivent aussi
Prendre des décisions très rapides
Et sont confrontées à la problématique de l’urgence
Ou du débordement, puisque viennent aux urgences aussi
Les non-urgences
Bref
Il est toujours intéressant dans tous les cas
De voir ce que quelqu’un décide d’inventer
Ou de mettre en place
Pour tenter de faire effet dans une structure
Ce qui est loin d’être facile

Nous avons néanmoins questionné cet intervenant
Sur le paradoxe que pouvait comporter une intervention
Tournée autour de l’attachement
Alors que l’adolescent, via sa crise, réclame parfois
Un détachement
Tout en lui soulignant que le dire
De cet adolescent
Risquait fortement d’être limité
S’il ne peut que parler
Face à son père et à sa mère
Aussi conviés aux rendez-vous

« Il faut justement plonger dans ce paradoxe »
Nous a-t-on pour le coup joliment répondu
Évoquant des fugues qui sont parfois des fausses fuites
Une haine des parents cachant un amour, etc etc
Serge Vallon a quant à lui souligné l’importance
De faire en sorte qu’une fugue ne soit pas
« Un partir de quelque part
Mais un aller quelque part »

Ces discussions à bâtons rompus
Nous ont donné l’envie
De nous renseigner plus avant
Par la suite
Sur ces théories de l’attachement
Que nous méconnaissons
Elles ont été élaborées après-guerre
Par un élève de Melanie Klein
Le psychiatre britannique John Bowlby
Analysé par Joan Riviere (analyste également de Winnicott)

« … ce qu’on considère essentiel pour la santé mentale, c’est que le nourrisson, puis le jeune enfant ait une relation chaleureuse intime et continue avec sa mère (ou un substitut maternel stable), source pour tous deux de satisfaction et de joie »
Note notamment John Bowlby, dans son livre « Attachement et perte »

Pour Bowlby, il s’agit donc de définir
Des sortes de « règles » d’un bon ou mauvais attachement
Et il s’agit de fait
« d’avoir un bon attachement », un attachement non troublé
Pour être plus tard heureux et épanoui

Nous découvrons ensuite avec une certaine stupéfaction
Toutes ces expériences d’observation
Assez cruelles
Qui ont permis d’élaborer ces théories
– laisser un enfant avec un étranger et voir sa réaction
Évaluer la qualité de son accueil de sa mère
etc etc
Et tous ses liens, aussi avec les animaux
Jusqu’aux oies cendrées de Konrad Lorenz
Le tout ayant abouti à une classification très DSM
Finalement
Entre
Enfant anxieux-ambivalent (« hésitant »)
Enfant désorganisé-désorienté
Enfant anxieux-évitant
Enfant sécure
Quelle étiquette préférez-vous du coup ?

Tout ceci n’est vraiment pas notre tasse de thé
Cette vision très machiniste
Façon codage de l’enfant observé
Et pas forcément écouté
Comme si chaque corps n’était qu’une usine
Et la psyché un circuit
Prêt à toujours réaliser le même parcours scientifique et pas humain
Et que du coup un abord martial
Et qui se voudrait purement scientifique
Pourrait obtenir toujours le même résultat
A savoir le bonheur à la sauce Pavlov
Et ce alors pourtant que la vie chaque jour prouve
Qu’il y a de l’imprévisible partout
De l’unique, de l’individuel…

Examiner le comportement d’un enfant
Comme un animal
N’apporte pas non plus grand chose selon nous
En fait, c’est plutôt triste de se dire
Que des gens ont dû en venir
A mettre en scène ces drôles de scènes
Que nous allons nous abstenir de qualifier
Pour en tirer ces conclusions sur la psyché
Alors que l’exploration de soi, des rêves, du dire
Des lapsus et de la vie tout court
Aurait largement suffit

Un autre extrait de l’ouvrage de John Bowlby :

« Dans une autre expérience, un des collègues de Scott (Fisher) gardait les chiots complètements isolés à partir de leur quatrième semaine et faisait en sorte qu’ils soient nourris par des moyens mécaniques. Pendant un bref laps de temps, chaque jour à partir de ce moment, on les laissait sortir et on observait leur réaction à un homme en marche. Tous le suivaient. Les chiots d’un groupe n’en ont reçu aucune gratification et, de plus, étaient punis chaque fois qu’ils tentaient de le suivre “de sorte que leur seule expérience avec le contact humain était pénible”. Après plusieurs semaines, l’expérimentateur cessa de les punir. Les chiots ne le fuirent plus et passèrent plus de temps avec lui que les chiots témoins dont les approches avaient été suivies uniformément de gratifications sous forme de caresses et de gentillesse. […] En outre, chez les agneaux comme chez les chiots le développement de tels attachements se fait en dépit de traitements punitifs que leur infligent leurs compagnons. Quand un agneau et un chien sont gardés ensemble dans une cage sans qu’il y ait restriction de leurs mouvements, le chien est enclin à mordre, malmener et maltraiter de toutes sortes de façons l’agneau. Pourtant, et malgré tout cela, lorsque les deux sont séparés, un agneau cherchera immédiatement son compagnon le chien et l’approchera »

Tout ceci pour déduire qu’il y a un attachement à l’autre
Que le sujet se définit dans l’Autre
A besoin de l’Autre
Et peut aimer celui qui lui a fait du mal
Etait-ce vraiment nécessaire de tester des chiots pour s’assurer de cela ?
Ironiquement
Un simple rapide coup d’œil sur la biographie Wikipédia de Bowlby
Peut laisser penser que
Son obsession sur cette question de l’attachement
Est peut-être une simple conséquence
De sa vie personnelle
Puisque sa mère, la vraie
L’ignorait pour le laisser s’attacher à une autre
La nounou, celle qui a fait fonction de mère
Et dont on l’a ensuite séparé
D’où peut-être donc son obsession, sa recherche de preuves
Sur l’attachement, la nécessité de s’attacher
Et pas forcément à la mère
Mais de s’attacher bien

Mais laissons de côté cette spéculation
Après tout, Freud aussi
N’a pas laissé sa théorie indemne de certaines traces
De sa vie personnelle
A lire ceux qui suivent ces théories de l’attachement
Il semble qu’ils reprochent notamment à Freud
D’avoir limité le lien à la mère à la nourriture et à la libido

« nous nommons la mère premier objet d’amour »
Dit pourtant Freud dans les Conférences d’introduction à la psychanalyse
Preuve que l’amour, le lien, ne sont pas totalement absents
Chez Freud
C’est juste peut-être qu’il aborde les pulsions sous-jacentes
A ce qui crée l’amour
Et ça, de tout temps, cela dérange
Même les scientifiques, qui préféreraient y trouver maybe
Une alchimie de neurones

« le premier objet de la composante orale de la pulsion sexuelle est le sein de la mère, qui satisfait le besoin nutritif du nourrisson. Dans l’acte du suçotement, la composante érotique qui trouve concomitamment sa satisfaction lors de la tétée s’autonomise, abandonne l’objet étranger et le remplace par un endroit situé sur le corps propre. La pulsion orale devient autoérotique »
note aussi Freud

Mais laissons maintenant de côté la question
De ce lien de départ avec la mère
Pour en revenir à la question de l’adolescence
Puisqu’il s’agit donc ici de traiter des adolescents
Via ce fil du « trouble de l’attachement »

Pour nous, comme pour Klein,
Le lien entre toute petite enfance et adolescence
Est indéniable

« there are points of similarity with the analysis of the small child, owing the fact that at the age of puberty, we once again meet with a greater dominance of the instinctual impulses and the unconscious, and a much richer phantasy life »
Rappelle Melanie Klein dans Psycho-analysis of Children

Mais ce lien ne veut pas dire qu’il faut traiter l’ado
Comme un bébé, of course
« it requires hard analytical work to make one’s way down to the child’s most primitive oral-sadistic and anal-sadistic phantasies »
Souligne Melanie Klein
Et justement, le dire d’un sujet adolescent
Peut-il trouver le chemin jusqu’à ces pulsions primitives
Lorsqu’il est invité à parler face à ses parents ?
N’est-ce pas le condamner à rester collé
A l’enfant imaginaire qu’il a dû être
Pour cette famille ?
Tout en le coinçant dans l’étiquetage du « trouble »
Tellement limitatif par rapport à l’infini relationnel…

Dans le séminaire sur la relation d’objet
Lacan détaille comment dès la petite enfance
Hans, 5 ans, a peur d’être finalement
Dévoré for ever par sa mère car jamais séparé d’elle
Comme une peur d’être « attaché » pour toujours

« cette mère, il comprend qu’elle peut à la fois lui manquer et en même temps qu’il lui est resté totalement solidaire. Ce qu’il craint, ce n’est pas d’en être séparé, c’est d’être emmené avec elle, Dieu sait où »

D’où finalement
Ce grand pas à faire lorsque l’on est enfant
– ou plus tard s’il n’a pas été possible de le faire

« l’enfant a à découvrir ce qui, au-delà de la mère, est aimé par la mère. Ce n’est pas lui l’enfant, mais le I, l’élément imaginaire, c’est-à-dire le désir du phallus de la mère. En fin de compte, ce que l’enfant a à faire à ce niveau-là, ce qui ne veut pas dire qu’il le fasse, c’est précisément d’arriver à formuler ceci : I S(i). Ce qui nous est montré dans le jeu, dans l’alternative du comportement de l’enfant encore infans qui accompagne son jeu d’occultation d’une contrepartie symbolique »
Précise Lacan

L’autre question soulevée par ce débat
Et celle du « traitement familial »
Faut-il s’interdire de recevoir les parents ou les frères et sœurs ?

« Lorsqu’un patient désire véritablement que quelqu’un de son entourage voie son psychanalyste, je pense que cette rencontre est pour lui jugée nécessaire et je ne refuse pas. Lorsqu’il s’agit des parents d’un mineur ou de ses grands-parents, en cours de traitement, je n’accepte qu’avec l’acquiescement de l’enfant et devant lui ou non, selon ce qu’il préfère et ce qu’accepte le parent. Si ce n’est pas devant lui, je lui fais part du contenu de l’entretien en ce qui le concerne »
Explique pour sa part Françoise Dolto dans le cas Dominique
Analyse durant laquelle elle reçoit une fois la mère, le père, le frère

Tout le monde n’est pas d’accord avec ce point de vue
Toujours est-il qu’en structure
Face à la pression temporelle
Recevoir sous certaines conditions d’autres membres de la famille
Peut avoir un effet
Cela permet – dans certains cas – une accélération de cure
Des secrets de famille sont révélés plus vite

Mais il ne faut cependant jamais oublier
Ce qu’enseigne Dora
Cette « jeune fille dans la fleur de l’âge, aux traits intelligents et agréables, mais qui causait de graves soucis à ses parents »
Aurait-elle dit, selon vous, tout ce qu’elle avait à dire
Sur Mr et Mme K. devant son père, devant sa mère ?
Aurait-on pu avoir la moindre idée
De ce qui provoquait sa toux ?

« Tout comme le premier rêve indiquait qu’elle se détournait de l’homme aimé pour se rapprocher de son père, donc qu’elle fuyait hors de la vie dans la maladie, ce second rêve annonçait bel et bien qu’elle allait se détacher de son père et qu’elle était de nouveau acquise à la vie », rapporte Freud à propos de cette analyse

Se détacher de son père pour vivre
Voilà qui nous ramène à notre pensée de départ
La crise adolescente comme expression d’une tentative de détachement
Mais aussi à des réflexions écrites ici

L’adolescence comme un exit
L’à dos les sens exi(s)te

Si l’on travaille dans le but de réparer l’attachement de l’enfant-ado
A ses parents
En supposant déjà qu’un tel lien puisse être réparé
Quel avenir offre-t-on au sujet ?
Ne risque-t-on pas d’avoir un simple « effet de guérison »
Lié en fait à l’engluement définitif du sujet
Dans le fantasme familial
Aller mal dans une famille qui va mal, n’est-ce pas finalement bon signe ?
Puisque le symptôme est parfois l’issue
La sortie de secours

L’image est parlante
Il y a sûrement des adolescents qui arrivent aux urgences
Après avoir pris cette sortie de secours
Faut-il les ramener chez eux ?
C’est une question…

Rain 1984-9 by Howard Hodgkin born 1932
Rain 1984-9 Howard Hodgkin born 1932 Purchased 1990 http://www.tate.org.uk/art/work/T05771

Illustration Howard Hodgkin, « Rain »

«Fantasme et psychose», Silvia Lippi

Conférence de Silvia Lippi, de formation philosophique, psychanalyste et psychologue à Paris

Espace analytique, Toulouse, 25 février 2017

(Prise de notes, ce que j’ai pu/su/voulu saisir de son discours ce jour-là)

«Est-ce qu’il y a du fantasme dans la psychose ? C’est finalement la première question que l’on se pose. D’autant que dans la psychose, il n’y a pas vraiment beaucoup de points d’appuis dans la théorie, même s’il y a dans Freud et Lacan quelques repères…

Donc je vais me concentrer pour aborder ce sujet sur deux points : le fantasme dans la schizophrénie, et le fantasme dans la mélancolie, car la mélancolie est une psychose, on y retrouve un deuil impossible et la forclusion du Nom du Père.

Alors pour commencer je vais partir du désir.
Est-ce qu’il y a du désir dans la psychose ?

On est tellement habitué à parler de la jouissance dans la psychose que l’on oublie le désir. Or on ne peut pas dire que le psychotique soit tout le temps dans la jouissance.

Si la jouissance n’est pas d’emblée une dimension propre à la psychose, qu’en est-il du désir ?

Je vais revenir sur le concept du désir façon freudienne et façon spinoziste ou lacanienne…
Dans la conception freudienne, le désir est conçu à partir du manque, d’une idée de castration inhérente au sujet, un manque qui se manifeste dans les formations de l’inconscient.

L’autre désir, celui de Lacan, n’est pas aussi direct. C’est un désir comme acte, comme événement, comme existence du sujet.
Un désir que l’on peut considérer comme le Trieb fondamental qui vous attache à la vie.
C’est un désir sans sujet, quelque chose en conatus dans son être, lié au fait d’exister, dirait Spinoza.

Quelque chose qui nous pousse, qui est au-delà de la question phallus ou pas phallus…
Il faut voir ça comme une influence non déclarée.

Alors, est-ce qu’il y a du désir dans la psychose ?

Si on entend le désir comme manque, la réponse est non.
Mais si on entend le désir de façon lacanienne, comme quelque chose qui nous pousse, alors oui, il y a du désir dans la psychose.

Dans le désir lié au manque, la forclusion du Nom du Père fait que l’inscription du phallus et du désir n’est pas possible.
La question de la castration imaginaire ne concerne pas la psychose. Le psychotique n’est s’intéresse pas à ce que l’autre pense de lui.
Dans la psychose, toute cette problématique autour du phallus n’est pas là.
C’est un des effets par rapport à la métaphore paternelle, c’est qu’il n’y a pas de fonction phallique dans la question du sens et dans la question du fantasme.

D’habitude, le phallus pilote une phrase et chaque phrase est quelque part hurlée par le fantasme qui reste toujours capitonné.
Il y a toujours un fantasme qui soutient nos phrases et nos pensées.
Or la forclusion du Nom du père entrave cette production.
Et on serait tenté de dire qu’il n’y a donc pas de fantasme dans la psychose.

Mais je ne suis pas d’accord.
La question n’est pas pour moi de savoir s’il y a un fantasme mais plutôt de se demander quel fantasme ?

Ce fantasme, au lieu d’apparaître dans l’imaginaire, en fait il apparaît dans le réel.
Et un des exemples, dans la psychose, du fantasme c’est donc le délire ou l’hallucination.
Ce n’est pas : « pas de fantasme dans la psychose », mais c’est un fantasme bloqué dans une autre forme, qui n’est pas imaginaire.

Il faut donc l’analyser à partir du délire, de l’hallucination.
Quel est le rapport entre l’hallucination, le délire et le fantasme dans la psychose ?

Si le fantasme est le support du désir dans la névrose, en tant que colonne imaginaire bâtie sur le signifiant oedipien, idem dans la psychose, ce fantasme est présent mais comme projection des signifiants du désir dans le réel.

Les dimensions sont donc différentes.

Ce qui crée les formations de l’inconscient dans la névrose, dans la psychose ce sera donc du délire, de l’hallucination, des néologismes qui seront créés. Donc les manifestations de l’inconscient ne sont pas les mêmes.

Par exemple, le fantasme «On bat un enfant» devient un délire de persécution dans la psychose.
On voit bien le lien entre délire et désir qui s’opère dans un fantasme.

Le fantasme agit dans le réel au truchement de l’hallucination. La voix qu’entend le sujet – du fait qu’elle n’est pas audible pour l’Autre – prouve que les signifiants n’ont donc pas de valeur pour l’Autre.

Grâce au Nom du père, il y a au contraire du sens, un discours avec des points de capiton. Dans la psychose, il y a une impossibilité de capitonnage. Cela se manifeste dans un discours dissocié.

«Ils m’ont dit que je dois me tuer» «ils m’ont dit que je suis le dernier des derniers»
La phrase est incohérente mais le sujet mélancolique est tout seul.

Le fantasme, il ne le véhicule pas dans les mots et dans les sens imaginaires. Le fantasme est dans le réel, dans l’hallucination, le délire.

Voilà pourquoi dans la phrase de l’hallucination, ce n’est pas seulement le sens qui nous intéresse. Car c’est l’Autre qui jouit du sujet.
Pour le schizophrène, cela va encore plus loin, car l’Autre qui jouit amène la jouissance du corps.

Derrière ces phrases, il y a ce que Lacan appelle «lalangue», une jouissance qui ne peut être canalisée par le sens, même s’il y a un sens et que l’on retrouve dans la névrose.

L’analyse n’est plus polarisée par le sens mais par une fixation de quelque chose dans le langage.
Or dans la psychose, il y a quelque chose de l’ordre de la jouissance dans le langage qui ne passe pas par l’imaginaire et la lettre, le signifiant pur, le corps du langage.
C’est dans le séminaire 3 de Lacan que vous retrouverez ça.

Donc on peut dire que si dans la névrose le désir se manifeste dans les formations de l’inconscient, dans la psychose c’est la même chose mais il se manifeste dans l’hallucination, le délire et donc dans le réel.

D’où la question qui se pose : quand un psychotique arrête de délirer grâce aux neuroleptiques, que se passe-t-il ? Ce désir qui le rattache à la vie, que devient-il ?

Car le délire stabilise le sujet mais en même temps parfois, il l’isole…

Comment inventer quelque chose pour transformer la jouissance attachée à son délire en un symptôme qui ne l’empêche pas de pouvoir poursuivre sa vie ?

Car l’hallucination et le délire sont aussi un traitement du réel, une tentative de le supporter pour le sujet.

Finalement, le psychotique est obligé d’inventer son discours. Il y a chez lui un aspect inventif et surprenant et c’est d’ailleurs cela qui m’a attirée vers la psychose au départ alors que la névrose est répétitive.

Par exemple, une patiente qui buvait. Elle part faire un voyage en Normandie. Elle revient et elle arrête de boire. Et cela fait 7 ans qu’elle ne boit plus, elle travaille… C’est merveilleux, non ? Il y a quelque chose qui a eu la force d’un dire dans ce voyage et qu’on ne peut pas répéter.
On ne peut pas dire à tous les patients qui veulent arrêter de boire, allez en Normandie !

Alors qu’une hystérique qui rencontre un certain homme, qui va par exemple avoir un effet pacifiant… C’est dans les constantes de la névrose, même s’il ne faut pas généraliser…

Alors une des façons de penser les délires, le fantasme comme délire, c’est l’écriture, la fiction.

Je pense à Philip Dick, dont un livre a inspiré le film Blade Runner.
Philip Dick avait été diagnostiqué schizophrène et finalement, il y a une idée d’écriture chez lui comme suppléance. C’est un écrivain incroyable qui proposait son délire comme théorie philosophique.
Ses romans sont en fait la mise en écriture de ses fantasmes.

C’est la « fixion » comme dit Lacan, fiction pour le récit, et comme fixer la jouissance dans lalangue.

Il y a un texte du groupe des Forums (NDLR elle cite la référence, nous n’avons pas le temps de la noter) qui rappelle qu’il y a deux aspects dans lalangue : la jouissance de la lettre et le fantasmatique. L’écriture peut rejoindre les deux aspects et faire ce qu’on appelle « sinthome ».
C’est ce qui se passe quand le délire prend une forme écrite.

Dans le séminaire 4, Lacan parle de «l’historiole» du sujet, à propos de Hans.
Dans la névrose finalement, en analyse, on construit ces historioles pour les déconstruire, et réduire l’imaginaire qui vient faire trauma grâce à la traversée du fantasme.

Dans la psychose, c’est l’inverse. La construction de l’historiole est centrale. Peu importe si c’est vrai ou pas vrai, c’est que cela soit sous forme de FIXION qui importe.

J’ai reçu une patiente dans un état maniaque et qui a ainsi réussi à réduire son discours et son rythme car elle avait pu reconstruire sa fiction au sens propre du terme, et pas une historiole.
Il faut faire ça pour que la jouissance mortifère trouve une autre forme, pour trouver un façon de renouer avec d’autres dimensions.

Une autre femme avait été hospitalisée après trois tentatives de suicide. Elle était schizophrène. Très brillante dans les études. Mais ses parents avaient voulu qu’elle fasse des études de droit alors qu’elle était douée pour le français.
Pendant longtemps, elle prenait des neuroleptiques mais les voix ne cessaient pas. Elles lui disaient qu’elle était une ordure, une voix de femme l’accusait d’être la cause du malheur de sa famille… Et les neuroleptiques ne marchaient pas.
En même temps, elle m’avait dit un jour : « si je n’ai pas mes hallucinations, je n’ai plus rien ».
Cette patiente s’automutilait aussi…

Donc dans un cas comme ça, qu’est-ce qu’on fait ?
Je lui ai dit qu’il y avait un atelier d’écriture dans l’hôpital psychiatrique.
Et alors qu’avant, durant toutes les séances, elle ne parlait que de ces voix, elle s’est mise à parler de l’atelier. De cette possibilité d’écrire des romans. Elle me racontait ces récits.
Ce n’était plus elle qui était l’objet de l’Autre. Il y avait une histoire où il avait les persécuteurs, les discours étaient changés.

Après elle est partie car ses parents ont déménagé donc je ne sais pas ce qui s’est passé pour elle.

Dans le cas de l’autre patiente mélancolique évoquée auparavant, c’est juste le fait de pouvoir raconter l’histoire, son histoire, qui avait fait effet.

Maintenant je reviens sur le fantasme et en particulier un fantasme mis en évidence par Freud, c’est « Un enfant est battu» (NDLR Ein kind wird geschlagen en allemand)

Je vais partir d’une intuition de Frédéric Vinot, psychanalyste à Nice. Et qui m’a fait remarquer que Schlagen en allemand signifie battre la mesure.

Donc selon son hypothèse, que je fais mienne, le rythme est intimement impliqué dans la construction de ce fantasme. C’est-à-dire qu’en même temps qu’on dit : « un enfant est battu », il y a derrière cette phrase quelque chose de réel, c’est le rythme, un rythme qui se met en place.

Alors il y a quelque chose d’esthétique dans le rythme. Comme disait Lévi-Strauss, le rythme est un ensemble de permutations.
Le rythme, ce sont des variations.

De quelle façon le rythme s’insère dans le scénario et comment rythme et fantasme agissent dans la psychose ?
Frédéric Vinot a remarqué que la pratique de la boxe pouvait avoir un effet thérapeutique car les coups marquent sur le corps un certain rythme. C’est une mise en acte pour le psychotique du réel du corps des coups.
Comme dans le film Bronson qui relate la vie du prisonnier Charles Bronson. Il a passé quelque chose comme 34 ans en prison, dont 30 en isolement. Et il arrive à gérer sa sortie en mettant en scène des combats dans la rue.
Il a finalement inventé sa façon de trouver lui-même la limite.

Alors je reviens maintenant au lien entre rythme et délire et « un enfant est battu ».
La boursouflure imaginaire de la construction délirante se fixerait au réel par le rythme.
C’est une hypothèse intéressante. Un rythme structurerait le délire, et pas l’imaginaire.
Il y aurait derrière un délire une structure jouissive donnée par le rythme, par la structure rythmique de ce discours.
Ce serait une sorte de rythme, de musique propre.

Donc mon hypothèse serait : dans le fantasme « Un enfant est battu », il y a un aspect musical qui peut dans la psychose avoir une fonction de béquille (je prends le mot béquille en référence au séminaire 3).

Ce n’est pas l’énonciation qui guérit mais la structure propre du fantasme transformé en délire, la fonction de l’analyste serait alors de scander, de rythmer le délire.

Il ne s’agit pas de l’interpréter, de l’écouter, de le faire évoluer, de le suivre.
Mais par contre, utiliser le rythme en clinique, pourquoi pas ?

On dit toujours qu’il ne faut pas intervenir avec le psychotique. C’est vrai. Mais on pourrait ponctuer, scander d’une façon différente de la névrose.

Il y aurait quelque chose d’ordre musical dans le rapport à lalangue.
Tout ça, c’est une hypothèse.

Je voudrais la travailler avec la mélancolie, et je me réfère ici à Freud mais aussi à Abraham sur l’aspect « laisse-moi sadique » dans « on bat un enfant ».

Dans la mélancolie, l’auto-accusation devient persécution par l’amorce d’une projection vers l’extérieur, selon la forme classique du délire.

Sadisme et masochisme se rejoignent, il y a une «jouissance de la ruine» pour le mélancolique qui a un délire d’indemnité, comme le dit Bernard Toboul, et avec un retour du sens qui peut se faire mortel.

C’est dans le texte Télévision que Lacan évoque la rupture du langage qui se fait mortelle dans le moment maniaque.

Mais si le fantasme qui fait retour dans le réel peut faire venir à la mort, le fantasme est dans la psychose quelque chose à manier d’une certaine façon pour en faire quelque chose qui modifie sa jouissance.
C’est en ça que l’analyse est différente de ce que disait Winnicott qui voulait inscrire le Nom du Père. Il ne s’agit pas de reconstruire ce qu’il n’y a pas mais d’accompagner pour que quelque chose puisse s’élaborer pour manier son fantasme.

Donc ici ce fantasme masochiste pourrait apporter un «suspens» à la jouissance mortifère, jouissance de la ruine.

Comment alors s’inscrit ce rythme ? Mon hypothèse est que c’est par l’inscription de variations dans la combinatoire des fantasmes pervers pour avoir autre chose qu’une jouissance ruineuse.

Le mélancolique qui au lieu de se détruire se fait victime d’un autre qui le détruit par exemple…
Donc l’idée, c’est qu’il y aurait quelque chose au niveau des scénarios, qu’il faudrait créer un rythme qui peut constituer une béquille (pas encore un symptôme).

Gérard Pommier, dans l’Amour à l’envers, dit qu’avec la psychose, il ne s’agit pas de « gagner du temps » mais de « gagner le temps ».

Donc là il s’agit de faire en sorte que le sujet puisse se dire : «il m’a pris ça, il m’a fait ça…».

Je pense à une patiente qui allait faire la manche devant son immeuble. Elle disait que c’était terrible, que tous les voisins l’avaient vue.
Or ça, cela la tient alors qu’avant elle buvait et était dans une situation dangereuse.

Autre exemple, une femme mariée à un drogué allait se prostituer toujours avec des amis de son copain.

Ces personnes mélancoliques ont subi des deuils impossibles, elles ont des objets perdus à jamais.
Or dans ce déplacement, les agissements de ces sujets sont dirigés pour une fois par le fantasme masochiste, la jouissance douleur ou alors par un mécanisme de destruction ?
Je pense cette fois à un jeune homosexuel qui fait l’amour sans se protéger. Là, il y a les deux.

Mais ce qui est intéressant, c’est qu’il y a un point où la mélancolie touche le masochisme et notre savoir-faire est de déplacer la jouissance de l’autodestruction vers une jouissance de la souffrance masochiste pour sortir de la position de déchet du mélancolique.
Car le masochiste n’est pas un déchet, au contraire. Il est l’objet de tous les désirs….

Il y a donc un moment de traversée que le clinicien doit saisir, écouter une plainte de jouissance de la douleur, ce n’est pas la même chose.

Le diktat analytique dit qu’il ne faut pas être complice quand on parle à un pervers. Je dis, ce n’est pas sûr. En tout cas, dans ces situations-là. Quand quelque chose du rythme de la cure a déplacé la jouissance persécutrice en une jouissance de la douleur.

Alors bien sûr, rien n’a changé dans la structure. Les sujets restent mélancoliques, mais quelque chose de leur jouissance, du cannibalisme mélancolique, selon l’expression d’Abraham, cette compulsion est pervertie.

Chez le mélancolique, il n’y a pas de substitution possible, une de mes erreurs avant était de penser qu’on pouvait remplacer l’objet. Non, jamais chez le mélancolique.
Chez le névrosé, il y a toujours un autre objet déjà là, et ce à peine la perte ressentie. Alors que le mélancolique n’est pas dans cette logique, soit il est maniaque, soit il est dans un repli radical.
Dans les points maniaques, il y a une possibilité de renforcement du moi.

Pour conclure, je voudrais parler de l’artiste Nan Goldin, photographe américaine, qui s’est lancée dans la photo après la mort de sa sœur et qui photographie des junkies, des homosexuels.

Je vous invite à regarder sur Youtube « The Ballad of Sexual Dependency », même si ce diaporama était beaucoup plus beau lors de l’exposition que j’ai vue.

Il y a une forme d’exhibitionnisme, l’artiste dit elle-même « perversion ».
La perversion vient à la place de la sublimation, cette perversion se fait sinthome pour le sujet.

Lacan disait qu’il y avait une coupure entre l’œuvre d’art et l’inconscient. L’œuvre d’art est pour lui loin de transfigurer.
Dans le cas de Nan Goldim, il y a quelque chose du fantasme, c’est à travers le fantasme que l’opération de la coupure est rendue possible, fantasme comme une œuvre d’art.

Le fantasme, avec cette coupure, peut-il sauver les mélancoliques ordinaires ?
Les coups inscrivent variation et mobilité.
La mélancolie comme une maladie du sens, car sens et objet sont fixes.

Grâce au fantasme pervers, l’objet peut bouger, il y a du mouvement. Comme dans ces photos. Continuité et différence, comme dirait Deleuze.
Ces photos ne cherchent pas à séduire, ni à provoquer. Elles n’ont pas de but idéologique. Ces gens existent avec leur passion, leur dépendance, leur symptôme, leur joie dans la souffrance. La faute reste en suspens.

Nietzsche dirait Amor fati.

Manier la jouissance dans la clinique de la psychose peut se révéler dangereux mais peut donc aussi parfois se révéler comme un outil.»

Tais-tine

Dans sa poussette, le bébé de quelques mois hurle. Son père cherche partout, un brin agacé. Ah, la voilà. La tétine ! Il l’enfonce dans la bouche de cette toute petite fille. Elle le fixe du regard et crache l’objet pendant que papa regarde ailleurs. Les hurlements reprennent. Pas un instant, le père n’envisage que son enfant ait besoin d’autre chose. Il ré-enfonce immédiatement et avec assurance la tétine dans sa bouche. Car c’est bien ça qu’elle veut cette enfant, elle veut sa tétine, non ? La toute petite fille  le fixe à nouveau, l’air interrogateur. Mais elle accepte le deal, elle suce suce suce sa tétine et ne dit plus rien…

Cette scène observée
N’a pas pour objet de critiquer
L’objet tétine
Dans lequel nous entendons of course
Tais-tine
Mais plutôt d’essayer de comprendre
Ce que cet objet peut impliquer
Dans le développement pulsionnel
De l’enfant

Car c’est cette question
Qui nous a traversé l’esprit
En observant ce papa
Puisque cette toute petite fille
Ce bébé
Avait l’air finalement de renoncer à quelque chose
De renoncer à dire, faire comprendre
Se faire entendre
C’était comme si elle acceptait
De remplacer un désir, ou un appel
Par la tétine
Ou plutôt par la succion
Et cela nous est apparu
Comme l’étrange mise en place
D’un mécanisme de refoulement

Le mot étrange
Nous vient peut-être
Parce qu’il y a quand même quelque chose
D’étrange
Dans cette proposition
Face à un cri, une plainte, une douleur, une question
L’adulte répond par un objet étranger
Et impose la succion comme réconfort
C’est-à-dire que le parent
Utilise le fait connu que l’enfant aime sucer
Pour lui proposer à tout moment de le faire
Et ainsi ne pas angoisser lui-même face à ces cris
Ou du moins ne pas avoir à répondre
Ou peut-être aussi se dire
Que maintenant ça va
L’enfant jouit
L’enfant suce
L’enfant va bien
L’enfant est revenu sur son désir
Il a accepté
De ne plus rien dire…

La tétine ou sucette
A été inventée par les Américains
Dans les années 50
– Autant dire que Freud
N’a donc jamais croisé
Ces bébés serial-suceurs
Mais il s’est néanmoins intéressé
Dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle
Au suçotement (succion voluptueuse) (Das Ludeln) (Wonnesaugen)
Qui à l’époque était donc
Un suçotement du pouce le plus souvent
Sans lien avec un objet étranger, comme c’est le cas avec la tétine

« la succion voluptueuse s’accompagne d’une distraction totale de l’attention et conduit, soit à l’endormissement, soit même une réaction motrice dans une sorte d’orgasme »
Remarque Freud pour lequel
Cet acte est clairement une « manifestation sexuelle »
Car il comporte
« les trois caractères essentiels d’une manifestation sexuelle infantile. Celle-ci apparaît par étayage sur une des fonctions vitales du corps, elle ne connaît encore aucun objet sexuel, est autoérotique et son but sexuel est sous la domination d’une zone érogène »

La fonction vitale du corps, se nourrir en avalant
Est donc délaissée pour un but sexuel inconscient
Activité sous la domination de la zone érogène première chez l’enfant
La bouche
Freud le souligne encore
Dans L’Abrégé de psychanalyse
(http://psycha.ru/fr/freud/1938/abrege6.html)

« Le premier organe qui se manifeste en tant que zone érogène et qui pose une revendication libidinale au psychisme, est, dès la naissance, la bouche. Toute l’activité psychique se concentre d’abord sur la satisfaction des besoins de cette zone. C’est évidemment, en premier lieu, le besoin de conservation qui satisfait l’alimentation. Toutefois gardons-nous de confondre physiologie et psychologie. Très tôt, l’enfant, en  suçotant obstinément, montre qu’il éprouve, ce faisant, une satisfaction. Cette dernière, bien que tirant son origine de l’alimentation, en reste cependant indépendante. Puisque le besoin de suçoter tend à engendrer du plaisir, il peut et doit être qualifié de sexuel. »

Il est vrai
Que même avec une tétine
L’aspect masturbatoire de cette succion
N’échappe pas à l’observateur
Mais ce n’est pas forcément cet aspect
Qui nous a frappée
En fait, le détail qui a éveillé notre curiosité d’analyste
Fait plutôt écho à ce que dit Freud
Dans une note de bas de page
Des Trois essais sur la théorie sexuelle à nouveau
Freud cite pour illustrer son propos
Le Dr Galant qui en 1920 dans un article intitulé « Das Lutscherli »
Aurait rapporté ces propos d’une jeune femme
Suceuse de pouce sur le tard

« Tous les baisers ne ressemblent pas à un « lutscherli », non, non, loin de là ! On ne saurait décrire le bien-être qui vous parcourt tout le corps pendant que vous suçotez ; on est carrément absent de ce monde, entièrement satisfait et dans un état de bonheur tel que tout désir disparaît »

« Tout désir disparaît »
C’est exactement ce point d’accroche
Qui nous a troublé lors de l’observation de cette scène
Comme si le désir de cette petite fille
S’était évanoui, mais pour devenir quoi ?

La tétine ou la disparition du désir
La tétine ou le désir tu
C’est donc cela qui nous a finalement interloquée
Que fait l’enfant, le bébé,
Du désir de quelque chose naissant
Soudainement remplacé par autre chose
Qui n’était pas demandé ?
Et puisque le parent
Répond non pas avec une parole
Mais en ayant recours volontairement
Au plaisir de succion – si important il est vrai pour le bébé
Pourquoi ne pas poser alors l’hypothèse
Que devenus grands
Ces enfants ne vont pas finalement se taire
– comme le prédisent certains pédiatres, selon lesquels la tétine-bouchon ralentit l’arrivée du langage
Mais plutôt a contrario parler pour ne rien dire
Avoir un usage à côté de la parole
Puisqu’il y aurait dès le départ
Une sur-stimulation buccale en guise de remplacement du dire
Puisque c’est ça l’équation de départ
L’enfant veut dire, et on lui remplace ce qu’il dit
Par de la tétée…

Donc plus qu’un silence lié à la tétine
Est-ce que l’hyper stimulation de la zone érogène buccale
Qui ensuite va abriter la parole
Ne maintiendrait pas le sujet
Dans une parole sans sens
Comme un effet de court-circuitage du lien au dire ?

Alcool ou cigarette ont déjà été évoquées
Comme possibles reliquats chez l’adulte
De la passion de la succion
« ces enfants, une fois adultes, deviendront de friands amateurs de baisers, développeront un penchant pour les baisers pervers, ou, si ce sont des hommes, auront un sérieux motif pour boire et pour fumer »
Souligne Freud
Mais si sucer sans motif
A chaque coup de stress ou d’angoisse d’un parent
Entraînait aussi
Une forme de difficulté
A faire raisonner plus tard l’adulte dans salangue ?
Comme si la sucette s’interposait dès le départ
Comme influençant le rapport futur aux mots
Alors oui, peut-être que certains mangeront, fumeront, boirons pour ne pas dire
Comme ils ont tété en silence
Mais si d’autres parlaient néanmoins mais pour ne rien dire
Nous faisons ici l’hypothèse
D’un plaisir buccal à lalangue
Qui serait sur-stimulé et de fait modifié, transformé
Par l’objet sucette

Nous parcourons à présent un texte intéressant
De Marie-Christine Laznik
http://laznik.fr/wp-content/uploads/2014/12/LA_VOIX_COMME_PREMIER_OBJET_DE_LA_PULSION_ORALE.pdf
Qui déplace le problème
Plutôt autour de la question de la pulsion
Qui anime le bébé
Et cela nous parle dans la mesure où
C’était aussi cette question
Que devient la pulsion du bébé ?
Qui nous avait traversé l’esprit au départ
Face à cette fillette

« Les  trois  premières  composantes  de  la  pulsion  sont  la poussée,  la  source  et  l’objet.  la  quatrième  est  le  but,  qui  est  d’atteindre  la  satisfaction  pulsionnelle.  Celle-ci  consiste  dans  le  bouclage  d’une  boucle  à trois  temps.  Il  s’agit  pour  la  pulsion d’accomplir  un  certain parcours. C’est  ce  parcours  qui  apporte  la  satisfaction pulsionnelle. Cette satisfaction est séparée radicalement de  toute  satisfaction  d’un  besoin  organique.  Ce  trajet  en  forme  de  circuit  vient  se  boucler  sur  son  point  de  départ.  La  pulsion  ne  va plus  vers  un  objet  du  besoin  pour  le  saisir ,  mais  de  rencontrer  un objet qui la cause , c’est-à-dire qui lui permette de parcourir tous les temps nécessaires à son bouclage, et cela d’innombrables fois. »
note-t-elle

La sucette ou tétine
Nous est justement apparue lors de cette observation clinique
Comme un obstacle au parcours pulsionnel
Elle interviendrait comme un cheveu sur la soupe
Du circuit mis en place par la pulsion d’un enfant
Avec un effet de court-circuitage
Mais Marie-Christine Laznik ne voit pas les choses ainsi
Puisqu’elle intègre ensuite dans son raisonnement
Justement la sucette comme objet ayant sa place
Dans le temps réflexif
De la pulsion

« Le  premier  temps  du  parcours  de  la  pulsion  est  actif. Le nourrisson va vers un objet externe – le sein, ou le biberon. Le second temps du parcours est réflexif . Il prend pour objet  une  partie  du  corps  propre  du  nourrisson  –  la  sucette  ou  le  doigt – c’est là que Freud situe le suçotement.  Le  troisième  temps  du  parcours  se  situe  quand  le nourrisson se  fait,  lui,  l’objet  d’un  autre, ce  fameux  nouveau  sujet  –  la  mère,  par exemple » propose-t-elle

Il est important en effet
De souligner le rôle réflexif nécessaire et pulsionnel
Activé par la tétine
Mais peut-être que ce qu’il y a de particulier
Dans tout ce que nous avons décrit auparavant
C’est que ce n’est pas l’enfant
Qui fait le choix de « sucer »
Et donc qu’il y a une intervention directe
Dans son schéma pulsionnel
Via le parent
Mais qui n’est pas désirée par le petit sujet
Donc le parcours pulsionnel n’est plus valable
Il est réécrit, modifié
Il commence même parfois par le temps réflexif
Ou bien il est stoppé par ce réflexif
Il s’agirait presque d’une nouvelle équation…

« aucun objet d’aucun Not – besoin – ne peut satisfaire la pulsion. Parce que, quand bien même vous gaveriez la bouche, cette bouche qui s’ouvre dans le registre de la pulsion, de la pulsion orale, ce n’est pas de la nourriture qu’elle se satisfait, c’est comme on dit : du plaisir de la bouche »

C’est Lacan qui parle désormais, dans le séminaire 11
http://www.valas.fr/IMG/pdf/S11_FONDEMENTS.pdf
Si aucun objet ne satisfait la pulsion
La tétine-sucette ne satisfait donc elle aussi absolument rien
Elle invite juste l’enfant
A renoncer, peut-être plus qu’à refouler
A oublier via le truchement
Du « plaisir de la bouche »
Et peut-être lui laisse-t-elle finalement
Un certain goût d’amertume, à-mère-tue-me

Et si finalement, plus que satisfaire l’enfant
La tétine était un apprentissage de la dé-satisfaction permanente
Puisque son usage serait voué à l’échec
La tétine comme la marque d’un ratage, d’un désenchantement…

Alors, tétine or not tétine ?
« c’est ennuyeux parce que cela l’empêche (l’enfant) de chercher une solution »
Disait à ce sujet Dolto dans Tout est langage
Selon elle « le véritable élément transitionnel pour l’enfant, ce sont les mots »
Mais n’oublions pas que le psychanalyste n’est pas pédagogue
Si l’impact de cet objet si présent aujourd’hui
Nous intéresse
Il ne ne nous appartient pas de penser
Qu’un parent l’utilisant fait une erreur ou pas
Dolto estimait pour sa part qu’avoir une tétine ou sucer son pouce n’était « pas bien grave »
Et indeed, ce n’est pas grave docteur
« Beaucoup de gens sont même devenus de très grands savants grâce au fait qu’ils suçaient leur pouce, tel Einstein, qui paraissait un arriéré suçant son pouce jusqu’à onze ans »
souligne Dolto
De quoi donner à certains des envies de tais-tines
For ever…

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Illustration La Vierge aux chérubins, Andrea Mantegna

Shoo-be-doo-be-doo-whaaa !

Que ressent un petit sujet
Encore dans l’âge du babil
Lorsqu’il entend
Ce que l’on nomme en jazz
Du scat
Soit une série d’onomatopées chantées
Mais sans sens
Qui ne sont pas sans rappeler
Le babillage ?

Cette question nous traverse l’esprit
Après avoir constaté
Qu’un petit garçon d’un an environ
En pleine composition de salangue
Et déjà capable de dire une grosse dizaine de mots
Est particulièrement intéressé
Par le scat

Nous constatons également que cet enfant
Ne réagit pas de la même façon
A l’écoute d’une chanson chantée
Avec des paroles donc
Et à l’écoute d’une chanson « scatée »
Il semble même que son plaisir
Et son attention
Soient décuplés
Par le scat
Qui est donc au final
Une chanson hors signifiants
Sans « mots »
Et sans signification
Une chanson sonore
Un jeu de sons
Un peu comme
Un adulte jouant avec les onomatopées
Comme le fait d’ailleurs l’enfant apprenant lalangue

C’est en songeant à ce parallèle
Que soudainement
Le scat
Nous est apparu comme quelque chose
Qui n’est pas sans intérêt
Pour la pratique psychanalytique
Et ce même si
Bien sûr
Ce n’est pas en pensant au babil
Que le scat est né

La légende évoque plutôt un Louis Armstrong
Finissant une chanson qu’il enregistrait
En scatant
Car il aurait laissé tomber la feuille où étaient notées les paroles
Le scat comme une astuce musicale donc
En cas de trou de mémoire
Un blabla inventé, improvisé
Pour éviter le blanc
Comme un pansement à la sauce jazz…

Mais au-delà de cet historique contesté
Cette
« manière de chanter où les paroles sont remplacées par une suite d’onomatopées ou de syllabes sans signification permettant une liberté d’improvisation comparable à celle d’un instrument soliste »
Comme le présente Le Dictionnaire du jazz
(Dirigé par Philippe Carles, André Clergeat, Jean-Louis Comolli)
Nous semble intéressante aussi
Pour ce qu’en disent
Certains amoureux du scat
Adultes cette fois
Selon lesquels
Ce chant hors-sens
Est parfois capable de les toucher
Plus qu’un chant où les paroles signifient quelque chose
Comme si le scat pouvait être
Une porte d’accès
A un monde
Où la voix n’est plus prise au corps
Par le signifiant
Un enjeu
Qui dit certainement aussi quelque chose
De pourquoi le petit sujet
Dont nous parlons aujourd’hui
Aime déjà si petit le scat
Et le repère comme discours différent…

Car au-delà
De la piste du jeu d’imitation
Qui voudrait que le petit enfant d’un an
Apprécie peut-être que l’adulte
Scande les phonèmes comme lui
Il nous semble aussi certain
Que, comme pour un adulte
Le fait d’être allégé d’un coup
De Lalangue, de la voix, du dire
Du poids de la signification
Du sens
Joue un rôle certain dans le plaisir ressenti

Nous découvrons alors sur la toile
Que le psychanalyste Frédéric Vinot
S’est déjà penché sur cette question
De la psychanalyse et du scat
Dans son article
« Ce qui sort du champ de la mesure, ou Joyce le jazzman »,
Paru dans l’ouvrage
Marx, Lacan : l’acte révolutionnaire et l’acte analytique (dir. S. Lippi et P. Landman)
Voilà notamment ce qu’il en dit :

« le scat fait entendre qu’il n’y a pas de langue qui tienne, qu’il faut être étranger dans sa propre langue »

« ce que le scat affirme par son rire, c’est la défaillance du texte, l’insuffisance de la paire signifiante, l’insuffisance du sens, disons : l’insuffi-sens »

« à ce titre, Joyce n’est pas qu’un jazzman, c’est un scat-man »

« Le paradoxe du scat, c’est que tout en étant énonciation dont on ignore l’énoncé, tout en étant hors-sens, il n’est pas sans laisser entendre une sorte de j’ouïs-sens. Celle-ci se repère précisément et cliniquement dans la joie qu’il procure. Notre hypothèse est qu’il s’agit de la j’ouïs-sens de la ne-sens »

Cliniquement
C’est en effet une jouissance que nous constatons
Chez cet enfant
Qui, au-delà donc de l’effet miroir du babillage
Que renvoie le scat
S’apparente selon nous
A une jouissance du non-sens
Comme si ce petit garçon se disait
« Il y a donc une langue qui ne veut rien dire »
« Il y a donc quelque chose d’étranger à la mère »
Or finalement, dans la vie d’un sujet
– Et c’est ça qui est intéressant dans le scat
Il n’y a pas – à part dans la toute petite enfance
D’autres situations, d’autres moments
Où un sujet se met à prononcer tout et n’importe quoi
En faisant fi du sens mais aussi des mots
A l’exemple du babillage

Le scat n’est que sonorité
Et pour cela il apparaît
Comme une affirmation du droit de créer son propre langage
D’utiliser sa voix comme on l’entend
Cette liberté croise forcément du coup
Le désir du sujet
Son désir d’entrer dans la parole
Ou d’en sortir
Et c’est certainement ce point structurel précis
Qui amuse le petit garçon dont nous parlons

Françoise Dolto, dans son texte
« La rencontre, la communication interhumaine et le transfert dans la psychanalyse des psychotiques »
Explique quelque chose
Qui met le doigt sur ce que nous avons
Pressenti cliniquement

« On sait, par exemple, que les adultes n’ont plus la possibilité de prononcer tous les phonèmes dont le gosier humain est capable dans l’enfance ; l’image inconsciente de leur larynx conjointe à celle de leur ouïe est devenue incapable d’émettre, et même souvent d’entendre, des sons qui n’ont pas été validés dans l’échange langagier avec le groupe, lequel est d’abord significatif par la mère, puis par la famille, à travers les phonèmes de la langue maternelle »

« Tous les êtres humains sont donc inconsciemment, par leur adaptation langagière au sens large du terme, des traîtres au regard de leur ressenti, qu’ils ont, par habitude, prise de ne jamais véridiquement l’exprimer, refoulé plus ou moins précocement. Le ressenti peut alors rester enclavé, sans moyen de se communiquer. La musique est un moyen d’exprimer des tensions physiques et émotionnelles dans un registre auditif autre que le langage ; la musique est une « sublimation » des pulsions et affects référés à l’oralité. Elle utilise en les organisant expressivement les fréquences, rythmes et modulations que le langage parlé a refoulés ».

Et c’est donc sur ce point précis
De refoulement qu’agirait le scat
Voilà pourquoi le petit sujet rit peut-être
De sentir
Qu’il n’est pas obligé de refouler
Qu’il est possible de sortir des clous du langage familier
Et le public adulte se délecte lui – ou pas – d’entendre scater
Peut-être aussi parce qu’il accède ainsi
A ce « ressenti » resté « enclavé »

On notera en passant que dans le jazz
Certains sont très réfractaires au scat
Et des chanteurs – comme Billie Holiday
Ont absolument refusé d’en faire
Est-ce parce que justement
Se lancer dans le scat (sauf bien sûr pour un musicien
Qui ne s’impliquerait que de façon académique et robotique)
Demande d’oser toucher
Une zone intime auparavant refoulée ?

Toutes ces réflexions
Nous ramènent en tout cas encore une fois
A la question sans fin de l’apparition du langage
Que nous avions notamment évoquée ici
Dans le silence de son désir

Cette fois-ci
Nous ajoutons à notre cheminement de pensée
La conférence de Lacan « Le symptôme » prononcée à Genève en 1975
http://aejcpp.free.fr/lacan/1975-10-04.htm

« Il se trouve qu’il y a une espèce qui a su aboyer d’une façon telle qu’un son, en tant que signifiant, est différent d’un autre. (…) Il y a un abîme entre cette relation à l’aboiement et le fait qu’à la fin, l’être humilié, l’être humus, l’être humain, l’être comme vous voudrez l’appeler – il s’agit de vous, de vous et moi –, que l’être humain arrive à pouvoir dire quelque chose. Non seulement à pouvoir le dire, mais encore ce chancre que je définis d’être le langage, parce que je ne sais pas comment autrement l’appeler, ce chancre qu’est le langage, implique dès le début une espèce de sensibilité. »

Lacan y évoque plus loin
La question justement du langage de l’enfant

« J’ai très bien vu de tout petits enfants, ne serait-ce que les miens. Le fait qu’un enfant dise peut-être, pas encore, avant qu’il soit capable de vraiment construire une phrase, prouve qu’il y a en lui quelque chose, une passoire qui se traverse, par où l’eau du langage se trouve laisser quelque chose au passage, quelques détritus avec lesquels il va jouer, avec lesquels il faudra bien qu’il se débrouille. C’est ça que lui laisse toute cette activité non réfléchie – des débris, auxquels, sur le tard, parce qu’il est prématuré, s’ajouteront les problèmes de ce qui va l’effrayer. Grâce à quoi il va faire la coalescence, pour ainsi dire, de cette réalité sexuelle et du langage. »

« L’eau du langage »
Qui laisserait en passant « quelques détritus »…
Et si le scat
Avait pour l’enfant cette saveur particulière
D’être un pseudo-langage sans détritus
Où il n’y a rien à jeter, rien à garder
Tout à construire, à définir
Juste à jouïr, jouer et j’ouïr
Shoo-be-doo-be-doo-whaaa !

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Illustration Jazz, Fernand Léger

Trois petits chapeaux de paille

« Il se peut que dans certains cas, on puisse démontrer une chose et son contraire.
Il existe des vérités mathématiques qu’il est impossible de démontrer.
Il n’y a aucun moyen de générer toutes les vérités au sujet des nombres. »

Voici les théorèmes d’incohérence et d’incomplétude de Gödel
Tels qu’ils sont résumés sur le site de Gérard Villemin
Et sur lesquels nous nous attardons cette semaine
Parce qu’il nous semble qu’ils peuvent apporter
Un regard, une lumière
Un pas important en tout cas
Pour la psychanalyse

Car finalement Gödel
En renversant
La croyance mathématique du tout prouvable
Tout vérifiable
Avec du vrai toujours vrai
Et du faux toujours faux
Donc en mettant fin
Au mythe originel de la mathématique
En fait une science de l’indécision
Une science où l’indécidable existe
Et dont la mouvance
L’incohérence
L’incomplétude
Ne sont pas sans rappeler
Le savoir analytique

Car en psychanalyse
Il se peut aussi
Que dans certains cas
On puisse démontrer une chose et son contraire
Il existe aussi
Des vérités qu’il est impossible de démontrer
Et encore une fois
Il n’y a aucun moyen de générer toutes les vérités au sujet
Des sujets, des analysants

Il y a donc, de la même façon
De l’indécidable
Et de l’incomplétude
Ce qui nous renvoie notamment à l’idée
D’une fin de cure
Aux airs d’asymptote
Plutôt que d’asymptôme
Ou encore
A cette notion
De reste non résolu en fin de cure
Avancée par Freud
A propos du petit Hans

Of course,
Nous ne serons pas sophistes
Au point de décréter que psychanalyse et mathématiques
Sont du coup des champs comparables
Mais faire ce rapprochement avec Gödel
N’est pas inintéressant
A l’heure où les héritiers de Lacan
Se noient parfois
Dans les mathèmes
Cherchant le dogme mathématique
A la rescousse de la clinique
Et ce alors pourtant
Que les mathématiques elles-mêmes
Abritent donc en leur sein
Ces théorèmes de Gödel démystifiants…

« Le dogmatisme croit à l’excentricité d’un référentiel alors que la quantique et Godel renvoient à des repères intrinsèques. Les représentations nodales topologiques négligent l’espace d’immersion. Une bande moebienne dessinée dans R3 euclidien est en fausse perspective puisque l’espace temps est modifié par la bande. Les dessus dessous du dessin du noeud borromméen dans R2 n’existent que dans cette projection , de même la ligne d’autopénetration de la  bouteille de Klein »
souligne Michel Allègre

Ces considérations
– Qui nécessitent un certain bagage mathématique
Sont souvent négligées
Par les groupes d’analystes
L’autre jour encore, nous assistions à une conférence toulousaine
Où une bande de Moëbius a été amenée
Et découpée
Or, une grande partie du public
N’avait apparemment jamais vu ça
Alors que ce savoir
Est pourtant accessible
Un exemple de démonstration ici :
http://www.maths-et-tiques.fr/index.php/detentes/le-ruban-de-moebius

Lacan avait un intérêt certain
Pour les mathématiques
Il semble avoir cherché
A se servir de ce langage fait de symboles
Privé d’imaginaire
Et qui se veut réel
Pour transmettre son savoir
En l’extrayant de fait de toute mythique
S’évitant ainsi l’écueil de la transmission de Freud
Façon « papa va te raconter une histoire »

L’effet recherché
N’a pas forcément été atteint
Puisque certains analystes ont ensuite cherché
A véritablement résoudre
Ou appliquer « les mathèmes »
Quand d’autres ont refusé totalement
D’en savoir quelque chose

Nous découvrons ce texte paru dans Scilicet en 1973
http://aejcpp.free.fr/lacan/1972-07-14.htm
Lacan y explique plus particulièrement
Son intérêt pour la topologie

« Ma topologie n’est pas d’une substance à poser au-delà du réel ce dont une pratique se motive. Elle n’est pas théorie. Mais elle doit rendre compte de ce que, coupures du discours, il y en a de telles qu’elles modifient la structure qu’il accueille d’origine. C’est pure dérobade que d’en extérioriser ce réel de standards, standards dits de vie dont primeraient des sujets dans leur existence, à ne parler que pour exprimer leurs sentiments des choses, la pédanterie du mot « affect » n’y changeant rien. »

Ma topologie n’est pas théorie…
Voilà déjà qui éclaire sur la façon
Dont il faudrait savoir se saisir de cet enseignement
Pour Lacan, il s’agissait en fait surtout
De trouver comment transmettre
Cette idée que les coupures du discours
Modifient la structure
C’est une mise en image
La seule mise en image possible peut-être
De ce qu’il avait constaté cliniquement

Lacan again

« La topologie n’est pas « faite pour nous guider » dans la structure. Cette structure, elle l’est – comme rétroaction de l’ordre de chaîne dont consiste le langage. La structure, c’est l’asphérique recelé dans l’articulation langagière en tant qu’un effet de sujet s’en saisit »

« Ce que la topologie enseigne, c’est le lien nécessaire qui s’établit de la coupure au nombre de tours qu’elle comporte pour qu’en soit obtenue une modification de la structure ou de l’asphère (42)(l, apostrophe), seul accès concevable au réel, et concevable de l’impossible en ce qu’elle le démontre »

Pour Lacan
Il ne s’agirait donc pas non plus
De se servir de ce « topos »
Comme d’un guide
Mais plutôt comme d’un enseignement
Alors que la langue, « l’articulation langagière »
Reste au cœur de ce qui définit le sujet
La topologie comme finalement une démonstration
Du fait que quand je coupe
Il y a effet sur la structure
Et pour le reste
Inutile de croire
Que la topologie
Est un outil résolutif de certains cas
Car Lacan, dans ce texte
Renvoie encore et encore
A la langue, lalangue, et point barre :

« Une langue entre autres n’est rien de plus que l’intégrale des équivoques que son histoire y a laissé persister. C’est la veine dont le réel, le seul pour le discours analytique à motiver son issue, le réel qu’il n’y a pas de rapport sexuel, y a fait dépôt au cours des âges. »

« l’intégrale des équivoques » de l’histoire d’un sujet
Voilà ce qu’écoute au fond
Le psychanalyste
Qui doit revenir, toujours
A l’os de lalangue
Et c’est d’ailleurs pour cela, pour cet os
Que nous avons intitulé cette fiche
« Trois petits chapeaux de paille »
Car c’est en écoutant une petite fille de 3 ans
Chanter la comptine
« trois petits chats (x3)
Chapeau de paille, etc etc »
Que nous y avons entendu
D’une part l’équivalent
D’une suite de nombres infinie
La comptine « trois petits chats » nous est apparue
Comme l’illustration langagière
De cette suite sans fin
Qui fait que de 0 à 1
Il y a l’infini

Après chats, chapeau de paille, paillasson, somnambule, etc etc etc

Mais il y avait aussi d’autre part
Dans le chant de cette enfant
Cette idée donc de formation
De cette future « intégrale des équivoques »
Des équivoques qui étaient même
En train de s’écrire
En direct
Puisque la petite fille
Ne saisissait pas encore
Le sens de tous les mots
Et les ajoutait donc dans une liste
Mécanique parfois
Phonétique
Répétée
Où l’équivoque s’inscrivait en temps réel
Dans son dire
« chat-peau-deux-pailles »
(Ou bien carrément englué et sans sens « chapodpaille »)
« paille-à-son »
« somme-n’en-bulle »
etc etc

Il faut cependant
Ne pas jouer de trop
Avec ce jeu de langue
Qui devient parfois
Pour certains analystes
Un jeu de lettres absurde

« L’infirmité de l’objectivité du langage ne se résout pas dans un déplacement de lettres, Leclaire s’enlisa là dedans confondant lettre et signifiant en un même signe localisé contre Miller défendant la pure coupure d’entre deux signifiants aux portes d’un sublime désêtre », estime Michel Allègre

Or l’astuce
Pour savoir raison garder
Et ne pas sombrer
Dans l’amour de la lettre
Voire le mauvais jeu de mots
Peut être justement
De penser régulièrement dans sa pratique
A l’incomplétude découverte par Gödel

La théorie de la lettre de Lacan
N’est pas à utiliser
Comme une formule mathématique
Et quand bien même elle le serait
Elle comporterait cet indécidable
Ce possible vrai-faux
Ou serait peut-être vraie mais impossible à démontrer
Bref
Il s’agit au fond
De pratiquer l’analyse
En assumant cette idée
D’incomplétude infinie…

51456b29072dfaf8d9a365fd786173e0Illustration « Montée et Descente », M.C. Escher

Rien à dire

« Elle a une trentaine d’années, elle ne va jamais au restaurant. Même partir en vacances, elle ne peut pas. Elle aurait peur de devoir manger à un buffet. Elle n’invite personne chez elle non plus. Et elle fait quelque chose comme… pffff… 48 kilos pour 1m70. Et personne ne sait qu’elle a ce trouble alimentaire car elle a par ailleurs une vie normale. En fait, ce qu’elle redoute, c’est de trop manger et d’attraper le diabète, comme son grand-père »

C’est un médecin
Qui nous raconte en passant cette histoire
Qui nous frappe parce qu’elle atteste finalement
De cet élément découvert
Il y a plus d’un siècle par Freud
– Et qui bien souvent n’intéresse absolument pas les médecins
A savoir
Il existe une histoire derrière un symptôme
Le symptôme raconte quelque chose de nous
Le sujet est parfois
Parlé par le symptôme

Donc ici
Par exemple
Si ce sujet venait à consulter
Il s’agirait d’entendre
Au-delà de cette histoire de poids
Ce que cette femme qui ne mange presque pas
A à dire sur ça
« attraper le diabète, comme son grand-père »

Qui était ce grand-père ?
Pourquoi ce diabète l’a-t-elle autant marquée ?
Pourquoi pense-t-elle qu’elle aussi peut être concernée ?
Etc etc

« Les symptômes et les manifestations morbides du patient sont, comme toutes ses activités animiques, d’une nature hautement composée, souligne Freud dans le texte Les voies de la thérapie psychanalytique. Les éléments de cette composition sont en fin de compte des motifs, des motions pulsionnelles, mais de ces motifs élémentaires le malade ne sait rien ou rien que de très insuffisant. Nous lui enseignons alors comment comprendre la composition de ces formations animiques hautement compliquées, ramenant les symptômes aux motions pulsionnelles qui les motivent, mettant en évidence dans les symptômes ces motifs pulsionnels jusque là inconnus du malade, tout comme le chimiste extrait la substance fondamentale, l’élément chimique, de ce sel dans lequel il était devenu méconnaissable par sa liaison à d’autres éléments ».

Le psychanalyste-chimiste
– Image souvent reprise par Freud
Aurait donc pour tâche
De permettre une forme de décomposition du symptôme
Par son écoute
Voilà le premier élan
De la pratique psychanalytique
Et pourtant, il ne s’agit pas non plus de s’arrêter à ça
S’arrêter là, ce serait s’arrêter
A la lecture des Études sur l’hystérie
Co-signées par Freud et Breurer

Car pour que le sujet comprenne
De lui-même
« Ces formations animiques hautement compliquées »
Il y a un pas de côté en plus nécessaire
C’est un peu ce qu’avait décrit un jour
Claude-Noële Pickmann à Toulouse
Lorsqu’elle avait évoqué le cas d’une jeune femme
Anorexique, c’était visible, a-t-elle dit
Mais avec laquelle elle n’avait pas immédiatement parlé d’anorexie
Puisque la jeune fille n’était pas venue la voir
Pour ça

Cela dénote
De ce pas de plus qu’il faut faire
Pour sortir
De l’approche psychologisante et mythique évidente

« Le mythe œdipien est une tentative pour lutter contre le contre mythe de l’opulence viennoise », affirme Michel Allègre
Et de même
L’analyste dans sa pratique
Doit savoir finalement ne pas céder au mythe
A la mythologie psychologisante du sujet
Car y céder revient à entendre
Juste le versant imaginaire des choses
Et donc rater le nouage RSI dégagé par Lacan :

« Qu’est-ce que dire le symptôme ? C’est la fonction du symptôme, fonction à entendre comme le ferait la formulation mathématique f(x). Qu’est-ce que ce x ? C’est ce qui de l’inconscient peut se traduire par une lettre, en tant, que seulement dans la lettre, l’identité de soi à soi est isolée de toute qualité. De l’inconscient tout Un, en tant qu’il sustente le signifiant en quoi l’inconscient consiste, tout Un est susceptible de s’écrire d’une lettre. Sans doute, y faudrait-il convention. Mais l’étrange, c’est que c’est cela que le symptôme opère sauvagement. Ce qui ne cesse pas de s’écrire dans le symptôme relève de là ».

L’approche du signifiant présentée par Lacan dans le séminaire RSI
Ramène donc l’écoute à la lettre et à lalangue
Une approche
Que Lacan précise encore
Dans « Fonction et champ de la parole et du langage »

« le symptôme se résout tout entier dans une analyse de langage, parce qu’il est lui-même structuré comme un langage, qu’il est langage dont la parole doit être délivrée »

Dia-bête, devenir bête ?
« Attraper » ou se faire attraper ?
Qui attrape qui ou quoi ?
C’est dans l’équivoque, mais aussi le rêve, le lapsus
Que l’analyste ira donc chercher l’envers du mi-dire
Dans l’insu
Dans ce vide
Dans lequel le sujet s’est fondé
Ce qui n’est pas sans risque
Puisque l’analyste sait déjà
Qu’un jour l’analysant s’apercevra
Que « la parole continue à courir selon une logique signifiante qui tourne autour d’un vide » dixit Michel Allègre
Que sa langue est au fond une
Langue de Moebius…

Or ce fait relève
D’un épouvantable
Contre lequel ni Freud ni Lacan n’ont su transmettre
Ce qu’il fallait faire pour le supporter
D’où cet entêtement peut-être
A marteler l’Oedipe pour Freud
A se cacher derrière la logique mathématique en en faisant son mythe
Pour Lacan
Et aujourd’hui, pour les autres analystes
Cela donne
Une forme de répétition thanatique
Vision noire d’une catastrophe totale
Bye-bye l’opsymisme !
Une vision religieuse aussi
Avec ces « interprêtres » ratant leurs interprétations
Et cette absence de descendance inconsciemment voulue
La mise au banc, souvent,
Du « lay analyst », devenu laid analyste
Ou encore
Heurté par la difficulté de ne pas sombrer dans l’imaginaire
L’apparition d’un psychanalyste qui ne serait plus humain
Bouffé par la logique du vide du symptôme

« Su et porté par l’@ psychanalyse ce par quoi un imaginaire qui ne serait pas du semblant peut advenir
Sans doute réécrire dans la langue Autre la drôle de langue
Se rompre dans l’analogie de ce qui serait se faire  à la langue japonaise calligraphie incluse eux qui n’ont pas d’inconscient ,enfin c’est à voir »

Nous répond Michel Allègre

Cela donne envie d’apprendre le japonais, non ?
Nous consacrerons sûrement un jour
Quelques réflexions à cette langue, c’est sûr
A retenir en tout cas cette idée d’aboutir
Via la cure
« à un imaginaire qui ne serait pas du semblant »
Et c’est déjà ce type d’imaginaire
Qu’il faudrait donc chercher à entendre
Dans tout symptôme

Mais retournons maintenant à table
Puisque tout est parti finalement
De là
De cette femme qui ne voulait plus manger
Qui ne voulait plus céder à la pulsion de se nourrir
Qui voulait contrôler ce besoin vital
Se rendre maîtresse de ce qui fait
Qu’elle est en vie, envie…

Si d’une part
Lorsque l’on écoute un sujet
Il faut en quelque sorte (re)partir
De zéro
Always
C’est-à-dire n’être pas sans savoir
Mais ne pas utiliser son savoir tout de suite
Car ici, par exemple, le savoir pourrait porter
A l’erreur clinique d’immédiatement penser
Que ce symptôme, on en connaît déjà un rayon dessus
Puisqu’il est le même que celui
De milliers de femmes

Or non, il est unique
Il n’y a pas une formule pareille
Mais ceci n’empêche pas de rappeler
Quelques considérations
Tout en les considérant comme non définitives
Juste un possible, une piste que l’on doit rester prêt à oublier

C’est inévitablement dans l’enfance
Et primordialement
Dans le rapport au sein, et bien souvent à la mère donc
Que s’inscrit le premier rapport d’un sujet
A la nourriture

Freud, dans les Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, écrit :

« Il semble bien plutôt que l’avidité de l’enfant pour sa première nourriture soit insatiable, qu’il ne se console jamais de la perte du sein maternel »

Alors entendre qu’un sujet
Se prive de nourriture
N’est pas sans renvoyer à cette « avidité » « insatiable »
A un désir de casser ce lien
Cette envie/avidité
Ou du moins
De signifier quelque chose à la mère
C’est un retour aussi à l’enjeu
Du sevrage
De cette consolation qu’il a bien fallu
Avaler…
A savoir se passer du sein

Melanie Klein, dans The Psycho-Analysis of Children
Amène une autre vision intéressante
Sur ce point clinique

« Some children have no desire to suck – are « lazy feeders » – although they receive sufficient nourishment. Their inability to obtain satisfaction from sucking is, I think, the consequence of an internal frustration and is derived, in my experience, from an abnormally increased of oral sadism. To all appearances these phenomena of early development are already the expression of the polarity between the life-instincts and the death-instincts. We may regard the force of the child’s fixation at the oral-sucking level as an expression of the force of its libido, and, similarly, the early and powerful emergence of the force of its oral sadism is a sign that is destructives instinctual components tip the balance »

On en revient à la mort
Se priver de nourriture
Comme expression
De l’instinct de mort du sujet
Comme l’expression d’un sadisme refoulé
Provenant du bébé…

Lacan, dans le Séminaire sur La relation d’objet
Affirme pour sa part ceci :

« il s’agit  d’entendre l’anorexie mentale par, non pas que l’enfant ne mange pas, mais qu’il mange rien »

Ne rien manger, donc
N’est pas la même chose
Que ne pas manger
Ce qui donne pour notre vignette clinique ceci :
Elle mange quoi ? Rien pour ne pas attraper le diabète
Ce qui signifie donc qu’elle mange quelque chose
A savoir un signifiant
Rien
Rien vient du latin rem, accusatif de res qui veut dire « chose »
On l’entend aussi en anglais, rien se dit nothing, no-thing
Donc la chose est bien là…

L’anorexie
Comme finalement l’histoire
D’une femme qui mangeait « La Chose »

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Illustration Miro, Femme devant le soleil

Rien sur sa mère (Mia Madre)

« vous demandez qui peut être cette personne dans le rêve. Ma mère, ce n’est pas elle ». Nous rectifions donc, c’est sa mère. Nous prenons la liberté, lors de l’interprétation, de faire abstraction de la négation et d’extraire le pur contenu de l’idée. C’est comme si le patient avait dit « pour moi, c’est vrai, ma mère m’est venue à l’esprit à propos de cette personne, mais je n’ai nulle envie de laisser prévaloir cette idée ».

Aussi paradoxal que cela puisse paraître
C’est donc à la dénégation, Die Verneinung
Texte mythique de Freud
Que nous avons pensé
Après avoir vu le film « Mia Madre », de Nanni Moretti

Le réalisateur fait pourtant
La démarche inverse dans ce film
Car il ne dénie absolument pas
Le fait de parler, sous couvert d’une fiction néanmoins,
De sa mère
Du décès de sa mère
Plus précisément
Et du deuil qu’il a donc traversé réellement
Quelques années auparavant

Comme à son habitude
Moretti fait cependant quelques pas de côté
Pour s’éloigner de sa réalité
Il joue dans le film un certain Giovanni (son vrai prénom)
Mais reste un personnage secondaire
Doux mais terne, rigide et sans enfant
Il s’attribue par contre une sœur, rôle principal
(il a dans la vie réelle un frère)
Et c’est elle la réalisatrice
Névrosée à souhait
Dont le rapport au cinéma
Semble à la fois maladif et vital

Vivre uniquement dans les films que l’on fait
Se faire des films pour vivre
Il faut que « ça tourne »
Qu’il y ait de la lumière
Qu’elle puisse hurler « action »
Pour se sentir en vie
Envie ?
Même quand sa mère meurt

Comme souvent en Italie
Le tableau familial et clinique
Atteste par ailleurs d’une société
En retard
Loin de la nouvelle clinique
Décrite par ici : A la recherche de la structure perdue

Le trio mère-fils-fille
Atteste d’un triptyque inséparable
La toute-puissance maternelle est assumée
Désirée
Les enfants n’ont jamais pu grandir
Qu’importe
Ils avaient cette « mamma » dont tout le monde rêvait
Cette « madre » hors de laquelle tout affranchissement était
Impossible
Jusqu’à ce que la mort, l’amore, les sépare…

Il y a donc en filigrane
Ce pantomime immuable
Cette histoire qui était en quelque sorte
Déjà écrite
L’automatisme de répétition dirait Freud
Dans cette famille
Où, comme dans un film
Chacun a tenu le rôle attribué
Sans contester
Ce rôle d’ailleurs peut-être choisi
Au départ
Par cette mère adulée désormais mourante

Le tout est décrit avec une certaine
Mélancolie
C’est une sensation qui revient souvent
En regardant les films de Moretti
Cette mélancolie douce
Est illuminée, toujours, par des rires, de l’ironie
Elle prend parfois des allures poétiques
Parfois non
Est-ce un effleurement de la mélancolie profonde
De Nanni Moretti
Qui ressort dans ses films ?

«Tu crois agir quand je t’agite au gré des liens dont je noue tes désirs. Ainsi ceux-ci croissent-ils en forces et se multiplient-ils en objets qui te ramènent au morcellement de ton enfance déchirée»

C’est Lacan qui parle, dans la Lettre volée
Pour décrire l’agissement de la lettre sur tous
Cela renvoie ici
A cette famille plus agitée par la lettre donc
Que vivante
La vie comme une danse, un bal autour de la lettre
Que l’on ne voit pas
Un bal dont le père est absent, mais on ne dit jamais rien
De ce vide

Danser autour de la lettre
La véritable mère de Moretti était d’ailleurs professeur de lettres
Et dans le film aussi
C’est une ancienne prof de latin qui est en train de s’éteindre
Le personnage s’accroche à cette langue morte
Qu’elle voudrait transmettre
A sa petite-fille
Avant de partir
Comme on transmet lalangue d’une famille
Avec tout ce que cela représente à la fois
De beauté humanisante
Mais aussi parfois de névroses et souffrances…

« Non ti fermare sul primo significato di un verbo »
Conseille la grand-mère à la petite-fille

Ne pas s’arrêter à la première signification des choses
C’est un message que nous envoie magari
Le réalisateur
Et nous le prenons donc au mot
En nous demandant si dans le film « Mia Madre »
Nanni Moretti parle-t-il en fait vraiment
De sa mère ?
Ou n’en dit-il pas finalement rien ou presque ?
Est-ce un prétendu discours sur elle
Comme une forme de dénégation à l’envers ?
Si seulement cela avait été ma mère…
Ou encore finalement : que sait-on de sa mère ?

Le cinéma de Moretti
A toujours fait écho à la psychanalyse
Et le réalisateur/acteur ne s’en cache pas :
Il est traversé par cette urgence à dire
Qu’il sublime via le grand écran

« Comunque alla fine del liceo mi sono aggrappato all’idea del cinema, a intuito mi sembrava il mezzo per me più giusto di raccontare agli altri le cose che avevo urgenza di raccontare. E  anche a me stesso ».
Explique-t-il

Et dans cette urgence à raconter
Moretti a toujours su qu’il s’agissait
De lui
De son mythe individuel névrotique
Qu’il fait et défait devant les yeux des autres
Depuis toujours

« ho sempre pensato che ogni film è un capitolo di uno stesso romanzo. Tanti anni fa mi ero costruito una frase a effetto per le interviste, una specie di slogan: io vorrei fare sempre lo stesso film, possibilmente sempre più bello, dicevo. Non so se è ancora valido, ho fatto film diversi, eppure continuo a pensare a capitoli di un romanzo anche se parlo del Papa »

« Mia Madre » serait donc un autre chapitre
De sa vie
Et qui présente l’intérêt
Comme le rêve
De brouiller les pistes entre le réel et l’inventé
Et donc de se tenir dans cette brèche du mi-dire
De souligner peut-être qu’il n’y a que mi-dire
Que même s’il voulait nous dire qui était sa mère
Au fond, il n’y arriverait pas
Mia Madre comme un impossible portrait
Un rassemblement d’impressions éparses
De névroses plus ou moins analysées
De bonheurs et de joies
Liés à une femme
Mais qui était-elle vraiment
Que voulait-elle ?
Il n’en sait rien
Rien sur sa mère

“Quella realtà forse è simile alle notti trascorse da Michel Piccoli in Habemus Papam e volontariamente ho scritto e girato Mia madre in modo che lo spettatore non capisse sempre quanto era reale nel presente o nel passato, o addirittura solo immaginato da Margherita (personnage principal). Ma d’altra parte quello è il modo in cui la donna sta percependo il suo mondo in questo momento di passaggio: tutto in lei convive come in un soffio”.

La vie réduite à un souffle
Dans lequel le réel est traqué mais jamais cerné
“Fatemi rientrare nella vita reale, voglio la Realtà!”
Hurle lors d’une scène un acteur du film dans le film
Que tourne Margherita (mise en abîme…)
Mais quelle réalité ?
Où est le réel ?
Cette douleur de perdre sa mère
Est-ce ça la réalité ? Est-ce bien réel ?
Veut-on vraiment rentrer dans cette réalité ?

Moretti nous plonge donc avec grâce dans ce labyrinthe
Et dans sa douleur aussi
Qu’il arrive à sublimer
Car en tant qu’artiste
Il sait y faire avec son sinthome
Aurait peut-être dit Lacan

« En quoi l’art, l’artisanat peut—il déjouer, si l’on peut dire, ce qui s’impose du symptôme- à savoir quoi ? – mais ce que j’ai figuré dans mes deux  tétraèdres : la vérité.  La vérité, où est-elle dans cette occasion ?  J’ai dit qu’elle était quelque part dans le discours du maître,comme supposée dans le sujet, en tant que divisé il est encore sujet au fantasme. C’est, contrairement à ce que j’avais figuré d’abord, c’est ici, au niveau de la vérité que nous devons considérer le mi-dire »
note Lacan dans séminaire Le sinthome

Et donc Moretti
Dans ce mi-dire sur sa mère
Moretti, dans cette quête de vérité
Échoue et sait qu’il va échouer
Et c’est ce qui rend la Chose certainement sublime

« Il s’agit en fin de compte du fait que l’homme, ce signifiant le façonne et l’introduit dans le monde, autrement dit de savoir ce qu’il fait en le façonnant à l’image de la Chose, à l’image de cette Chose qui précisément se caractérise en ceci : c’est qu’il nous est impossible de nous l’imaginer. C’est là que se situe le problème. Et c’est là que se situe le problème de la sublimation »

Mais malgré la sublimation
Qui a marqué sa vie
Moretti l’admet
Il souffre encore, et souffrira toujours, pense-t-il

“Io continuo a sentirmi inadeguato. Anzi, più passa il tempo e più mi sento a disagio. Non posso farci niente”

Nous lui répondrons – à lui ou à ce Giovanni qui est son ombre dans le film
Par une interprétation cash
De Freud, extraite du Journal d’une analyse
Lors d’un vif échange avec l’homme aux rats
Freud lui lance :

« N’avez-vous jamais pensé que par la mort de votre mère vous échapperiez à tous les conflits, puisque vous pourriez vous marier ? »

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Illustration Klimt, les Trois âges de la femme

A la recherche de la structure perdue

Les structures découvertes par Freud
Doivent-elles être considérées comme portées disparues
– ou presque ?
La « nouvelle clinique » croisera-t-elle encore
Des bouches d’or, l’homme aux rats
Ou même le président Schreber ?
Ou faut-il déjà faire une croix dessus
Considérer ce savoir comme archaïque
Pour ne pas dire mythique
Juste un reliquat de la préhistoire de l’analyse
Que l’on ne rencontre déjà guère plus sur le divan ?

C’est ce que laissait entendre
L’exposé de Josette Bénéteau en décembre
Qui avançait que les avancées de la science
Notamment sur la plasticité du cerveau
Ont finalement prouvé
Que les structures dont parlait Freud n’existent pas

« cela veut dire aussi qu’il n’y a pas de structure fixe finalement. On ne peut pas dire que la névrose, la psychose, la perversion existent. »
Disait Josette Bénéteau

C’est une affirmation
Que nous avons personnellement remise en question
Dans le débat qui a suivi cette conférence
Non, a-t-on avancé, on ne peut pas dire que la structure
A totalement disparu
Certes, elle s’est transformée
Elle est peut-être plus souvent
Cachée
Une hystérique « en mode » obsessionnel
Un obsessionnel « en mode » hystérique
Une hystérique « en mode » psycho
Bref, la structure de la génération zappeur zappe
Elle est aussi moins tranchante
Parfois elle agglomère différents signes cliniques contradictoires
Elle est trans-structurelle aussi maybe
Mais elle est encore là
Pas totalement usée par la folie capitaliste, non ?

En faisant cette affirmation
Nous faisions notamment écho à la position de Patrick Landman
Qui en 2016 à Toulouse
Expliquait combien dans sa pratique
Il ne faisait pas l’économie de chercher
Quelle structure il avait face à lui
En l’occurrence : névrose ou psychose

« Pour moi, il y a une différence à faire entre la psychose et la névrose. Car face à la psychose, il y a des aménagements à faire dans la cure »
lançait-il
En rappelant en préambule que la structure ne fait pas tout cependant
C’est ce que Jean Clavreul lui avait signifié un jour en lui glissant
« C’est bon, vous avez fait le diagnostic de psychose, mais surtout n’en faites pas un psychotique »

Mais pour certains, toutes ces considérations
Seraient donc pourtant terminées
Ainsi Marc Thiberge, psychiatre et psychanalyste
Voyant notre incrédulité face à cette idée d’un monde désormais
Déstructuré
A choisi de nous répondre plus ou moins de la sorte :

« Écoutez, autrefois, pour faire le diagnostic de schizophrénie, on se basait sur le travail. Quelqu’un qui ne travaillait pas était schizophrène. Est-ce que vous diriez cela aujourd’hui, que quelqu’un qui ne travaille pas est schizophrène ? Non, évidemment. Voilà, tout simplement »

Ce raisonnement nous a laissée, avouons-le,
Sans voix et perplexe
Ce n’était pas faux, ce n’était pas vrai
Cela nous a renvoyé aussi à
Un vide
Ce vide que nous côtoyons d’ailleurs au quotidien
Car il faut bien l’admettre
Il y a actuellement une nouvelle clinique
Très différente de la névrose made in Vienne et découverte par Freud
Et sur laquelle peut-être les analystes
N’ont pas assez écrit

« L’espace du conte est défait au profit d’un vague récit qui renvoie l’énigme de l’origine au refoulement plutôt forclusif du déchaînement pulsionnel. Ce que Mélanie Klein découvre au delà de Freud disparaît au cœur d’une terreur dont l’actualité énonce la banalité moderne. Le désir n’est plus au seuil d’un fantasme logique mais un montage pervers d’évitement propre à la marchandisation du sexuel. Le dispositif de la nouvelle clinique rend l’enjeu classique un peu archaïque dès lors que la position maternelle sera pris non pas à la figure de la peur d’être fou ou l’espoir d’être pervers mais à la norme même du conformisme ou de la folie. »

Ce nouveau tableau clinique
Est signé Michel Allègre
Et indeed
Il retrace
Ce que nous constatons quotidiennement
Il y a eu une forme de dénouage et renouage d’ailleurs
Le sujet n’est plus dans la logique fantasmatique « classique »
Mais alors comment s’orienter dans cette nouvelle pratique
Les psychanalystes, s’ils rejettent toute idée de structure,
Première boussole freudienne, se basent du coup sur quoi ?

Intuitivement,
Nous pensons aux quatre discours de Lacan
Qui restent une clé pour l’écoute de tout dire
Puisqu’après tout
Une hystérique parle parfois comme un obsessionnel
Un obsessionnel peut sembler pervers
Etc etc
C’est la preuve que finalement la question de la structure
Renvoie à la question du langage
Et d’ailleurs Lacan est célèbre pour avoir dit

« l’inconscient est structuré comme un langage »

Le terme « structuré » est-il de fait à mettre en relation
Avec cette notion si freudienne de structure ?

Nous reprenons le séminaire 4
http://www.valas.fr/IMG/pdf/S4_LA_RELATION.pdf
« La relation d’objet et les structures freudiennes »
C’est le titre officiel
Avec l’expression « structures freudiennes » donc
Mais paradoxalement, nous n’y trouvons pas d’indices directs
Sur ce que Lacan pensait de la structure typiquement freudienne
Le terme structure y est par contre martelé
Mais pas dans le sens attendu
Ou alors peut-être toujours dans cette idée
D’une structure du langage
D’un hiéroglyphe de signifiants de départ assez immuable

« La nécessité structurale qui est emportée par toute expression de la vérité est justement une structure qui est la même : la vérité a une structure, si on peut dire, de fiction. Ces vérités, ou cette vérité, cette visée du mythe se présente avec un caractère encore tout à fait frappant, c’est un caractère qui se présente d’abord comme un caractère d’inépuisable, je veux dire qu’il participe de  ce qu’on pourrait appeler…  pour employer rapidement un terme ancien… le caractère d’un schème, quelque chose qui est justement beaucoup plus près de la structure que de tout contenu, et qui se retrouve et se réapplique… au sens le plus matériel du mot …sur toutes sortes de données, avec cette sorte d’efficacité ambiguë qui caractérise tout le mythe »

Il y aurait donc un schème de départ
Plus qu’une structure
Ce que Lacan nomme
« la structure de l’organisation signifiante »
Un langage individuel organisé, langage premier…

Dans notre réflexion
Nous tombons sur le blog de Liliane Fainsilber
Ce n’est pas la première fois que nous la lisons
Au hasard des recherches sur la toile
Et ici : http://www.le-gout-de-la-psychanalyse.fr/?p=226
Elle s’interroge elle aussi sur la « notion de structure en psychanalyse »
Pour elle

« Cette approche, cette rigoureuse prise en compte de la structure dans l’histoire de chacun de ses analysants est ce qui peut qualifier l’expérience clinique du psychanalyste »

Elle évoque par ailleurs dans son texte
Ce que Lacan aurait dit au journaliste Gilles Lapouge à ce sujet :

« La structure n’a pas la même signification pour chacun. Ainsi pour moi, le mot structure désigne exactement l’incidence du langage comme tel dans ce champ phénoménal qui peut être groupé sous la rubrique de ce qui est analysable au sens analytique. Je précise dans le champ de ma recherche dire  « structuré comme un langage » est un pléonasme. »

Donc le nœud se resserre encore une fois
Autour de la question du langage
Comme Liliane Fainsilber, nous reprenons à notre tour
Le texte de Lacan
« Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse »
Qui date de 1953, à Rome

Encore une fois, la structure n’y est pas directement citée
Même si Lacan parle de l’hystérique, de l’obsessionnel, du psychotique
Dont il considère le langage comme différent
Il donne d’ailleurs un éclairage sur sa méthode

« pour savoir comment répondre au sujet dans l’analyse, la méthode est de reconnaître d’abord la place où est son ego, cet ego que Freud lui-même a défini comme ego formé d’un nucleus verbal, autrement dit de savoir par qui et pour qui le sujet pose sa question. Tant qu’on ne le saura pas, on risquera le contresens sur le désir qui y est à reconnaître et sur l’objet à qui s’adresse ce désir »

Lacan décline ensuite ce qui fait justement
La différence entre l’hystérique et l’obsessionnel
Donc on voit bien qu’il considère les structures comme existantes
Mais il les renvoie toujours
A ce « nucleus verbal »
Sorte de « langage premier »
C’est la seule chose qui semble donc tenir
Et qu’il faut savoir entendre
Voire interpréter

Lacan toujours :

« la référence enfin à la linguistique nous introduira à la méthode qui, en distinguant les structurations synchroniques des structurations diachroniques dans le langage, peut nous permettre de mieux comprendre la valeur différente que prend notre langage dans l’interprétation des résistances et du transfert, ou encore de différencier les effets propres du refoulement et la structure du mythe individuel dans la névrose obsessionnel »

De tout ceci, il en conclut que l’analyste se trouve en fait
« Au pied du mur du langage »
« nous voici donc au pied du mur, au pied du mur du langage. Nous y sommes à notre place, c’est-à-dire du même côté que le patient, et c’est sur ce mur, qui est le même pour lui et pour nous, que nous allons tenter de répondre à l’écho de sa parole »

Au pied de ce mur
La question de la disparition de la structure
Serait donc presque une non question
Si ça parle, c’est qu’il y a structure, non ? Structure d’un langage…
Ou alors, reposons le débat ainsi
Qui parle aujourd’hui ?
L’hystérique peut-elle encore parler ?
Le fou a-t-il toujours son mot à dire ?
Est-ce que finalement, le nouveau sujet, n’est pas contraint au silence de sa structure ?
Ou à la mutation ? La mascarade ?
Doit-on penser que le nouveau sujet
Tourne désormais le dos au mur du langage ?
Y-a-t-il une nouvelle forme de parole, sans écho ?
Ou se moquant bien de l’écho ?

Freud, dans la conférence XXXI
De ses « Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse »
A tenté d’imager ce qu’il entendait par cette notion de structure :

« Si nous jetons un cristal par terre, il se brise, mais pas n’importe comment, il se casse suivant ses directions de clivage en des morceaux dont la délimitation, bien qu’invisible, était cependant déterminée à l’avance par la structure du cristal »

En 2017, le cristal a a priori toujours la même structure
Mais « ses directions de clivage » ont effectivement beaucoup changé

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Illustration Louise Bourgeois, Self Portrait