Feu mon désir

D’où vient-il
Et surtout
Où se cache-t-il ?
A-t-il disparu ?
S’est-il abîmé ?
Est-il fatigué ?
Et enfin
Depuis tout ce temps
Fonctionne-t-il encore ?

Les années passent
Et ce que Lacan a appelé
Le désir de l’analyste
Ne cesse de nous interroger
Or ce questionnement
Nous a rattrapé
Ces derniers jours
Alors que nous avons été surprise
A l’entente d’un autre désir

Il est vrai qu’il peut prendre
Toutes les formes
Ce drôle de désir
Qu’il s’attrape pour certains
Par surprise
Comme un virus
Ou alors se passe, se transmet
De père en fille, d’analyste en analysant
Ou encore s’étudie, certains le croient encore
Sur les bancs de la fac
Ou d’une école
Quelques-uns le vivront comme une évidence
D’autres comme un malgré soi
Une plaie, une souffrance

Être psychanalyse
Car on a, tel Œdipe, les yeux brûlés
For ever…

Le désir de l’analyste
Est donc bien incernable
Multiple
Sans cesse réinventé
Et voilà pourquoi
Lors du dernier café psy de Serge Vallon
Nous avons entendu avec surprise
Cette psy membre d’une cellule de prise en charge
Dans les situations d’urgence
Elle qui disait vouloir
« Colmater le troumatisme »
« Faire en sorte qu’un remaniement puisse se mettre en place »
Et agissait notamment sur le terrain
Et bien cette femme – avant d’avoir étudié la psychologie
S’est tout de suite présentée
Comme une ancienne pompier
Oui, pompier pendant 20 ans puis psychanalyste et psychologue
Ça, c’est insolite, isn’t it ?

« La psychanalyse habite ma posture », a-t-elle notamment lancé
A ceux qui l’interrogeaient sur son travail
En dehors de son cabinet
« Le cadre, c’est le corps du psychanalyste »
A encore glissé
Cette femme qui par ailleurs
A cité Bion car elle estime
Que dans ces situations d’urgences extrêmes
Notamment de terrorisme
Le psy doit prêter « son appareil à penser les pensées »…

L’ébauche de ce désir insolite
Et assez inédit
A réveillé de nouvelles questions en nous
Toujours sans réponses d’ailleurs
Des interrogations qui se retrouvent
Dans l’ouvrage de Jacques Nassif
« Pour une clinique du psychanalyste »

Dans le chapitre
« Le psychanalyste sans fauteuil »
Jacques Nassif évoque en passant
Le livre « le psychanalyste sans divan »
Et s’interroge justement
Sur la sortie du cadre et ce qu’elle implique

Peut-on être psychanalyste sans divan aujourd’hui ?
Doit-on l’être, à l’heure où dans la rue
ça parle ?
Que reste-t-il de la psychanalyse
Quand elle brise son cadre ?

« Je ne suis pas psychanalyste »
Est l’autre titre d’un chapitre de cet ouvrage
Dans lequel Jacques Nassif
Raconte cette fois avoir dit
Un jour
A un sujet et à son plus grand étonnement
Ne pas être psychanalyste

Pourquoi ?
Est-ce parce que cette position intenable
Du psychanalyste
N’est éthique que lorsqu’elle s’accompagne
D’une sorte de trahison
A la Magritte
Trahison du dire donc
Qui donnerait

« Ceci n’est pas une psychanalyse
Et donc je ne suis pas votre psychanalyste
Capito ? »

Mais comment ensuite
Articuler tout ça
Avec ce qu’a très justement rappelé Serge Vallon
A savoir que
« dans le désir de l’analyste, il y a un bourgeon dont il faut se méfier, c’est celui du désir de guérir l’autre qui est médical. En médecine, on part de cette idée qu’une personne est comparable à une voiture dont on referait le plein pour la réparer. En psychanalyse, on est pessimiste, on ne dit pas que c’était plein avant. Il faut faire attention à ne pas vouloir retrouver ce plein », a-t-il prévenu.

So to be or not to be
Analyst
Est-ce avoir
Un désir de plein
Un désir de rien
Un désir de feu
Ou un désir d’éteindre ?
Est-ce
Voir son désir s’éteindre
Ou encore
Rallumer le feu désir de l’Autre ?

Ce que nous remarquons en tout cas
C’est que chacun s’arrange
Comme il peut
Pour faire de ce désir étrange
Un socle
Socle de sa pensée
Socle de son « nouveau » fantasme
Car comme le notait
Charles Melman en 1994
Avec cette notion de désir de l’analyste
« la question posée par Lacan est la suivante: vous, les analystes, où en êtes-vous par rapport à votre propre fantasme, par rapport du même coup à votre propre système? »

Vous, oui vous, l’analyste
Pourquoi désirer faire ce métier et pas un autre ?
Et qu’est-ce qui peut prouver l’authenticité de votre désir ?

« Je propose que la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir », a lancé Lacan
Dans son séminaire sur l’Éthique

Feu mon désir
Ou désir en feu
Qui a cédé et qui fait céder ?
Sommes-nous coupable ?
Ou le coupable est-il depuis toujours Freud ou Lacan ?
Attention en tout cas
Au retour de flamme…

Joseph_Mallord_William_Turner,_English_-_The_Burning_of_the_Houses_of_Lords_and_Commons,_October_16,_1834_-_Google_Art_Project

Illustration, L’Incendie de la Chambre des Lords et des Communes, Turner

Un rêve à l’envers

Disons qu’on vous raconte un rêve
Récurrent
D’une personne que vous ne connaissez pas
Disons que ce rêve est en fait
Cauchemardesque
Qu’il y a des morts,
Ils sont tous morts sauf la rêveuse évoquée
D’ailleurs

Cette fille dont on vous parle
Se réveille évidemment en sueur
Paralysée
Triste, effrayée, troublée

Disons qu’ensuite
Un lien historique vous est donné
Immédiatement
Comme une clé
La clé typique de l’analyse
Un peu comme s’il y avait
Une clé des songes, vous voyez ?

Donc ce lien c’est la mort d’un autre sujet
Que cette femme se reprocherait
Alors que penser ?

Est-ce qu’il faut en déduire
Immédiatement
Que voilà, le rêve a été « bien » analysé
Ce cauchemar étant finalement un concentré
De sa culpabilité
La mise en image
De la mort dont elle se sent coupable
De son trauma
Oui, ce serait ça finalement
Le jeu de piste freudien
Traquer la moindre histoire
Faire sortir chaque mort du placard
Et tout va s’expliquer…

Et pourtant
A entendre toute cette histoire
Et ces propositions d’analyse
Notre inconscient s’est lui évadé
Ailleurs
Et nous est apparue
Une autre impression
Celle d’avoir entendu finalement
Un rêve à l’envers
Avec cette indicible certitude
Que quelque chose
Échapperait toujours
A ceux qui plongent dans le sens premier
Du rêve
Ceux qui cèdent peut-être
A ce désir fou de résoudre
L’énigme
A ce besoin d’évidence
Ce besoin de se dire
Qu’il y a du sens, toujours
Et qu’il est matérialisable
Et maternable…
Vous me suivez ?

Pourtant, l’équation mathématique
Sur le rêve
Proposée par Freud
Est en elle-même
Beaucoup plus complexe
Que cette approche
Elle distingue trois éléments
Toujours contenus dans un rêve
Et qui sont rappelons-le
Un désir ou souhait
Que Freud nomme le Wunsch
Un souvenir d’enfance
Et enfin
Des restes des jours précédents

On voit bien alors comment le fait
De se livrer à une interprétation
Simple / Basique
Uniquement fondée sur
Le sens de l’histoire
Éloigne déjà de ces trois pistes laissées par Freud
Et écarte dans le même temps
Toute forme d’interprétation signifiante, hors signifié
Qu’aurait pu prôner Lacan

C’est évidemment dans « La Science des rêves » de Freud
Que nous nous replongeons à présent
Car à l’évocation de ce cauchemar récurrent
Nous avons pensé spontanément
A un rêve rapporté par Freud
Il s’agit de celui de
« cette jeune fille qui vit le tout jeune fils de sa sœur étendu dans un cercueil, à l’état de cadavre »
Pour Freud
Contrairement aux apparences
« le rêve ne faisait que dissimuler son souhait de revoir l’homme qu’elle aimait »
Comme quoi
Le rêve tragique
Peut cacher un désir refoulé

Au-delà de cet exemple précis
Freud consacre
Un passage entier
« Aux rêves de la mort de personnes chères »

« une autre série de rêves qu’on peut qualifier de typique sont ceux ayant pour contenu qu’un parent cher – père ou mère, frère ou sœur, enfants, etc. – est mort », note-t-il
Mettant à part ceux pour lesquels le sujet
N’est pas affecté
Et ceux
« dans lesquels on ressent une profonde douleur à propos du décès, allant même jusqu’à l’exprimer par de chaudes larmes durant le sommeil »

Donc le rêve qui nous a été rapporté
Fait partie de ceux-ci
Et qu’en dit Freud ?
« si quelqu’un, manifestant beaucoup de douleur, rêve que son père ou sa mère, son frère ou sa sœur, sont morts, jamais je n’utiliserai ce rêve comme preuve qu’il souhaite maintenant leur mort. La théorie du rêve n’en exige pas tant ; elle se contente de conclure qu’il a souhaité leur mort… un jour ou l’autre dans l’enfance », avance Freud

Voilà déjà une approche
Particulière et plus freudienne
Que la clé des songes précédemment évoquée
Il faudrait en fait
Toujours se souvenir que
– même si l’idée dérange
Le cauchemar relate
Quelque chose de refoulé
Des pulsions infantiles archaïques
Particulièrement bien décrites par Klein
Qui resurgiraient dans le rêve

« dans les rêves de la mort de personnes chères, le souhait refoulé a trouvé une voie par laquelle il peut se soustraire à la censure – et à la déformation conditionnée par celle-ci »
Explique encore Freud

Cependant, même après avoir dit ceci
L’analyse du rêve n’est pas terminée
Loin de là
Et peut-elle d’ailleurs un jour l’être ?

« Chaque rêve a au moins un endroit où il est insondable, pareil à l’ombilic, par lequel il est rattaché à l’Unerkannt, l’inconnu, le non connu », dixit Freud again
Et cet ombilic, cet Unerkannt
Probablement logé dans la gorge d’Irma
Il faut toujours savoir
Qu’il existe
Qu’il sera là
Et maybe for ever…

Nous tombons maintenant sur cette note
De Catherine Millot
D’un dire de Lacan noté à l’improviste
Sur le rêve

« Les rêves, chez l’être qui parle, concernent cet ab-sens, ce non sens du réel constitué par le non-rapport sexuel », aurait-il lancé

Le rêve est donc bien
A lire à l’envers
Car bien qu’il présentifie le réel
Et emprunte ses formes
Il est en fait
Bâti sur un gouffre
Un non sens
Une absence
Un vide
Le non-rapport sexuel

Dans le séminaire 11
Lacan s’applique longuement
A décortiquer le rêve
Et en conclut notamment ceci :

« dans le rêve ce «ça montre» vient en avant, tellement en avant que les caractéristiques en quoi il se coordonne, à savoir de n’avoir pas l’horizon, la fermeture de ce qui est contemplé dans l’état de veille, le fait d’être aussi bien émergence, contraste, sorte de tache, couleurs plus intenses, quelle est notre position dans le rêve, sinon en fin de compte d’être foncièrement celui qui ne voit pas ? »

Et en effet
Le rêve « ça montre »
Mais ça montre à l’aveugle
Ou bien même ça aveugle
ça retourne l’esprit
Y compris parfois de l’analyste
Voilà pourquoi
Il faudrait toujours prendre garde
A ne pas y perdre
Son verlan…

deguelle_composite4L

Illustration Anne Deguelle, Composites.
Les Composites hybrident des toiles du 15e,16e,17e s. sur lesquelles figurent des tapis orientaux avec les photographies des tapis de Sigmund Freud.
http://www.annedeguelle.com/composites

Découpage

Inlassablement
Elle découpe
Tranche
Casse les mots
Du haut de ses 4 ans
Cette petite fille
S’amuse
A proposer
Des signifiants – aussi bien mots que prénoms
Tronqués
Maman devient parfois Ma
La purée est la pu
Et quand elle va dormir
Elle part au do…

C’est un jeu
Un jeu d’enfant
Qui se veut à la fois
Une sorte de jeu de pistes
– devineras-tu, toi, l’Autre, ce que je veux dire par là ?
Mais apparemment aussi un jeu jouissif
Lui permettant
De prendre le pouvoir sur les mots
D’être celui qui fixe leur longueur
Et celui qui castre maybe ?

C’est cette dernière idée
Qui nous a traversé l’esprit
Un jour en la voyant
Tout sourire
Développer avec malice
Une nouvelle phrase-devinette
Une phrase donc
Que l’on pourrait presque croire
En souffrance
Car elle était mutilée, oui
Trouée
Avec ses mots
Toujours tronqués
Toujours trop courts

Plus que du mi-dire lacanien
C’était quelque part un réel demi-mot
Le demi-dire
D’une enfant de 4 ans
Interesting, isn’t it ?

Repartons justement
De ce que dit Lacan
De lalangue ou du langage
Et même avant Lacan d’ailleurs
Heidegger aurait développé
Cette idée que « l’homme habite le langage »
Que le langage serait « la maison de l’être »
Cette image nous semble assez
Pertinente
Pour évoquer cette enfant
Qui par ce jeu
Prend ses aises
Dans son habitation, dans sa maison de lalangue
Comme si elle nous disait
« Je parle, et voilà même ce que je fais de la langue. C’est comme ça chez moi »

Et dans la foulée de cette hypothèse-là
Peut se loger d’ailleurs
Toute une série de réflexions
Sur divers symptômes
Autour du langage ou même de l’écrit
Quand la langue échappe, quand elle fourche
Quand elle apparaît impossible à écrire
Que les lettres se mélangent
S’inversent, se brouillent
Au fond, n’y-a-t-il pas aussi cet enjeu
D’un habitat de la langue ?
Et au fond de savoir qui habite qui ?
Suis-je habité par cette langue transmise par ma mère
Ou suis-je l’habitant ?
Car certains se retrouvent prisonniers
D’un domus qui échappe
Le langage apparaissant alors
Comme une maison… du désêtre

Prenons maintenant le temps
D’écouter Lacan et son langage, justement
Cette façon qu’il avait
De prononcer une phrase éternellement infinie et sans point
De ne pas être affecté par la notion de temps
Dans son discours
Comme un langage hors temps
C’est visible dans ce court extrait
De sa conférence à Louvain
Où il avance justement
Qu’ « il n’y a d’être que dans le langage »

https://www.youtube.com/watch?v=OiatlMkrono

Nous reprenons maintenant
Cet autre texte de Lacan
« Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse »
Qui nous semble faire plus particulièrement écho
A cette vignette clinique

« Ce que je cherche dans la parole, c’est la réponse de l’autre. Ce qui me constitue comme sujet, c’est ma question. Pour me faire reconnaître de l’autre, je ne profère ce qui fut qu’en vue de ce qui sera. Pour le trouver, je l’appelle d’un nom qu’il doit assumer ou refuser pour me répondre.
Je m’identifie dans le langage, mais non comme un objet. Ce qui se réalise dans mon histoire, n’est pas le passé défini de ce qui fut puisqu’il n’est plus, ni même le parfait de ce qui a été dans ce que je suis, mais le futur antérieur de ce que j’aurai été pour ce que je suis en train de devenir »

Chez cette petite fille
On ressent en effet combien ce jeu – je
Dénote finalement d’une question identitaire
Et surtout, pour suivre Lacan,
De son attente de la réponse de l’Autre
L’Autre va-t-il comprendre ce langage que je crée ?
Va-t-il m’autoriser à m’affranchir du su ?
Va-t-il me laisser m’insérer dans un futur antérieur
Qui m’attire mais me fait peur ?

Lacan poursuit :

« La parole en effet est un don de langage, et le langage n’est pas immatériel. Il est corps subtil, mais il est corps. Les mots sont pris dans toutes les images corporelles qui captivent le sujet ; ils peuvent engrosser l’hystérique, s’identifier à l’objet du penis-neid, représenter le flot d’urine de l’ambition urétrale, ou l’excrément retenu de la jouissance avaricieuse.
Bien plus les mots peuvent eux-mêmes subir les lésions symboliques, accomplir les actes imaginaires dont le patient est le sujet. On se souvient de la Wespe (guêpe) castrée de son W initial pour devenir le S. P. des initiales de l’homme aux loups, au moment où il réalise la punition symbolique dont il a été l’objet de la part de Grouscha, la guêpe »

Ici nous retrouvons un autre indice
Répondant cette fois à notre intuition clinique
D’inspiration freudienne
A savoir que cette parole tronquée
Représente aussi un enjeu corporel
Pour ce petit sujet
Et si
« les mots sont pris dans toutes les images corporelles qui captivent le sujet »
Et bien de même que la guêpe avait été castrée
Cette petite fille se joue devant nos yeux
De l’éternel complexe
D’avoir été elle aussi tronquée
Née dans ce monde
Dans un corps féminin qu’elle vit comme incomplet
Et elle donc de nous dire
« Puisque c’est ainsi
Maintenant, c’est moi qui incomplète les choses »

Comme si cette petite fille nous disait :
« A mon tour de donner ma version
De lalangue
De vous laisser juger du contexte
Pour trouver ce que veut dire
Ma Ma…, ma pu… ou faire do…
Et à vous – peut-être Klein y verrait un certain sadisme –
De ressentir dans vos oreilles et votre chair
L’incomplétude
Mais aussi le découpage
Qu’a pu représenter l’apprentissage
Du langage enfant
Quand tous les mots étaient collés
Puis que Papa et Maman
Ont pris des ciseaux pour tout découper
Qui tenait les ciseaux ?
Moi ? Eux ? L’Autre ? Je ? »

5497

Illustration Allées et Venues, Jean Dubuffet

Hypocondrie, mon amour

My dear Hypocondrie,
Comment vas-tu ce matin ? Quelles sont les dernières nouvelles ? Je suis certain que tu as encore une fois quelque chose d’incroyable, d’insoupçonné, d’épatant à me dire, à me confier ? Et je suis sûr également que personne, à part moi peut-être, ne se doute du scénario que tu m’as préparé. Alors vas-y, dis-moi, fais-moi peur, fais-moi rêver, fais-moi rire, enlace-moi encore et encore, parce que je t’aime, oui, je crois bien qu’au fond de moi, je t’aime car il n’y a que toi pour avoir cette relation si spéciale avec moi. Hypocondrie, mon amour, parle-moi…

Nous improvisons ce texte
A la suite d’une réflexion sur l’hypocondrie
Générée depuis plusieurs semaines
Par une petite phrase de Melanie Klein
Toujours dans « The Psycho-Analysis of Children »
Elle avance à plusieurs reprises
Cette idée
Que l’hypocondrie s’expliquerait
Ou prendrait sa source
Dans la plus tendre enfance
Et précisément dans des objets introjectés
Mais devenus objets de peur, d’angoisse
« Excrements now represent poisons (…) In consequence it begins to be afraid of its own excrements (…). Thus its phantasies lead to a fear of having a multitude of persecutors inside its body and of being poisoned, and are the basis of hypocondriacal fears »
Avance-t-elle

Donc être hypocondriaque
Comme être finalement attaqué de l’intérieur
Par un objet
Par son objet
Son propre objet d’amour
Et voilà notamment pourquoi
Il y aurait
Cette ambivalence du sujet
Dans son rapport à l’hypocondrie
Car de la même façon
Que le sujet est ambivalent
Avec son symptôme
Nous notons que dans le dire
Du sujet hypocondriaque névrotique
Il y a parfois
De l’amour…

Mais comment – autre question – bien écouter
L’amoureux hypocondriaque
Et plus particulièrement
En tant que psychanalyste non médecin
Puisque c’est ainsi que nous nomme l’administration ?
Comment ne pas se perdre
Dans ses détails médicaux
Ne pas faire d’erreur
Ne pas omettre l’essentiel, ou le détail
Ne pas confondre aussi
L’hypocondrie névrotique
De la psychotique ?

Ce dernier point
C’est un sujet italien
Rencontré il y a quelques années dans un hôpital
Qui nous l’a enseigné
« Je suis ici parce que je ne fais plus caca. Cela fait des semaines que rien ne sort. J’ai fait plein d’examens, mais les médecins n’ont rien trouvé. Il faut qu’ils cherchent, qu’on trouve ce que j’ai »
Nous avait-il expliqué
A priori tenu par cette drôle d’histoire
Car l’hypocondrie
Peut être également toile d’atterrissage
De la folie

Nous tombons par hasard dans nos recherches
Sur ce texte
Très détaillé de François Perrier
Mettant en lumière
Un cas d’hypocondrie
« ce malade médecin lui-même, qui ne vient nous poser la question de ses troubles que pour nous infliger la description princeps de son cas clinique, qui ne réclame notre aide que pour nous prouver notre impuissance à le guérir, qui ne trouve sa foi en la médecine que dans sa défiance envers les médecins », raconte Perrier

Mais c’est surtout en revenant encore une fois à Freud
Que nous sommes surprise
De voir que dans son Introduction au narcissisme
Il glisse quelques affirmations
Sur ce signe clinique
Peut-être parfois trop délaissé
Car banalisé maybe…

« L’hypocondriaque retire intérêt et libido – celle-ci avec une évidence particulière – des objets du monde extérieur et concentre les deux sur l’organe qui l’occupe »
note Freud
Laissant donc entendre que l’hypocondriaque
Surinvestit un organe
De libido

Mais pourquoi alors en souffrir ?
L’organe génital
Est l’exemple et modèle
Du sentiment hypocondriaque précise alors Freud
« le modèle d’un organe douloureusement sensible, modifié en quelque façon sans être pourtant malade au sens habituel : c’est l’organe génital en état d’excitation. Il est alors congestionné, turgescent, humide, et le siège de sensations diverses »

Freud se sert en fait de cette démonstration
Pour défendre ensuite l’idée d’une érogénéité de tout le corps
De tous les organes
« À chacune de ces modifications de l’érogénéité dans les organes pourrait correspondre une modification parallèle de l’investissement de libido dans le moi. C’est là qu’il faudrait chercher les facteurs que nous mettons à la base de l’hypocondrie »

Faut-il alors en conclure que
L’hypocondrie provient de ce que Freud nomme ensuite
« Stase de la libido »
Ou bien alors et ce plutôt un surinvestissement libidinal
Comme il l’a laissé entendre plus haut ?

En fait
Il y a très certainement
Un double mouvement dans l’hypocondrie
Libido/stase de la libido
Haine/amour
Souffrance/Joie
Et d’ailleurs au-delà de l’histoire de l’hypocondrie
Que nous permet de retracer ce travail
De Dominique Wintrebert
Nous soulignerons ce petit détail quand même curieux
A savoir que les premiers hypocondriaques
N’en étaient peut-être pas
Puisque l’étymologie de l’hypocondrie
Du grec hypo (sous), et khondros (cartilage des côtes)
Selon Wikipédia
« concernait à l’origine des individus ayant des douleurs dans la zone située sous le cartilage des côtes droites (partie du corps appelée les hypocondres), qui ne pouvait être palpée par les médecins. La connaissance du corps humain étant alors peu développée, ils étaient donc pris pour des individus souffrant d’une maladie fictive »
Mais ces douleurs étaient-elles vraiment imaginaires ?
Pas forcément
Pas toujours

Le choix de ce signifiant paradoxal
Met donc le doigt sur la limite du médecin
Et de son savoir
Et prouve encore une fois peut-être la difficulté
Que l’on peut éprouver
A saisir ce que veut
Ce malade imaginaire
Qui peut être incarné qui plus est
Par toutes les structures

Freud voyait par ailleurs dans cet état
Une « névrose actuelle »
« L’origine des névroses actuelles n’est pas à chercher dans les conflits infantiles, mais dans le présent », rappellent Laplanche et Pontalis.
« Les symptômes n’y sont pas une expression symbolique et surdéterminée, mais résultent directement de l’absence ou de l’inadéquation de la satisfaction sexuelle »

Alors
Quid de ce mal-aimé symptôme
Ou trait clinique
Imaginaire, imaginé
Est-il simplement un corrélat libidinal lié au présent d’un sujet ?
Une attaque en règle interne d’un vieil objet mal introjecté ?
Une simple excuse d’obsessionnel de plus pour s’obséder ?
Une toile permettant à un fou de ne pas sombrer ?

« tout son corps, — d’un seul coup, — dans l’espace d’une minute, et même moins, — se déroba, — s’émietta, — se pourrit absolument sous mes mains. Sur le lit, devant tous les témoins, gisait une masse dégoûtante et quasi liquide, — une abominable putréfaction »

Comme dans La Vérité sur le cas de M. Valdemar
De Poe
L’hypocondriaque se joue de son symptôme
Du Réel
Lui conférant un certain effet hypnotique
Qui fixe le sujet
Mais sans cette belle indifférence
Caractéristique de l’hystérie
Freud, encore une fois,
Détenait peut-être la clé
Lorsqu’il avançait ceci :
« Un solide égoïsme préserve de la maladie, mais à la fin l’on doit se mettre à aimer pour ne pas tomber malade, et l’on doit tomber malade lorsqu’on ne peut aimer »

Et si l’hypocondriaque
Ex-enfant mal aimé
Était un sujet manquant cruellement d’égoïsme
Redoutant de tomber malade
Car au-delà de l’amour inconscient de ce symptôme
Il sentirait qu’il ne peut pas lui-même s’aimer ?

tableau-le-baiser-FHayez

Illustration Le Baiser, Francesco Hayez, 1859

A very why why day…

« Pourquoi tu regardes cette étiquette ? Pourquoi tu mets ça ? Pourquoi tu n’es pas contente ? Pourquoi tu rigoles ? Pourquoi ils ont fait ça comme ça ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? »

Sollicitée un jour de pluie
Par les incessantes questions
D’un garçon curieux de 6 ans
Nous nous sommes surprise
A être traversée par cette idée soudaine
A savoir
Et si une mère répondait
« Parce que moi »
Aux continuels pourquoi de son enfant ?

Dans un premier temps
Nous avions pensé à une mère hystérique
Qui dirait en gros
Le monde tourne ainsi « Parce que moi »
Les gens rient « Parce que moi »
Et tout est fait comme ça
« Parce que moi », mon enfant
C’est une façon particulière
De ne pas répondre
Ou plutôt d’impliquer dans une réponse
Faussement construite
La dévoration
Afin de faire en sorte
Que le monde tourne autour d’elle
Que la logique du fantasme du petit sujet
Se retrouve coincée en elle
Si possible dans sa bouche
Et qu’il devienne donc presque impossible
De sortir de ce réel hystérisant, hystérisé
Dans lequel elle a soigneusement
Enfermé le sujet

Et puis, en y repensant,
Et en visualisant l’angoisse qu’une telle réponse
Pouvait impliquer
Nous avons également pensé à la psychose
Et que répondrait alors une mère psychotique
Face à une cascade de pourquoi ?
Ne dirait-elle pas elle aussi « Parce que moi » ?
Et ce « parce que moi »
N’est-il pas finalement
La réponse de toutes les mères
L’unique réponse maternelle possible
Comme si les mères étaient
Condamnées à être cause de chaque sujet
Et donc de chaque question lancée par un enfant… ?

Ou alors, autre possibilité, la réponse d’une mère psychotique
Serait-elle totalement à côté de la plaque
Comme un saut dans le vide, son vide
« Pourquoi ? »
« Parce que rien » « Parce que le vide » « Parce que »
Quand la mère obsessionnelle, elle
Aura tendance à sûrement trop répondre
Expliquer, argumenter et blablabla

Et quid maintenant de l’analyste sollicité ainsi
Lors d’une séance ?
Son rôle n’est certainement pas d’être une encyclopédie
Alors il pourra
Renvoyer la question peut-être
En faire un mot d’esprit sinon
Y répondre vaguement afin de laisser une place au sujet
Ou même en rire
« en plaisantant on peut tout dire, même la vérité », s’amusait Freud

Le défi sera cependant ici
D’essayer d’entendre
Ce qui se cache derrière une série de questions
A savoir, quelle vérité cherche vraiment le sujet ?
Lacan parle à ce propos
Dans l’Insu
De « varité »
Pour mêler les concepts de « variété » et de « vérité »

« Ce que l’analysant dit en attendant de se vérifier, ce n’est pas la vérité, c’est la varité du symptôme »
Et cet enfant de 6 ans, que cherche-t-il alors ?
La vérité ?
Ou plutôt la varité ?
Il cherche en tout cas ce qui fait symptôme
Ce qui fait symptôme chez l’Autre
Ce qui fait symptôme dans la vie
Et ce qui fera symptôme chez lui
Et ce parce qu’il a déjà cette notion
Du mi-dire
De ce quelque chose
Qui ne cesse pas de ne pas s’écrire

Parcourir Deleuze
Amène une piste de réflexion de plus
Sur cette question de la vérité
Dans un cours donné en 1983
Il affirmait ceci :

« La philosophie ancienne c’est une philosophie pour laquelle la vérité préexiste et doit (…) et doit être découverte, c’est à dire il y a une forme du vrai.
J’appelle philosophie moderne, une philosophie pour qui au contraire, la vérité doit être créée, constituée, pas découverte, créée ! »

Cette notion de vérité
Qui ne peut qu’être créée
Est intéressante pour la cure
Le sujet, dans un positionnement invariablement antique
Pense le plus souvent que la vérité
Sa vérité, lui pré-existe
Et qu’il doit la découvrir
Or ce n’est finalement que lorsqu’il accepte
De la créer
Qu’il s’en libère
Et s’inscrit finalement dans une autre vision
Du Réel

« Pourquoi tu regardes cette étiquette ? Pourquoi tu mets ça ? Pourquoi tu n’es pas contente ? Pourquoi tu rigoles ? Pourquoi ils ont fait ça comme ça ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? »

L’enfant via son questionnement
Suppose aussi qu’une vérité préexiste
Il demande à sa mère ou à son père
De l’aider à la découvrir
Mais il est naturellement créatif
Et n’hésite pas – comme Freud l’a démontré
Dans les Trois essais sur la théorie sexuelle infantile
– A créer, inventer ses propres réponses
A ses questions

Finalement, la vérité, ça varie
L’enfant n’en doute pas
Mais l’adulte une fois installé dans sa névrose, sa vie
Préfère l’oublier

L’analyste serait alors ce corps-mort
Où s’échouent les éternels pourquoi d’un Autre
Jusqu’à ce que ce dernier soit en mesure
D’accepter ou d’entendre enfin
Que personne ne répond

orange-and-yellow

Illustration Orange and Yellow, Mark Rothko

Ces serpents qui sifflent sur vos têtes

Avez-vous déjà essayé d’apprendre à siffler
A un enfant de 6 ans ?
Vous aurez beau lui expliquer
Le fonctionnement de ce geste pour vous anodin
Lui mimer la chose
Ou tenter de le conseiller
Rien n’y fera
C’est seul, par lui-même
Qu’il finira par trouver
Comment s’y prendre
Un peu comme si siffler était
Quelque part intransmissible
In-enseignable
Et qu’on pouvait juste
Être à côté de celui qui s’y essaie
Le conseiller
Mais après ça
Il ne reste
Qu’à attendre
Attendre que seul
A l’intérieur de lui-même
Un jour
Le sujet atteigne
Cet eurêka

Et si c’était pareil avec la psychanalyse ?
Et plus précisément avec le fait de devenir – ou pas – psychanalyste ?

Voilà l’idée saugrenue qui nous a traversée l’esprit
Ces dernières semaines
Est-ce qu’au fond
Devenir analyste, ce n’est pas constater soudainement
Que l’on a développé à l’intérieur de soi
Après plus ou moins d’effort, d’entraînement, de travail
Cette capacité-là
Savoir analyser
Avec néanmoins la même perplexité que face au sifflement
Quelque chose que l’on sait faire
Mais qui nous échappe à la fois
Que l’on aura des difficultés à expliquer
A transmettre
Mais une nouvelle aptitude, néanmoins
Quelque chose qui apparaît au départ
Comme inédit
Et unique, puisque chacun siffle comme il peut
Ou comme il veut

Et on peut également poursuivre cette analogie
En s’interrogeant sur le toujours si déroutant milieu analytique
Se préoccupe-t-il aujourd’hui
De savoir qui sait siffler ou pas ?
Nous dirions qu’il s’en préoccupe
D’une façon inédite
Ou plutôt inattendue par rapport
A ce que la position de l’analyste
Devrait impliquer
Résultat : des « diplômes » de sifflerie existent
Ou encore on estime qu’un diplômé en flûte
Sait forcément siffler
Pire
On suppute qu’un expert en tubes en tout genre
Doit forcément avoir cette faculté
Ou que celui qui s’est allongé
Sur le divan d’un sifflologue reconnu
Sera par conséquent forcément siffleur

Mais est-ce bien aussi simple que cela ?
Et vous, d’ailleurs
Savez-vous siffler ?

Un sujet de 70 ans nous affirmait l’autre jour
Ne plus savoir siffler
Avoir tout simplement oublié comment faire
Mais peut-on vraiment oublier ce geste ?
Ou faudrait-il parler de cet étrange oubli à un neurologue
Ou alors à un analyste ?
Enfin autre piste, cette fois uniquement métaphorique
Le fait de ne plus savoir siffler, est-ce que ça arrive à un analyste ?
Peut-il devenir trop vieux, trop déçu, trop différent
Et oublier du jour au lendemain
Qu’il savait siffler ?

Lacan
S’est interrogé jusqu’à la fin de sa vie
Sur la notion de transmission de la psychanalyste
Lorsqu’il a clôturé les journées sur la transmission en 1978
Il affirmait :

« Tel que maintenant j’en arrive à le penser, la psychanalyse est intransmissible. C’est bien ennuyeux. C’est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé– puisqu’il faut bien qu’il y soit forcé – de réinventer la psychanalyse »

Le psychanalyste, comme le siffleur donc,
Serait donc condamné à inventer à chaque fois sa propre technique
A réussir seul et sans aucune aide
Cette prouesse
En réinventant à travers le sujet qu’il est
La Psychanalyse et sa pratique

« Si j’ai dit à Lille que la passe m’avait déçu, c’est bien pour ça, pour le fait qu’il faille que chaque psychanalyste réinvente, d’après ce qu’il a réussi à retirer du fait d’avoir été un temps psychanalysant, que chaque analyste réinvente la façon dont la psychanalyse peut durer »
Martèle dans le même texte Lacan
Y amenant cette fois
La notion de faire perdurer la psychanalyse
Question très importante
Alors que justement cet échec de transmission
Ou bien cet impossible
Pourrait menacer l’existence de cet art

Et d’ailleurs, lorsque Lacan évoque un psychanalyste inventeur
Est-ce vraiment ce genre de praticiens inédits
Que nous croisons quotidiennement aujourd’hui ?
Est-ce que la psychanalyse
Est bien partie pour durer ?

« Les psychanalystes sont des voyageurs, des exilés permanents, sans patrie, sans frontière, reliés par la culture du livre »
Disait l’autre jour à Toulouse
Elisabeth Roudinesco
Mais combien de psychanalystes correspondent aujourd’hui à cette description ?
Aucun ? Tous ? Quelques-uns ?
Ou juste ceux de 70 ans et plus ?
Qui siffle encore aujourd’hui
Le chant des sirènes freudiennes ?
Qui pense mais aussi prend acte que
« Le danger pour la psychanalyse, c’est sa transformation en psychologie. Faire mon deuil, aller vers ma résilience, dépasser mon syndrome post-traumatique. C’est freudien ça ? Non » dixit Roudinesco

« Freud, désignant ce qu’il appelait sa «bande», sans qu’on sache très bien si «sa bande», ça doit s’écrire «ça», Freud a inventé cette histoire, il faut bien le dire assez loufoque, qu’on appelle l’inconscient; et l’inconscient est peut-être un délire freudien »

C’est encore Lacan qui parle
Ou qui délire
Ou qui siffle
A vous de voir…

automat

Illustration Automat, Edward Hopper

«Une interprétation non anachronique», Colette Soler

Conférence de Colette Soler, psychanalyste, agrégée de philosophie et docteur en psychologie. Membre fondateur de l’École de Psychanalyse des Forums du Champ lacanien

Journées nationales des Forums, Toulouse, 25 novembre 2017

(Prise de notes, ce que j’ai pu/su/voulu saisir de son discours ce jour-là)

«J’ai donné ce titre à mon intervention et je l’assume quoi qu’il m’apparaisse un peu incongru. Je dirai donc les deux sources associatives de mon titre.

La première vient d’une interrogation sur l’obligation que Lacan fait au psychanalyste de rejoindre la subjectivité de son époque. Il dit ça dans Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse

«Qu’y renonce donc plutôt celui qui ne peut rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque. Car comment pourrait-il faire de son être l’axe de tant de vies, celui qui ne saurait rien de la dialectique qui l’engage avec ces vies dans un mouvement symbolique»

Donc on voit bien comment sa formule exclut une analyse qui n’aurait pas cette subjectivité.

La deuxième idée fait référence à un ensemble de textes de Lacan propice aux surprises. Il les a prononcés aux USA dans les années 70. Et l’une de ces surprises m’a arrêtée. C’est quand il dit que l’analyste à son analysant, il doit lui dire la vérité.

Comment est-ce possible, alors même que nous disons avec lui que l’interprétation est équivoque, non didactique, non pédagogique… ?

Et puis comment l’analysant, avec une interprétation à travers laquelle on ne fait pas de cours, qui n’est ni suggestive, ni impérative, comment va-t-il du coup accéder au fait que le rapport sexuel est impossible ? Qu’il n’y a que le mi-dire ? Ou encore qu’une analyse vise le réel ?
Et de la même façon, comment chaque cure peut permettre à l’analysant de s’y retrouver dans sa structure alors même que la structure ne s’apprend pas de l’intérieur ?

La question se pose d’autant plus que, ce que les analystes disent, c’est que ce que la psychanalyse enseigne change avec le temps. Cela redouble alors la question : que pouvons-nous dire de vrai sur ce que nous faisons en interprétant ?

Je reprends le premier point. Qu’est-ce que rejoindre la subjectivité de l’époque ? Ce n’est pas prédiquer sur les sujets modernes,comme le fait la presse. Ce n’est pas l’empathie. Non, avec ses propos Lacan invitait plutôt les analystes à mettre leur interprétation à l’heure du temps chronique de l’histoire.
La subjectivité se forge au temps de l’Autre. Le temps du sujet est donc toujours dans le lien social et notamment familial. Certaines subjectivités deviennent anachroniques. On pourrait imaginer, ce serait amusant, des portraits de sujets anachroniques en 2017. Il y a aussi à l’inverse des subjectivités de précurseurs, comme les artistes.

Le présent de chacun est donc infiltré, tissé d’éléments du passé et de son rapport avec le parent traumatique soit la fonction parent. Tandis que le futur reste inconnu, Kundera parlait de brouillard.
Ce souci d’horloge chronologique n’a jamais quitté Lacan. Il a stigmatisé l’interprétation anachronique, notamment dans son texte sur la Méprise du sujet supposé savoir. Il y dénonce la triple mamelle : le conformisme, l’héritage, les psychanalyste qui marchent droit, corrigent le désir et châtrent les mœurs…
Ces analystes font des interprétation à l’envers, cherchent à soumettre les vérités singulières à quelques signifiants maîtres et rabattent l’interprétation sur de la suggestion revendicative.

Lacan donne a contrario à l’interprétation de multiples sens. C’est désormais trouvable facilement grâce aux moteurs de recherche.
Une interprétation est avant tout un dire apophantique.
L’accent est mis sur l’équivoque, qui dit la même chose. C’est un énoncé dont on ne sait pas ce qu’il dit et son assertion fait oracle.
L’analyste est silencieux à ce qu’il dit. Le silence de l’analyste, quand il se tait, peut aussi valoir comme un dire silencieux… Mais pas toujours.

Ce dire apophantique ne peut être anachronique puisqu’il ex-iste à la chaîne des dits. Cette interprétation est toujours au présent. Elle met le silence à la place du semblant. Reste à savoir comment dire la vérité avec ça…

Lacan dit que l’analyste doit dire quelque chose.
La vérité est portée par la parole supposée par l’entendeur. Mais avec lui, dire la vérité, il s’agit de l’analyste locuteur. Évidemment, sa vérité, c’est l’analysant qui l’articule. On ne peut pas dire n’importe quoi, si on dit ce qu’on a dans l’esprit, on va dire sa vérité. Celle-ci, l’analyste contribue à la faire apparaître car elle est masquée dans les tropes du langage. Elle n’est jamais que mi-dite.

Ce mi-dit, l’analysant l’apprendra par la perlaboration de l’analyste sous la forme d’une impuissance à conclure. C’est le S1 par lequel le sujet se présente aux autres signifiants S2. C’est par ces S1 que l’analysant « s’apparole » à son inconscient. Car dans l’association libre, on s’apparole à son inconscient.

La vérité du sujet implique qu’en fait, dans l’analyse, il y a deux parleurs en jeu : l’analysant et puis son inconscient. C’est l’effet division. Cet inconscient qu’il a, comme il a son corps, sans sujet réel.

L’inconscient, ça parle, a toujours dit Lacan.
Ça parle le discours de l’Autre, a-t-il d’abord dit.
Mais pas moyen de rendre compte de la résistance des symptômes de corps. Et donc il parle avec le corps.

Que l’on puisse modifier, même partiellement des symptômes, par une pratique de la parole prouve que la parole est un symptôme du même ordre. Le symptôme est mi-dit avec le corps.

Interpréter, c’est toujours cibler la jouissance qui n’est pas sujet mais que l’on dit sienne parce qu’elle est de son corps, cette strate qui dit qu’on interprète le sujet avec la parole de jouissance de l’inconscient.

D’abord on interprète la parole, la stance par en-dessous de la chaîne des signifiants associés. La métonymie, c’est le métabolisme de la jouissance.  L’objet a fait la voie vers le plus-de-jouir.

En 1975, il y a cependant une révolution dans la notion du savoir. C’est cette idée de coalescence du signifiant et de la jouissance. Les signifiants eux-mêmes se jouissent. L’inconscient qui affecte le corps produit dans le corps l’évolution du symptôme qui lui n’est pas inconscient. Il est jouissance de corps.

L’inconscient savoir loge dans le corps. C’est donc lui le symptôme qui est jouissance du verbe, et ce point est saisissable dès Freud.

Comment l’analysant s’en avisera-t-il ? Comment l’apophantique de l’équivoque va-t-elle lui faire saisir ?

D’expérience, le premier effet de l’énigme interprétative est la surprise d’un analysant sidéré. Alors, selon ses goûts, selon son transfert, il sera ravi ou contrarié. Il pourra s’en vanter ou s’en plaindre. Dans tous les cas, il est tellement en attente d’une assertion, d’associations libres le ramenant à l’impuissance du mi-dire bien loin du motus de la fin…

On découvre par la grâce des équivoques que ce que dit l’analysant «pouvait être entendu tout de travers». Lacan le dit dans les Non-dupes errent.

«Et c’est justement en l’entendant tout de travers que nous lui permettons de s’apercevoir d’où ses pensées, sa sémiotique à lui, d’où elle émerge».

On lui fait donc apercevoir d’où émerge sa sémiotique. Sémiotique, ce n’est pas seulement sémantique. Cela va du signe à la jouissance qui fait symptôme.

Je vais vous le faire entendre autrement : la technique analytique, avec l’attention flottante, va faire apparaître d’autres signifiants qui produisent un effet de sens. C’est le «parasitisme» de la langue.
En opérant par le sens, l’analyse touche au réel des signifiants de la langue.
Le sens noue le symbolique à l’imaginaire mais il noue en même temps les signifiants parasitaires de la langue qui se jouissent. Tout effet de sens noue du réel en même temps que de l’imaginaire et du symbolique.

Ce fameux nœud, ce poème que je suis, pourrait être le bénéfice de savoir d’une analyse. Les équivoques interprétées font apparaître que l’inconscient opérant de la langue sur le corps est « tête de l’art », que Lacan écrit donc A.R.T.
L’inconscient est en tête de l’artifice de la langue, il est le premier artiste, le premier poète. Mais en même temps, c’est aussi une tête de LARD, L.A.R.D, qui ne cède pas sur la jouissance de ses mots.

On induit toujours que l’inconscient est poète, mais il nous faut une preuve. C’est l’effet éventuel de l’interprétation sur le symptôme. C’est pour autant qu’une interprétation juste éteint un symptôme que la vérité se spécifie d’être poétique. Ce n’est pas du côté de la logique articulée qu’il faut chercher la portée de nos dires.

Le poète jette ses mots à la cantonade comme une bouteille à la mer. L’analyste, lui, n’a rien à dire de beau et il risque à chaque coup soit l’inefficacité et même le contremploi voire pire, l’éternisation de l’analyse.
L’interprétation équivoque est un pari, un «à tout hasard». ça s’appelle la thérapeutique quand il y a l’effet sur le symptôme et il nous faut des équivoques permettant de conclure au cas par cas.

L’analyse vise à révéler qu’il y a de l’inconscient. Mais sans un effet réel sur le symptôme, rien ne permet d’assurer que ce ne soit pas pure élucubration et culture de la jouissance des mots sans objet. Lacan a d’ailleurs évoqué l’analyse comme un délire à deux…

Donc nous avons le symptôme poétique nodal. Mais la structure est datée. L’inconscient est en effet structuré comme un langage mais avec une réserve : la structure est déjà créée. La structure se génère dans le rapport originaire à lalangue de l’Autre avec la jouissance du corps, avec les marques que cette lalangue laisse sur le corps.

La jouissance phallique paralyse toutes les autres jouissances. Il fut un temps ou Lacan faisait valoir l’insu dissimulé dans la lettre diachronique.

La torsion finale, la synchronique, est un stigmate d’une diachronie, avec son rapport aux mots d’un côté et de l’autre la fixion (avec le X) des mots et de leur rapport au corps.

L’inconscient est donc daté ? Et peut-il vieillir ?

C’est le parasitisme de la langue qui le détermine. Est-ce qu’il s’arrête avec le temps ? Sûrement pas. Ce savoir de lalangue dépasse tout ce que le sujet peut apercevoir. Si tirer au clair l’inconscient dont on est sujet ne réduit pas l’inconscient (au contraire), alors il faut préciser comment cette infinitude peut aller de pair avec une fin possible du processus analytique.

Et bien c’est qu’il n’est pas nécessaire de totaliser l’inconscient pour expérimenter ses connaissances.

La jouissance phallique est aussi parasitaire de toutes les autres jouissances. Cela veut dire ubiquité par le parlant de l’effet de castration et ubiquité du Un.

L’oracle de l’interprétation apophantique est qu’en faisant apparaître, elle conduit au trou dans le réel. Et donc au fait qu’il n’y a pas de rapport sexuel malgré le nœud borroméen.»

Un point c’est tout

« Voilà ce que nous dit Fichte: Je peux dire A est A, mais c’est une proposition seulement hypothétique. Pourquoi? Parce qu’elle sous-entend il y a A. Si A est, A est A, mais s’il n’y a rien A n’est pas A. C’est très intéressant parce qu’il est en train de destituer le principe d’identité. Il dit que le principe d’identité c’est une règle hypothétique. D’où il lance son grand thème: dépasser le jugement hypothétique vers ce qu’il appelle le jugement thétique. Dépasser l’hypothèse vers la thèse. Pourquoi est-ce que A est A, si A est bien parce que finalement la proposition A est A n’est pas du tout un dernier principe ou un premier principe. Elle renvoie à quelque chose de plus profond, à savoir qu’il faudrait dire que A est A parce qu’il est pensé. A savoir ce qui fonde l’identité des choses pensées, c’est l’identité du sujet pensant. Or l’identité du sujet pensant c’est l’identité du moi fini. Donc le premier principe ce n’est pas A est A, c’est moi égal moi »

En lisant ce cours de Deleuze de 1980
Réflexion qui nous est proposée sur l’@progrès du savoir
Nous vient à l’esprit une récente vignette clinique
Posant cette question de ce qu’il y a
Derrière le A
Derrière la lettre
Et derrière le principe d’identité

Cet enfant de deux ans dont nous allons parler
Ne sait absolument pas lire
Même si Bergès dirait que « l’inconscient sait lire »
Lui, en tant que sujet pensant ou conscient
Ne le sait pas encore en tout cas
Et ce qui est intéressant
C’est qu’alors que ce petit sujet rencontre en ce moment
Certains troubles identitaires
De l’ordre du « qui suis-je ? »
Évoquant d’ailleurs un questionnement
Qui pourrait être résumé par cette question :
Est-ce que moi est bien égal à moi ?
Cet enfant nous a  donc demandé il y a peu
De lui lire les lettres
Qui rassemblées forment son prénom
Il a donc réclamé d’abord une épellation
A.N.T.O.N.I.N
Puis une lecture
ANTONIN
Et une fois tout ceci réalisé
Après une deuxième épellation
Lorsque nous lui disions
« Tu le sais maintenant, ce qu’il y a d’écrit là ? »
Il a souri et proposé
« Maman »
Puis
Un autre prénom
Celui de l’enfant avec qui il est gardé
Et qui fait sens
Sur le plan du signifiant

Si cet échange s’est effectué
Avec un certain amusement
Nous y avons décelé néanmoins
Un trait infime lié à l’univers de la psychose
Car l’enfant proposait clairement
Un deal fou
A savoir celui de s’identifier à sa mère for ever
Et donc de ne jamais en sortir
Ou bien une autre option
Qui était de ne pas être la mère
Ni soi
Être un autre, donc
Mais pas lui

Et en lisant Deleuze, c’est donc à ce sujet
Que nous avons pensé
Aussi parce que cet enfant
Par sa position ambivalente face à l’écrit
Soulignait peut-être à sa façon
Que « derrière le rideau, il n’y a rien à voir »,
Pensée d’Hegel résumée par Deleuze
Donc il renvoyait au Rien du réel
A la Chose
Au fait que lire les lettres comme il faut
C’est lié à un savoir, un concept appris par cœur
Mais que si on en sort
Il n’y a plus rien
Le château de lecture s’effondre
Badaboum

Et s’il n’y avait tout simplement pas de A ?
C’est maybe l’affirmation lancée par l’enfant psychotique…

Dans ces séminaires, Bergès est lui assez éclairant
Sur ces questions de lecture, d’écriture
Du rapport entre le corps de la mère
Et l’écrit

« autrement dit, quand j’écris sur le papier, je cesse d’écrire sur le corps de ma mère. Parce que le bouche-à-bouche avec ma mère, le bouche-à-bouche de la nourriture, le bouche-à-bouche de la parole qui fait que je lis sur les lèvres de ma mère et qu’elle-même vient s’introduire dans ma bouche, rentrer dans mon corps par la bouche, soit par l’intermédiaire de la nourriture, soit par l’intermédiaire de son propre corps de mère, ce bouche-à-bouche, il n’est pas du même ordre du corps que celui de l’écriture. Le corps de l’écriture suppose une distance, suppose un appui, suppose une liberté du mouvement. L’écriture survient lorsque l’enfant cesse de poser les lettres les unes à côté des autres (…) quand il cesse d’utiliser la lettre comme une monnaie dans le commerce sexuel avec sa mère », note Bergès

Cette distance qui apparaît donc via l’écrit
C’est un peu comme si cet enfant l’avait aussi cherchée
Dans la lecture
Comme s’il avait fait une proposition de liberté
Mais qui avait pour particularité
De le plonger dans un non-moi
De le faire passer à côté de lui
Pour être tout-puissant sur la lettre de l’Autre maternel

Car si pour certains
« Le sujet pensant est substance. Il est une chose. Res. (…) c’est une chose pensante. »
Pour reprendre Deleuze
Et bien ici le sujet voulait se déchosifier
N’avoir plus de compte à rendre à personne
Ni même à son nom
Ni même à ses lettres

En y songeant,
Tout ceci nous renvoie aussi
A stécriture de Lacan
Et à d’ailleurs cette histoire incroyable
De condamnation à la demande de JAM
Il est vrai que la Stécriture seule
Peut résonner de façon insupportable
Car son écoulement, sa césure ou son morcellement
Indique le réel de la structure du sujet
Voire du désir

« Pourquoi stécriture ? Qu’est-ce qui est livré dans stécriture ? »
Interroge Charles Melman dans « Lacan tout contre Freud »
« Ce qui est livré, ce qui est désigné dans stécriture, c’est le fait que celle-ci relève primordialement du mécanisme de l’inconscient,et que c’est le phénomène de césure, la manière dont vous la placez, qui entretient l’imaginaire du sens. Or, à l’appeler stécriture, je vous livre sans aucune équivoque le processus et ce que vous croyiez – par la formule, par l’inscription du fantasme – être l’objet de votre désir »

Stécriture inconsciente donc
Marquée par le désir
Mais aussi lecture inconsciente
Répertoriée par Freud
Via ses laborieuses études des lapsus de lecture

« Je feuillette un jour au café un numéro de l’hebdomadaire Leipziger Illustrierte, que je tiens obliquement devant moi, et je lis au-dessous d’une illustration qui s’étend sur une pleine page : « Une noce dans l’Odyssée (in der Odyssee) ». Cela attire mon attention et m’étonne beaucoup, je rectifie la position de la revue et procède à la correction : Une noce au bord de la Baltique (an der Ostsee) ». Comment en suis-je venu à faire cette faute de lecture dénuée de sens ? »
« mon esprit était manifestement occupé par des pensées tournant autour de la priorité de cette découverte », conclut-il après avoir analysé son lapsus
Dans « La psychopathologie de la vie quotidienne »

Que se passe-t-il alors dans la tête d’un enfant de 2 ans
Qui ne sait pas lire mais feint le lapsus
Et déclare qu’il est sa mère ? Ou un Autre ?
Au-delà de la tentative
De mise à distance du Réel
Il prouve
Qu’il est « manifestement occupé par des pensées
Tournant autour de la priorité de (ses) découvertes »
Sur son identité, la sexualité, l’Oedipe, la castration
Mais aussi par le fait qu’il sait désormais
Que derrière le rideau, il n’y a rien
Pas même un A
Mais que sa Maman propose quand même une jolie décoration
Et de jolies lettres
Et des mots pour le dire
Pour avaler ça
Tout ceci le séduira
Certainement pour toujours
Mais ne doit ni lui masquer la vue dehors
Ni l’attacher for ever au désir de Maman
Ou le réduire à un signifiant, un seul
Telle Yayoi Kusama

« J’avais en moi le désir de mesurer de façon prophétique l’infini de l’univers incommensurable à partir de ma position, en montrant l’accumulation de particules dans mes mailles d’un filet où les pois seraient traités comme autant de négatifs. […] C’est en pressentant cela que je puis me rendre compte de ce qu’est ma vie, qui est un pois. Ma vie, c’est-à-dire un point au milieu de ces millions de particules qui sont les pois »

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Illustration Yayoi Kusama, Dots obsession

Et ça ?

« Et ça ? Et ça ? Et ça ? Et ça ?… »
Insatiable
Le petit garçon de deux ans et demi
Demande à sa mère
Les mots pour le dire
Les mots de chaque objet
Chaque chose
Qu’il voit
Qu’il a pourtant toujours vue
Mais c’est un peu comme si
Avec l’explosion de son langage
Il était en train de découvrir
Que le réel n’était pas collé
A ses yeux
Ni à sa bouche
Genèse donc
Du lien RSI for ever

Alors comme ça, chaque chose à un nom, Maman ?

Alors bien sûr
La réponse apportée par la mère
A cette pluie de questions
Aura son importance
Sera-t-elle lassée de cette pulsion de savoir
Infinie au point
De ne plus répondre
Et de lui renvoyer un silence ?

Sera-t-elle peu intéressée
Au point d’être parfois imprécise
De ne pas donner le bon mot
Répondre à côté des choses ?

Ou sera-t-elle à l’inverse trop précise
Lui expliquant déjà la théorie de la gravité
Et le pourquoi des séismes…?

Dans ce nouage
Mère-enfant
MèRe-S-I
Tout est possible
Mais pour un analyste
Cet instant banal
De dialogue
Ne sera certainement pas anodin
Car il aura un impact certain
Sur le rapport au réel du sujet
Ainsi que sur l’évolution
De sa pulsion de savoir

Aura-t-il plus tard toute sa vie envie d’en savoir plus
D’en apprendre encore ?
Ou bien aura-t-il mis au placard
Ce drôle de désir
Notamment pour ne pas embêter Maman ?
Ou, autre option, aura-t-il singé, imité
Le désir de savoir qu’avait sa mère pour lui
Et fait Normal Sup ou médecine ?

« La pulsion de savoir, écrit Freud en 1905, ne peut pas être comptée parmi les composantes pulsionnelles élémentaires de la vie affective et il n’est pas possible de la faire dépendre exclusivement de la sexualité. Son activité correspond d’une part à la sublimation du besoin de maîtriser, et, d’autre part elle utilise comme énergie le désir de voir »

La pulsion de savoir
Va donc plus loin que la pulsion de comprendre le sexuel
Première cause d’envie d’en savoir plus
Découverte par Freud
Cette pulsion a donc aussi un rapport avec le « désir de voir »
Pulsion scopique donc
Et le « besoin de maîtriser » mais en version sublimée

La pensée de Melanie Klein
Poursuit sur cette pente
En allant même plus loin
Pour elle, cette pulsion, qu’elle appelle « épistémophilique »
Est fondée par plusieurs mouvements
Complexes et pas forcément attendus
Oubliée l’image d’Épinal
De la simple beauté et satisfaction d’apprendre
Dans « Les stades précoces du conflit œdipien »
Elle explique :

« Le lien précoce de l’épistémophilie et du sadisme est d’une grande portée pour le développement psychique dans son ensemble. Cette pulsion, stimulée par l’apparition des tendances œdipiennes, concerne d’abord principalement le corps de la mère, qui est conçu comme la scène de tous les processus et de tous les événements sexuels. L’enfant est encore sous l’effet de la position libidinale sadique-anale, qui le pousse à vouloir s’approprier les contenus du corps. Sa curiosité s’éveille alors ; elle concerne ce que le corps contient, comment il est fait, etc. La pulsion épistémophilique et le désir d’acquérir deviennent ainsi, très tôt, étroitement liés l’un à l’autre, et liés également à la culpabilité éveillée par l’apparition du conflit œdipien »

Dans la marmite kleinienne
La pulsion du « Et ça ? »
Serait donc à lire comme un reste de l’envie
De savoir ce que contient le corps de maman
Désir sadique de le posséder
Mêlé des traces d’un conflit oedipien
Ayant déjà éveillé la culpabilité
Le joyeux « Et ça ? »
Et le plaisir d’apprendre éprouvé
Se retrouvent donc voilés
Par un mélange de sadisme et culpabilité…

L’autre piste de réflexion
Pour aborder cette pulsion
Pourrait consister à dégager cette approche
De la trieb, pulsion en allemand
Et de s’attacher alors à comprendre
Un désir de savoir
Ou même une mécanique du savoir, pour les scientistes
Voire même un simple plaisir pavlovien ?

« C’est très important cette dimension du savoir, et aussi de s’apercevoir que c’est pas le désir qui préside au savoir, c’est l’horreur. »
Lance Lacan dans « Les non-dupes errent »

« L’horreur de savoir » donc
Serait le dernier élément à ajouter
A ces réflexions
Une horreur
Qui présiderait
Même au pousse-au-savoir
Incarné par cet enfant de deux ans ?

Ce qui reviendrait à se demander
Si ce petit sujet
Ne cherche pas à nommer
Chaque élément du réel
Pour justement ne pas être assailli
Par l’horreur du réel
Ou du moins sa froideur, son inconsistance ?
Le langage appris, le mot, le signifiant
Serait alors accolé comme un pansement
Entre lui et le réel
Une tentative d’obstruction
De ce vide
Cette Chose
Combler l’horreur du savoir par le signifiant
Ou bien signifier l’horreur en sachant

« l’objet cause du désir de savoir qui animait Oedipe se dévoile à la fin comme regard. Et le savoir se fait ça voir. »

C’est Antonio Quinet qui dit ça
Dans ce texte que nous avons souvent parcouru
Sur la toile
Il est vrai qu’Oedipe voulait savoir
Comprendre quel crime avait été commis
Pour que la peste dévaste son peuple
Et apprenant la vérité
Il se creva les yeux

ça crève donc les yeux, le savoir
Et Maman est appelée
A la rescousse pour soigner par les mots
L’horreur d’avoir su
Ou d’avoir vu ?

Installé dans la campagne provençale
Merleau-Ponty a lui fini sa vie
En train d’écrire
En pleine pulsion de savoir donc…

Dans l’Oeil et l’Esprit
Son dernier ouvrage
Il écrit :

« On sent peut-être mieux maintenant tout ce que porte ce petit mot : voir. La vision n’est pas un certain mode de la pensée ou présence à soi : c’est le moyen qui m’est donné d’être absent de moi-même, d’assister du dedans à la fission de l’Être, au terme de laquelle seulement je me ferme sur moi. Les peintres l’ont toujours su »

Et si chaque tableau
Dessiné par un peintre
Équivalait à un « Et ça ? »
Adressé à la mère par l’enfant ?

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Illustration Cézanne, La Montagne Sainte Victoire au grand pin

L’a-corps médical

Il faut se déshabiller
Parfois
S’endormir
Ou alors endormir un bout de soi
Juste pour faire semblant
De ne pas avoir mal
Offrir son corps
Ou en tout cas
Laisser l’Autre s’en occuper
Et écouter
Ce qu’il a à en dire
Même si souvent
C’est complètement à côté de la plaque
A côté de soi

Et d’ailleurs en parlant d’à côté
C’est peut-être
Cet a-côté du sujet
Cet a-corps médical
Qui nous a interrogée
Ces derniers jours

« Peut-être que vous allez pouvoir garder votre sein quand même »
lance un radiologue à une sexagénaire
Qui apprendra par la suite qu’elle n’avait en fait
Pas de cancer
Mais un kyste

« Vous êtes peut-être en train de développer une allergie à ce truc.
Vous devriez contrôler ça. Vous imaginez comme ça peut être dangereux. Les allergies ça arrive d’un coup (…) Et puis non vous n’avez rien en fait, filez ! »
Glisse un dermatologue à une trentenaire

Que peut-on dire
Du discours médical sur le corps aujourd’hui ?
De cette façon dont nombre de médecins
Dépossèdent les sujets
De ce corps encombrant
Dont ils (les médecins ? les sujets ?)
Ne savent rien
Ou pas grand chose ?

Pour la psychanalyse aussi
Le corps semble être d’un certain côté
Une question qui fâche
Ou qui égare
Et la célèbre phrase de Freud
Prononcée dans le texte « Le Moi et le ça »

« le moi est avant tout un moi corporel, il n’est pas seulement un être de surface, mais lui-même la projection d’une surface »
A eu pour effet d’en perdre plus d’un…

Faut-il se servir de ce bout de phrase
Pour plonger la théorie dans le corps-symptôme
Ou le moi-peau
Et donner du corps à l’analyse
Voire à l’analyste ?
Ou bien faut-il rester
Dans ce rapport à côté du corps
Très similaire à celui du corps médical ?
Faut-il sinon comme certains
Aller jusqu’à l’ignorance du corps allongé sur le divan
La position couchée étant au fond
Une sorte de tentative forcément ratée
D’abolition du mouvement, propriété qui fonde justement le corps
La psychanalyse comme une pratique
Incorporelle donc…

« Le corps, ça devrait vous épater plus ! »
A pourtant lancé Lacan dans Encore
Israël aussi
Comme nous le notions dans ce texte déjà consacré au corps
Appelle à une prise en compte du corps
Dans la pratique

« La psychanalyse doit tenir compte du corps et partout où l’on parle de psychanalyse en la détachant du corps, en la manipulant comme une science purement philosophique ou verbale, on triche, en trahissant Freud et la psychanalyse »
Affirme-t-il ainsi dans « La Jouissance de l’hystérique »

Reste qu’aujourd’hui encore
Le corps des psys
Sa corporation
Ou le dé-corps psychanalytique
Nous semble ni épaté ni enchanté mais surtout
Ignorant du corps
Tant est si bien que
Rien ne semble avoir comblé ce que Lacan nommait
La « faille épistémologique »
Entre psychanalyse et médecine
A l’heure où finalement les psy médecins sont globalement plus rares

« L’exil où a proscrit le corps la dichotomie cartésienne de la pensée et de l’étendue, laquelle laisse complètement choir de sa saisie, ce qu’il en est non pas du corps qu’elle imagine, mais du corps vrai dans sa nature. Le corps n’est pas simplement caractérisé par la dimension de l’étendue : un corps est quelque chose qui est fait pour jouir, jouir de soi-même. La dimension de la jouissance est complètement exclue de ce que j’ai appelé le rapport épistémo-somatique »
A lancé Lacan en 1966
Dans sa conférence sur la place de la psychanalyse dans la médecine

Ne pas oublier que le corps jouit donc
Jouit parfois à corps perdu ou à corps défendant
S’extraire de la dichotomie cartésienne
Tout en sachant entendre
Dans le discours d’un sujet
La somatique ou psychosomatique
Et surtout garder en tête que
« l’homme est une usine à fabriquer de façon inépuisable du signifiant et (…) l’organique est sans doute la machine la plus rentable de l’usine »
Comme le souligne Jean Bergès

Malgré ce savoir-là
Il semble encore difficile de cerner
Une connaissance sur toutes ces questions
Alors que le sujet lui-même démarre justement son existence
Dans une totale méconnaissance
De ce corps qui l’abrite
Peut-être est-il d’ailleurs condamné
A découvrir
Que ce corps n’existe
Plus qu’il existe ?

Bergès
Dans « Le corps dans la neurologie et dans la psychanalyse »
Avance :

« si nous tenons que le corps, nous n’y avons pas accès, mais que nous n’aimons rien de façon plus passionnée que notre corps, même dans le corps des autres, nous sommes bien obligés d’aborder le terrain de la méconnaissance »

« la méconnaissance part de cette immaturité motrice, de cette incapacité de l’imaginaire au sens de l’image du corps, qui permet justement l’accrochage au signifiant. Je vous propose une illustration clinique : un patient, à la suite d’une névropathie juvénile, a dû subir une dialyse toutes les semaines pendant dix ans. Durant ces dix années, les médecins et lui-même considéraient que sa vie tenait au fil de la dialyse (…) son angoisse de mort ainsi que l’insomnie s’accompagnant de découragement ne sont apparues que du jour où la greffe rénale a été pratiquée (…). Pour reprendre les termes de Freud : dans ce cas, le danger était « extérieur », la fonction rénale étant assurée par une machine extracorporelle. A partir du moment où le rein est greffé, le danger devient « intérieur » ; car la fonction dévolue à un organe greffé vient, en somme, se ranger du côté de la pulsion de mort dont une des destinées est le refoulement »

Bergès s’intéresse ensuite
A « l’articulation entre la fonction de la méconnaissance, dans son rapport au refoulement, et la position de la mère comme machine à dialyser, c’est-à-dire extracorporelle, la mère remplissant la fonction »
Et il y a, il est vrai
Quand on prend en compte
Cette idée de méconnaissance de départ
Et d’immaturité motrice
Toute une histoire de mère
Dans le rapport avec le corps de chaque sujet
De cette mère qui s’est agitée
Qui a parlé
Qui a nettoyé
Cajolé
Malmené
Désiré
Nommé
Interprété
Mis au monde
Ce corps
Immature
Qu’elle a d’abord aidé, secondé, porté

A-t-elle été au final sa dialyse ? L’est-elle encore ?
Quand est-ce que le sujet a compris qu’elle était extérieure ?
Jusqu’à quand aura-t-elle une fonction pour lui, pour ce corps ?
La menace du corps est-elle devenue par la suite
Intérieure
Comme dans l’hypocondrie
Ou bien est-elle restée extérieure
Et dans ce cas, qui incarne encore la dialyse d’un sujet ?

La médecine traditionnelle chinoise
N’a elle pas suivi la voie cartésienne
Elle ne s’intéresse pas à la science du corps
Ni à ses molécules
Elle est aussi dégagée du signifiant
Et limite le débat à la question de
L’énergie, le Qi
Qui circulerait dans le corps
Par la voie des méridiens
Ce matin, en y songeant,
Nous y avons entendu pour la première fois
« mère-idiens »
Pourquoi pas s’amuser à penser en effet
Que les Chinois traitent au final
Les traces de l’énergie signifiante insufflée au tout petit par la mère ?

Toutes ces considérations
Nous prouvent en tout cas encore une fois
Qu’il n’est pas facile de ne pas devenir
Psychadialyste
Un peu comme si l’analyste devait réussir à entendre un en-corps
A chaque fois inédit

The anatomy lesson of Dr Nicolaes Tulp, by Rembrandt van Rijn
The anatomy lesson of Dr Nicolaes Tulp *oil on canvas *169 x 216,5 cm *signed t.c.: Rembrant. ft: 1632

Illustration La leçon d’anatomie du Docteur Tulp, Rembrandt