Comment parler aux enfants sans les angoisser ?, Marc Strauss

Conférence de Marc Strauss, psychiatre, psychanalyste, membre fondateur de l’École de Psychanalyse des Forums du Champ lacanien

Madrid, 19 octobre 2018, http://www.colpsicoanalisis-madrid.com/aula-abierta/

(Prise de notes, ce que j’ai pu/su/voulu saisir de son discours ce jour-là)

«J’ai proposé cette question, « comment parler aux enfants sans les angoisser ? », à cause de cette actualité qui dure. C’est celle du combat très violent autour de l’autisme.

Je ne sais pas comment c’est ici mais en France, il ne se passe pas une semaine sans qu’il n’y ait une nouvelle initiative dans le but de chasser la psychanalyse de l’autisme.

En France, pendant longtemps, la psychanalyse a été la référence pour l’autisme ! Et maintenant, c’est plutôt le contraire. Les psychanalystes sont détestés par beaucoup.

Et pourtant, s’il y a bien enfant pour qui la question de lui parler sans l’angoisser se pose, c’est l’autiste.

Parler à un autiste, lui adresser la parole, c’est prendre le risque de provoquer chez lui une angoisse impossible à maîtriser par lui-même et l’entourage.

Alors comment parler aux enfants sans les angoisser ? C’est très simple, c’est impossible.

Nous avons en fait deux problèmes qui se posent ici : comment s’adresser à eux ? Et là vous avez toutes les méthodes qui visent à remplacer la psychanalyse, comme l’ABA, le teacch…. Ce sont des méthodes essayant d’éviter la confrontation directe avec l’enfant. Tout ceci j’y reviendrai demain.

Et l’autre question au fond c’est : est-ce qu’il n’y a pas toujours une dimension angoissante dans la parole ?

Cela nous amènerait à répondre comme Freud à qui une mère avait demandé comment bien élever son enfant… Il lui avait dit « Faites ce que vous voulez, de toute façon, ce sera mal. »

Freud en répondant ainsi rappelle qu’il y a autre chose en jeu, entre la mère et le fils. Autre chose que le bien qu’elle croit sincèrement lui vouloir. Il y a aussi l’inconscient.

Elle ne sait jamais entièrement ce qu’elle fait, et elle ne sait pas quand elle fait du mal.

Je vois des mères qui ont toujours plus ou moins peur de mal faire. Régulièrement, des livres grand public sur comment éduquer son enfant sortent. Ils ont toujours autant de succès que les magasins féminins ! Il y en a un nouveau tous les 6 mois et c’est toujours un best seller !

C’est bien la preuve qu’il n’y a pas besoin d’un psychanalyste pour culpabiliser les mères, elles le font déjà très bien toutes seules !

Alors évidemment, la psychanalyse est allée trop loin, notamment suite à des travaux de Bruno Bettelheim qui a parlé de la toxicité des mères. C’est sûr que ce n’était pas la meilleure manière de commencer l’approche thérapeutique !

Il y a même des Lacaniens qui ont cherché la forclusion du Nom du père, que Lacan a mis au principe de la relation du psychotique au monde, et bien ils l’ont cherché dans la mère ce qui est bien sûr abusif et faux.

Pourquoi la mère fait cependant aussi du mal et pas que du bien ?

Parce que plus la mère parlera à son enfant, plus elle creusera en lui le gouffre de la question qu’elle attend de lui.

Le gouffre de la question : qu’est-ce qu’elle me veut ?

Une question que l’on se pose toujours ensuite. Car le langage ne sert pas qu’à une communication directe et immédiate. « Pouvez-vous me passer le sel ? » ne signifie pas la même chose en fonction de à qui on le dit, vous comprenez ?

Alors bien sûr, les mères disent à l’enfant ce qu’elles veulent. Elle demandent ce qu’elle veulent. Et la société aussi.

Tout le monde attend que l’enfant soit éduqué comme le groupe. Ce qui commence par la propreté. On est obligé de faire ça, par amour.

Mais la question de l’enfant, c’est de savoir qu’est-ce qu’il est pour eux, pourquoi ses parent l’ont-ils mis au monde ?

Et à cette question, ils ne savent pas répondre, ils n’en savent rien.

Normalement, cette question se réveille à l’adolescence, quand l’ado rejette les normes parentales et dit : « mais je n’ai pas demandé à vivre ? » Ce qui en général coupe la parole aux parents.

Cette question se réveille à l’adolescence car l’enfant comprend que jamais il n’y aura de réponse.

Dans l’enfance, l’enfant attend, il accepte d’attendre d’avoir la réponse plus tard, quand il sera plus grand, et le voilà grand et pas de réponse ! Et les parents ne peuvent plus tricher, faire semblant alors qu’avant ils avaient caché qu’ils n’ont pas de réponse à la cause de l’existence.

Du coup les ados sont profondément déçus, ils voient leurs parents comme de moutons conformistes, indifférents aux vérités fondamentales. La bande de copains devient l’appui qui n’est plus trouvé dans la famille.

En fait, il y a deux vérités.
Celle de la science moderne, incarnée par Descartes, et qui se veut universelle, mathématique. Et la vérité humaine, celle des choix. Et si nous ne sommes pas des machines, la question de notre responsabilité se pose jusque dans la décision de procréer.

Lacan souligne dans un séminaire que ce sont les enfants les plus sensibles à la question de la décision subjective qui ont le plus de difficulté en mathématique. Cet enfant sait qu’un calcul n’est pas porteur de sa vérité.

Voyez ici qu’il n’y a pas que les autistes que l’on angoisse en leur parlant…

Quand on parle à un enfant, il ne sait pas quelle place on lui donne dans notre théâtre inconscient. Et tout ceci ne va pas s’arranger quand on choisira en plus le sexe de son enfant avant sa naissance !

Car aujourd’hui, si la science invente quelque chose, cela devient tout de suite un marché dans le capitalisme contemporain. Sur ce point, les progressistes vont sûrement se battre pour obtenir une liberté de choix au nom de la liberté fondamentale de l’être humain.

Alors qu’est-ce qui fait que l’enfant est amené nécessairement à se poser la question du désir de l’autre ? Pourquoi un être parlant ne peut pas se contenter de ce qu’on lui demande ?

Justement parce que c’est un être humain et que le langage fait qu’il a un désir inconscient.

Lacan, dans le séminaire sur l’angoisse, rapporte des expériences de Piaget, qui faisait un test de compréhension à des enfants sur le fonctionnement d’un robinet. Lacan remarque que jamais Piaget n’explique à ces enfants ce qui le motive lui dans sa recherche. Il les réduit au statut d’instrument de sa recherche. En commentant, Lacan a cette très belle réflexion : il parle de la « profonde méchanceté pédagogue ».

Est-ce qu’on peut pareillement parler de la profonde méchanceté des parents ?
Pas nécessairement, mais de profonde ignorance, oui. Et qui sera toujours vécue comme traumatique pour l’enfant.

Cela me fait penser à une de mes filles. Elle faisait des mathématiques quand elle était très petite, elle m’avait fait part de quelques difficultés et j’ai voulu lui montrer quelques trucs, à propos du calcul. J’ai voulu faire le pédagogue malin, et elle a répondu « ah non, pas toi ! »

C’est que la fonction père et la fonction pédagogue, ce n’est pas la même. Je l’ai donc laissée tranquille, quand elle avait des problèmes de compréhension plus tard, j’attendais qu’elle viennent.

Ce n’est pas plus mal si inconsciemment le parent ne sait pas ce qu’il désire ou qu’il sache ce qu’il veut et sache faire au mieux pour l’obtenir.

Le parent peut ne pas savoir ce qu’il veut, ou vouloir des choses contradictoires sans s’en rendre compte.

Il veut un enfant modèle mais en le même temps qui se rebelle et ait du caractère.

Cela me fait penser à quand on dit qu’un enfant à des problèmes à l’école et à certains pères qui disent avec fierté : « moi aussi, j’étais comme ça et je m’en suis sorti ! »

C’est le paradigme, le fait d’exiger « sois libre ». Vous connaissez l’exemple des cravates pour rendre son enfant fou ? On peut la refaire aussi avec deux tee-shirts. Vous achetez 2 tee-shirts à votre enfant, le jour où votre enfant en met un, vous dites d’un air peinée, « je savais bien que tu n’aimais pas l’autre »…

Un autre souvenir que je raconte souvent, c’est quelqu’un que je connais qui a construit sa vie sur le fait de réussir en ayant raté ses études. Il avait désespéré sa famille et il aimait leur montrer qu’il réussissait quand même. J’ai entendu ce même homme expliquer à son fils qu’il fallait bien travailler à l’école pour réussir sa vie. J’étais surpris et le fils regardait son père comme un extraterrestre. Il ne comprenait rien et évidemment, il n’a pas travaillé à l’école.

On sait que l’éducation ne va pas sans une certaine violence. Freud a beaucoup parlé de la peur de perdre l’amour de l’autre, qui est un moyen universel utilisé par tous. Je ne parle pas en plus des violences physiques ou affectives.

Mais la peur ne suffit pas. Si un enfant est prisonnier de la peur, il n’aura qu’une envie, de s’évader.

Quand on est parent alors comment obtenir qu’un enfant consente à faire ce que l’on veut ?

La réponse est extrêmement simple. Je suis toujours surpris que certains parents aient tant de difficulté. Car il y a un seul secret, une seule recette, c’est leur faire confiance.

Si on fait confiance à quelqu’un, à son enfant, il va tester les limites de cette confiance.

Beaucoup de parents font semblant de faire confiance et continuent de surveiller leurs enfants en cachette. C’est évidemment dévastateur.

On est quand même là plutôt du côté de l’angoisse des parents.

Alors vous allez me dire : « comment lui faire confiance, être sûr qu’il ne se drogue pas ? »

Il y a même des parents qui disent « je voudrais qu’il ne lui arrive rien », vous vous rendez compte de ce que cela veut dire. RIEN.

Là aussi, la seule réponse possible, par exemple pour la drogue, c’est de leur faire confiance. Et que s’ils font une bêtise, c’est une chose grave, mais ils peuvent venir en parler.
De toute façon, avec la liberté des enfants aujourd’hui, on ne peut pas empêcher grand chose.

La drogue se vend sur le trottoir devant l’école à partir de 11-12 ans.
Il faut faire confiance.

Vous savez qu’ils vont essayer et d’ailleurs s’ils n’essaient pas, c’est un manque de curiosité inquiétant, non ?

Et puis ils ne vous le diront pas, c’est comme ça.

Maintenant que mes enfants sont très adultes, c’est maintenant qu’ils me racontent et heureusement que je ne savais pas, ils m’ont ménagé, protégé.

Pourquoi est-ce si difficile pour certains parents de lâcher leur enfant ? Bien sûr, il peut arriver des choses mais quand on ne les lâche pas, c’est pire.

Quand je vous parlais de pédagogie. C’est comme quand on joue à la balle avec un chien. Si on tire la balle, le chien tire. Si on regarde ailleurs, il pose la balle.

Aucun enfant ne veut trahir la confiance qu’on lui donne.

Freud en parle beaucoup. On se dit toujours comment protéger les enfants, mais en fait ce sont les enfants qui protègent les parents, qui ont besoin que les parents tiennent le coup.

C’est pour ça qu’ils croient que les parents ont la réponse à leur question, jusqu’à l’adolescence.

Et donc contrairement à un mauvaise usage de la psychanalyse, je ne suis pas de ceux qui croient qu’il faut parler aux enfants et obtenir leur consentement. Ça c’est se justifier, c’est le pire.

L’enfant supporte mal l’adulte qui veut se justifier.

Un parent qui a donné une claque à son enfant, ça peut meurtrir, blesser l’enfant, mais si le parent demande ensuite pardon, là, ça fait mal. Car ça le met en position de décider, de donner, c’est lui qui va donner la castration, comme disait Dolto.

Alors qu’il faut qu’il sente que c’est comme ça, parce que c’est comme ça. Et si tu continues à m’embêter, tu auras une claque.

Ça, c’est très rassurant. C’est un appui, un socle.

Comme disait Dolto, la castration se donne aussi en analyse.

Le fait d’être bête, un peu borné en tant que psy. Ce sont des choses qu’on ne discute pas. Ça a l’air méchant mais l’effet obtenu est le contraire, les gens sont soulagés.

Dolto disait : « Les gens vous remercient toujours quand vous donnez la castration »

Or il y a des choses qui ne relèvent pas de la décision de l’enfant. La question est où est la limite entre ce qui est important, l’heure du coucher, manger ou pas manger, etc… Certains disent qu’il faut que les enfants soient libres, d’autres disent qu’il faut un cadre.

La limite en fait, c’est ce que supportent les parents, et les enfants le savent très bien.

Plus la limite est stable, plus ils sont rassurés.

Là aussi, je plaide contre la parole à l’enfant partout, cette idéologie de la vérité qui en plus est impossible à dire, c’est le pire.
Comme quand les juges ont des cours de psycho-psychanalyse, avec des cours sur la fonction paternelle et du coup ils décident que le père qui bat, qui ne veut pas s’occuper des enfants et n’incarne aucune limite car il ne veut pas, et bien les juges les obligent à faire les pères, au nom du respect de l’enfant qui est sujet

C’est d’une stupidité monumentale !

Comme quand on demande à l’enfant s’il veut vivre avec papa ou maman, et de choisir ?

C’est plus que de la méchanceté, c’est du sadisme et de la connerie !

Alors on évite d’angoisser les enfants en leur disant qu’il y a des choses qui ne sont pas leurs affaires.

Leurs affaires, c’est de mener leur vie, donc il faut parler aux enfant mais pas trop.

Accepter une part d’inexplicable, d’injustifiable. Et si on demande : qu’est-ce que c’est la métaphore du nom du père pour Lacan et bien c’est assumer la part injustifiable !

Et c’est la sécurisation mais avec des limites comme la sexualité.

Aucun parent ne peut aider un enfant à trouver sa propre façon de faire avec le sexe

Avec le sexe, chacun est seul et se débrouille comme il peut, c’est-à-dire mal en général.

Donc la meilleure façon de parler sans angoisser l’enfant c’est de lui faire confiance, de le laisser tranquille, de lui répondre sans douter quand il demande quelque chose, mais répondre uniquement s’il le demande.

Cela me rappelle cette histoire d’un couple qui avait voulu faire une sorte d’éducation sexuelle avec des livres expliquant toute la tuyauterie à leur fille. Après avoir tout expliqué, ils lui ont demandé : As-tu bien compris ? Elle a répondu : oui, j’ai tout compris mais j’ai une question. Comment fait la cigogne pour amener le bébé quand il n’y a pas de cheminée ?

Ce qui fait qu’un enfant ne trahit pas la confiance, c’est parce qu’il est animé du désir de venir grand, d’avoir un accès libre et autorisé à la sexualité.

Ils pensent que ses parents sont sexuellement libres. C’est ce malentendu qui fait que les enfants acceptent d’aller à l’école et de travailler. On comprend qu’ils se mettent en colère à la puberté, quand ils découvrent qu’il n’y a aucune liberté.

Je vais reprendre l’exemple de cet homme un peu voyou qui avait raté ses études mais malgré tout réussi. C’était ce côté voyou qui avait en plus plu à la mère de leur fils.

On voit ici l’écart entre les idéaux affichés et factices et le piment de la vie. C’est ça que l’enfant voulait avoir, le piment ! Cela montre aussi l’importance des idéaux des parents.

Je vais reprendre un exemple personnel et familial.

Il se trouve que pour des raisons de lieu d’habitation, mes enfants ont été scolarisés dans une école expérimentale publique un peu héritière de 1968. C’était une école presque gérée par les enfants et on s’est aperçu que cette école fonctionnait très bien pour les enfants de la classe aisée mais était un désastre pour les enfants issus des classes populaires.

Pourquoi?

Parce que dans la classe aisée, le travail est un plaisir, le loisir, c’est la culture. Dans les classes populaires, le travail est une contrainte et le loisir, c’est le repos.

Et quand des enfants font ce qu’ils veulent, ils font ce qu’on leur a appris à faire.

Alors quand des parents décident d’amener leur enfant à un tiers, un psy, il y a déjà un pas de fait. Ils admettent que quelque chose leur échappe.

Mais il se trouve qu’il y a des enfants qui, quand on les laisse tranquilles, ne viennent pas vers nous, ne veulent pas devenir des grands, ne veulent rien. C’est ce qu’on appelle l’autisme et c’est une situation extrême.

On touche du doigt le fait que s’adresser à eux les affole, les déchaîne. Pas parce qu’ils ne comprennent pas, ils comprennent. Mais ils ne comprennent pas pourquoi on s’adresse à eux, ils comprennent ce qu’on dit mais pas ce qu’on leur veut. C’est ça qui les rend fous.

Cela peut aller loin car ils n’ont parfois aucun cadre imaginaire et parfois des troubles de l’espace et du temps qui ne sont pas structurés pour lui.

Un oiseau devant la fenêtre, un bruit peut leur faire le même effet que parler.

Le spectre autistique couvre d’ailleurs toutes les façons de ne pas pouvoir répondre à la sollicitation de l’autre.

Vous avez des enfants qui se bouchent les oreilles, qui se tapent la tête contre les murs, qui s’enfuient… Et qui peuvent même se mutiler très gravement pour fuir l’interpellation persécutrice de l’autre.

Alors vous avez par exemple l’Asperger, qui est très à la mode. Il y a eu le film Rayman bien sûr, mais aussi Enigma , qui raconte comment Alan Turing a craqué le codage des Allemands. Il s’est ensuite suicidé en mangeant une pomme, ce qui a donné la pomme d’Apple, Steeve Jobs a fini par l’avouer.

Bref : quel est le point commun entre les enfants autistes qui peuvent être profondément abîmés, et des gens qui peuvent être très très normaux en apparence mais qui ont le syndrome d’Asperger ? Ce n’est pas le même tableau !

Mais sur le plan de la relation à l’autre, c’est la même chose : ils ne comprennent pas ce qui se passe dans la tête de l’autre.

Dans ma consultation privée, j’ai reçu une femme Asperger qui souffrait parce qu’elle ne comprenait pas les autres. Elle avait un travail avec de très grosses responsabilités, mais elle ne comprenait pas les autres.

C’est pour ça, quand vous avez des enfants très doués en maths, c’est parce qu’en faisant des mathématiques, on ne peut pas les interroger sur leur désir.

Il n’y a pas cette question : est-ce qu’il nous veut du bien ou du mal ?

Vous connaissez tous l’histoire drôle de Freud sur Cracovie ou non ?

NDLR deux juifs se rencontrent dans le wagon de chemin de fer d’une gare de Galicie. « Où vas-tu ? », demande l’un. Réponse : « A Cracovie. – Vois quel menteur du fais », s’emporte l’autre. « Si tu dis que tu vas à Cracovie, tu veux donc que je croie que tu vas à Lemberg. Mais je sais maintenant que tu vas réellement à Cracovie. Alors pourquoi mens-tu ? »

Et bien cette blague, un Asperger ne peut pas la comprendre.

C’est une question clinique passionnante.
Comment une même structure peut donner des tableaux si différents ? Entre l’enfant qui se mutile et le génie ?

La suite, demain… ! »

PS : le lendemain, Marc Strauss a finalement décidé de ne pas terminer sa conférence mais de plutôt distiller son dire en commentant 4 vignettes cliniques. Nous réfléchissons encore à la manière dont nous pourrions éventuellement rapporter ce qui a été dit.

L’enfant Saint home

« Les enfants sont aujourd’hui plus écoutés, plus regardés et plus amenés chez le psychologue »

C’est ce qu’a lancé l’autre soir à Madrid
Trinidad Sánchez-Biezma de Lander
Dans le cadre de ce séminaire que nous suivons

Dans sa présentation très historique
De la considération de l’enfant au fil des siècles
Il nous semble avoir saisi
Cette idée qu’au final
Ce que certains lacaniens appellent encore
«Notre modernité»
Aurait ceci de positif
Que l’enfant y est plus entendu
Regardé
Considéré…

Or si nous reconnaissons
Tout comme elle
Que le petit sujet
A désormais une place
Très différente de celle
Dans laquelle Freud l’a par exemple rencontré
Avouons que lorsqu’elle a prononcé cette phrase
Si nous avions été capable d’y répondre
Dans la langue de Cervantes
Nous aurions demandé
«Oui, mais l’enfant n’est-il pas du coup devenu encore plus symptôme ?»

Et de fait
Ces derniers jours
Cette idée d’un enfant-symptôme
Voire même plutôt saint-homme
Sinthome
Ou encore Saint Home
Nous a titillée
Car certes,
L’enfant est amené désormais
Chez le psy
Certes, ses parents
Le regardent et l’écoutent
Mais n’est-il pas au final
Cantonné à incarner encore plus
Le symptôme
De ses parents
Ce qu’il a toujours fait d’ailleurs
Comme l’a très bien décrit Maud Mannoni ?

Aujourd’hui comme hier
Les parents qui écoutent et regardent
L’enfant
Ne pensent pas que le symptôme
Les concerne
Cependant de nos jours,
La différence est peut-être
Que la médecine, la biologie, la science, le comportementalisme
Leur offrent un choix multiple d’étiquettes
Chacun étant au final
Ravi d’accoler quelque chose
Sur la tête
De l’enfant qui grandit

Hyperactivité
Trouble du spectre de l’autisme
Etc etc
N’y-a-t-il pas today
Plus qu’hier
Le cas enfant
L’enfant qui fait cas ?
Idem
L’enfance avec ou sans débordements
Est-elle vue comme un symptôme
Par le capitalisme
Ou même comme une occasion
D’obtenir des fonds ?

Nous avons pour notre part
La sensation étrange
Que l’enfant n’est pas plus écouté
Mais «désécouté», «mésécouté»
Peut-être car le symptôme est du coup considéré
Comme venant de lui
Biologique aussi
Et c’est une conséquence logique
De son accès souhaitable au statut de sujet

Car puisqu’il est sujet
Il est donc producteur de symptômes
C’est lui qui a toujours été trop tonique
C’est lui qui n’a jamais su tenir en place
C’est lui qui a mordu sa mère bébé
Et qui maintenant dévore ses camarades
Et puis c’est lui également qui ne parle pas
Alors que tout le monde parle dans sa famille
Etc etc…

Nous mettons le doigt ici
Sur une frontière fragile
Pour ne pas dire absolument pas étanche
Car d’un côté
C’est vrai
Un sujet est sujet de lui-même
Dès le départ
Le bébé s’inscrit dans sa propre vie
Via son désir
Sa marque identitaire s’écrit donc très tôt

Et dans le même temps
Ce bébé, ce sujet, cet enfant
Sera façonné par l’Autre
Et n’aura pas le choix de tout
Il n’aura peut-être pas le choix du symptôme
Ni le choix de la structure
Il sera peut-être acculé à être ça
Et pas autre chose
Et in fine
Recevoir une étiquette
Comme un joli sticker
A coller sur lui
Le limitera for ever
Dans le regard de ses parents
Dans le regard des autres
A ce rôle
Ce rôle qu’il a réussi
Qu’on lui a attribué
Qu’il a certes décroché avec brio
Puisque sa mécanique a accepté de s’y plier
Mais cela reste un rôle

L’enfant plus entendu donc
Ou plutôt plus souvent auditionné peut-être
Et tout ceci à quel prix ?

Nous pensons ici
A un petit sujet de 2 ans
Qui aurait pu consulter un psy
Pour des troubles plutôt à caractères autistiques
Cela n’a jamais été fait
Cependant il s’est avéré
Que le couple formé par ses parents
Était loin d’être idyllique
(Trahison du père avec un proche de la famille)
Qui avait donc besoin d’être écouté ?
L’enfant, les parents, le père ?
Les symptômes présentés par l’enfant
Étaient-ils la marque d’un glissement personnel
Ou une tentative d’alerter ses parents
Que quelque chose ne tournait pas rond ?
Et pourquoi personne n’a vu, entendu, ses symptômes
Dans une société soi-disant plus à l’écoute ?

L’enfant Saint home donc
Était notre proposition
Avec le mot home car il est la maison
La maison du symptôme parental
Et il est saint pour cela,
Parce qu’il se sacrifie, sacrifie son être
Son corps
Pour que la vie névrotique de tous
Se poursuive…

Robert Lévy
Que nous avions également écouté un autre soir à Madrid
Affirme dans ce texte ceci :

«l’enfant n’est pas, comme on l’a trop souvent énoncé, le symptôme des parents, mais leur sinthome ou plus exactement le symptôme de l’enfant fait sinthome des parents»

Il se base sur l’enseignement de Lacan
Qui a développé cette idée
D’un enfant sinthome du couple parental
Et nous ajouterons qu’il est d’ailleurs aussi
En syntonie avec le couple parental…

«L’enfant réalise la présence de ce que Jacques Lacan désigne comme l’objet a dans le fantasme. Il sature en se substituant à cet objet le mode de manque où se spécifie le désir (de la mère), quelle qu’en soit la structure spéciale : névrotique, perverse ou psychotique»

Lance Lacan dans une de ses notes à Jenny Aubry
L’enfant incarnant le sinthome
Apport lacanien donc
Alors que Freud, lui,
Qui a analysé sa propre fille
S’était limité à travailler sur l’idée que l’enfant
Présentait des symptômes
Car il ne savait pas bien refouler
L’analyste d’enfant devenant alors
Celui qui aide
Au refoulement

Mais quid du petit sujet contemporain ?
Est-il moins en mesure de refouler ?
Est-il trop ou mieux écouté ? Scruté ?
Son incarnation sinthomatique du couple a-t-elle changé
Ou est-elle toujours la même ?

Lorsque Françoise Dolto rencontrait un enfant
Selon Catherine Mathelin-Vanier, Dolto disait :
« « Est-ce que tu sais pourquoi je suis là ? » et : « Qui je suis, et pourquoi je suis là ? » (…) Et l’enfant en général disait : « Non ! » Et elle disait : « Je ne suis pas là pour que tu sois sage à la maison, parce que sinon, cela voudrait dire que je suis là pour tes parents. Je ne suis pas là non plus pour que tu travailles bien à l’école, sinon cela voudrait dire que je suis là pour ton professeur. Je ne suis pas là pour que tu guérisses de ton asthme ou de ton eczéma, sinon cela serait pour rendre service à ton médecin. Non ! Moi je suis là pour que tu deviennes ce que tu es. »

La question n’est donc peut-être pas uniquement
De savoir
Si la société écoute ou pas
Les enfants
Ni comment elle les considère
Mais plutôt
Que pense-t-elle, que présuppose-t-elle
De leur devenir
Ce qui revient à se demander :
Est-ce que l’avenir des enfants leur appartient ?

Illustration Sempé

Le bal des vampires

Plusieurs fois, c’était sur le visage
Mais il y a aussi eu
Le bras, la main
Et puis maintenant le ventre
Autant de morsures
Plantées dans la chair
Des cours d’écoles
Et alors que ces incidents se répètent
Malgré l’âge parfois avancé de certains enfants
Cela nous a poussé à nous demander
Pourquoi la société
Semblait abriter
De plus en plus
De petits vampires

Oui, pourquoi alors qu’ils parlent
Et ont pour certains dépassé le cap des 6 ans
Pourquoi ces enfants continuent-ils
De mordre le réel de l’Autre
Pourquoi face à la frustration
Utilisent-ils leurs dents
Et au fond une forme de pulsion
Cannibale
Plutôt que d’avoir recours
Au dire ?

Nous disposons pour cette observation
Seulement du dire des mordus
Les mordeurs, eux, rentrent chez eux
Sont punis, mais souvent
Recommencent
Traditionnellement, les parents
Des mordeurs ou mordus
Ainsi que les enseignants
Partagent alors cette interprétation sauvage
Qui serait typique de cet acte
« Il a mordu car il ne sait pas encore parler »
Mais nous le disions
Les nouveaux vampires des cours de récré
Sont parfois depuis longtemps
De beaux parleurs…

Et puis autre observation
Pourquoi les mordus
Sont-ils souvent les mêmes ?
Car c’est également ce constat
Qui nous a interrogé
Et tout ceci nous a fait
Curieusement repenser
A un enfant psychotique
Observé il y a déjà longtemps
Qui ne parlait pas
Ne se livrait qu’à des actes pulsionnels et étranges
Mais qui, devant nos yeux
Mettait compulsivement dans sa bouche
Une balle qu’il venait de trouver
Or il se trouve que c’était une balle
Présentant les personnages de Barbapapa
Et donc il insistait pour que ça rentre, ce papa
Car c’est précisément Barbapapa père qu’il mangeait
L’incorporation maybe du Nom du Père
Et cette image était si frappante
Et dans le même temps
Si invisible pour beaucoup
Que souvent, nous repensons à lui
Et à son désir avorté d’avaler du signifiant

Et donc en pensant aux mordeurs
Des cours de recré
Nous nous sommes surprise
A re-penser à cet enfant
Et à nous demander
Si les petits vampires
Ne cherchaient pas aussi ça
Du signifiant
Et mordaient finalement les enfants qui en avaient…

Une morsure donc
Pour incorporer ce rapport au réel névrotique
En voie de disparition
A l’heure où l’@-sujet souvent psychotique
Condamné en tout cas à être
@ côté de ses pompes
Domine

Pour étiqueter un peu
Freud relierait certainement tout ça
Au passage du stade anal au stade oral
La morsure renvoie en principe
Au stade oral-cannibalique ou sadique oral
Le plaisir devient lié à la morsure
Car le bébé, qui d’abord suçait tout, désormais met tout en bouche
Et fantasme d’incorporer
Pour imiter la mère au ventre-sac de signifiants
Aurait peut-être dit Klein…

Mais l’étiquetage freudien
Est-il encore suffisant pour mettre en lumière
La clinique d’aujourd’hui ?
Nous parlons d’enfants qui ont largement plus de 3 ans
Qui sont scolarisés
Et qui devraient donc être largement passés
Au stade dit phallique
On peut cependant poser l’hypothèse
Qu’il y aurait un retard d’entrée dans ce stade
Comme si les vampires végétaient dans l’oral-sadique

Ou alors, pourquoi ne pas s’intéresser
A la morsure sous un autre aspect
A savoir l’idée de castration de l’Autre qu’elle peut véhiculer
Est-ce qu’au fond l’enfant ne cherche pas à castrer l’autre ?
Ou à lui voler cette approche phallique du monde
Dans laquelle l’@-sujet n’a pas été propulsé ?

On se rappelle combien dans le cas du Petit Hans
La question de la morsure est centrale
Sauf que c’est parce que Hans, 5 ans
Redoute d’être mordu par le cheval
On pourrait donc se demander avec Freud
Si aujourd’hui
Les enfants n’ayant plus cette crainte
Du père-cheval
Mais voyant que certains
L’ont encore et ont succombé à l’appel phallique
Ne tentent pas de les incorporer, pour les faire redescendre
Dans leur bas-monde oral de toute jouissance
Ou bien alors s’en approprier la place…

Le fait que nous ayons pensé aux vampires
N’est par ailleurs certainement pas anodin
Le vampire est un personnage fasciné par l’homme normal
Car il dépend de lui (sang oblige)
Et est en plus porteur
D’un fantasme pervers de conversion de cet autre
A sa jouissance emplie d’infirmité

Les petits vampires des écoles
Ont-ils le fantasme de convertir les autres à leur cannibalisme ?
Ressentent-ils une forme de dépendance
Face à ces autres petits sujets
Qui manient le langage à l’orée d’une structure « névrotisée » et donc organisée ?

En 1972, Lacan devant l’école Belge de psychanalyse
Disait à propos de la schizophrénie

« Cela veut dire que là le langage ne réussit pas à mordre (…) simplement il n’arrive pas à le faire mordre sur un corps »

Cette notion d’avoir un langage qui ne mord pas
Ou qui ne mord pas assez
Est intéressante
On pourrait ainsi se demander
Si ces nouveaux vampires
Sans aller jusqu’à la schizophrénie
N’ont pas hérité d’un langage qui ne mord pas comme il se doit

Et alors à l’entente du langage
D’un enfant bien mordu, lui, par le signifiant
Vengeurs et surtout assoiffés
Ils mordraient

800px-Boy_Bitten_by_a_Lizard-Caravaggio_(Longhi)
Illustration Ragazzo morso da un ramarro – Garçon mordu par un lézard, Caravage

Une femme à barbe

D’abord
Elle n’avait pas de moustache, c’est évident
Et puis, elle parlait beaucoup
Elle était plutôt bienveillante
Mais donnait son avis
Un peu sur tout
Elle était souvent choquée, surprise, étonnée
Elle semblait même aussi parfois
Avoir peur
Était-elle à l’écoute ?
Et puis après tout
Qu’est-ce que cela voulait dire
Être une femme…
Une femme psychanalyste ?

Question qui nous a traversé l’esprit
Ces derniers jours
Et nous a fait tout d’abord repenser et réfléchir
Aux femmes analystes
Croisées dans des conférences psys

Restons pour l’instant
Dans le cliché

Soit elles semblaient
D’une froideur glaciale
Avec quelque chose
De très masculin dans leur présence, leur retrait
Et ce malgré leurs parures
D’une beauté à tomber

Soit elles avaient été
Jusqu’à enlever
Tout signe distinctif considéré comme féminin
Cheveux courts, lunettes, habits unisexes
Mais elles semblaient souvent dans ce cas
Atteintes dans le même temps
Du syndrome bonne élève

Ou dernière option
Elles dégageaient pour certaines
Une forme de frivolité, d’excitation assumée
Dans un mouvement de cheveux
Entre deux claquements de bijoux
Elles devenaient
De bonnes copines qui vous racontent leur vie
Vous parlent de leur père, leur mère, leurs soucis

Toutes ces femmes croisées
Étaient-elles analystes
Une fois seule, au plutôt
Extraite de la norme de l’échange social
Assise dans leur cabinet
En face ou derrière un patient
Oui, au-delà de toutes ces mascarades
Mascarades sociales
Mascarades de la femme également
La femme psychanalyste
Qui est-elle ?

Sur la toile nous tombons sur ce texte
Historico-analytique
Toujours un brin interprété
De Roudinesco
Dans lequel elle rappelle
Le destin tragique de toute les premières femmes analystes
Ainsi, alors que les psys hommes peuvent
S’identifier à l’image rassurante du père Freud
Et de son cigare
Les femmes n’auraient, elles, comme référence
Que des femmes aux vies tragiques (suicide, fusillade, assassinat…)
Rappelle Roudinesco

« les premières femmes psychanalystes furent tantôt d’anciennes patientes, soignées en général pour de graves troubles psychiques, tantôt des femmes marquées par un destin exceptionnel : psychose, assassinat, suicide, violences diverses »

Toutes des « folles » donc
Plus ou moins guéries
Ou des femmes folles sans le savoir
Ou encore dont la vie va basculer…

C’est peut-être un détail
Mais il est marquant pour celle qui décide
D’occuper à son tour
Le siège de l’analyste
Et qui devient de fait
La descendante – certes très indirecte
De toutes ses femmes « jetées »

Emma Eckstein

Si tout le monde connaît Freud
Gageons que peu connaissent le nom de
La première femme analyste
Qui avait été d’abord « soignée » par Freud
Le nez d’Emma Eckstein martyrisé par Fliess
A pourtant laissé des traces dans le célèbre rêve d’Irma

Serait-elle à l’origine
De la fin du transfert de Freud sur Fliess ?

On ne sait en tout cas rien
De sa pratique
Et d’ailleurs est-ce totalement vain et idiot
Ou passionnant et trépidant de se demander
S’il y aurait une approche féminine de la psychanalyse ?
Un style transférentiel propres aux femmes ?

Elle n’avait pas de moustache, c’est évident
Et puis, elle parlait beaucoup
Elle était plutôt bienveillante
Mais donnait son avis
Un peu sur tout
Elle était souvent choquée, surprise, étonnée
Elle semblait même aussi parfois
Avoir peur
Était-elle à l’écoute ?

Qu’est-ce que cela veut dire
Être une femme psychanalyste ?
Pas-toute psychanalyste ?
Est-ce que la Femme psychanalyste existe
Ou en fait, n’existe-t-elle pas, elle non plus ?
Lol V. Stein aurait-elle pu être analyste ?
Faut-il avoir eu un destin tragique pour en devenir une ?
Ou faut-il simplement être à l’écoute ?

Et comment s’apprend-elle, cette écoute ?
Pourquoi parfois est-elle palpable
Et parfois pas du tout…

Ovviamente
Tout ceci n’a rien à voir avec
Le fait d’avoir ou non
Une moustache
Et pourtant
En nous regardant dans un miroir
Ce soir-là
Nous avons eu l’étrange sensation
D’être devenue
Sans même le savoir
Une femme à barbe

260px-Mujer_barbuda_ribera

Illustration Mujer Barbuda, José de Ribera

American Psycho

Il suffit parfois
D’une poignée de secondes
Pour le savoir, le sentir
Que ces kids américains
Touristes croisés furtivement
Dans des parcs espagnols
Ont ce petit quelque chose
Qui trouble en ce moment l’americain way of life
Et qu’ils appellent
L’autisme

Ou bien plutôt dirons-nous
Qu’il est possible de « détecter » instantanément
Un trouble du spectre de l’autisme
Et nous choisissons cette drôle d’expression
A contre-courant
Juste afin d’y entendre ce petit quelque chose fantomatique
Et de maintenir l’idée trouble
Sur ce quelque chose
Que de l’autre côté de l’Atlantique
La Science s’obsède à sur-classifier

Ainsi dans le rio de Valencia
Elles sont deux, une fratrie, deux filles
Et malgré leurs âges (4 et 7 ans sûrement)
Elles pépient comme des oiseaux
Crient, s’affolent, crient encore
Ne savent pas comment jouer avec un toboggan
Comme si seul le cri exutoire
Était garant de leur éventuel plaisir

A Madrid
Il a 5 ans et demi
Son regard flottant parfois s’absente
Ses gestes sont saccadés
Et sa tête qu’il tape contre une structure en bois
Parce que ses parents lui disent qu’il faut partir
Ses parents l’assistent
Comme un enfant de 2 ans
Et lui qui dégage cette immaturité très douce
Mais aussi très déconnectée
Du hic et nunc
Comme si la vie l’effleurait à peine
Comme s’il n’était pas vraiment concerné

Ces rencontres furtives
D’enfants aux parents visiblement épuisés
Nous ont étonnement amenée à nous poser cette question :

Et si au-delà de la maman froide, déprimée ou crocodile
Que tant de parents ont d’ailleurs décriée
Au-delà aussi du soupçon génétique et compagnie
Il y avait aussi une histoire
De mauvaise « fabrique » nationale

Ce qui revient à se demander
Si les USA
Et leurs valeurs de société si capitalistes
Et excitées
Ne seraient pas en train de produire en masse
Du TSA ?
Après Ford en série,
De l’autisme en série ?

Alors bien sûr, il y a les faux diagnostics
Qu’il faudrait écarter
Il y a évidemment les histoires familiales
Voire parfois génétiques à ne pas négliger
Mais n’y aurait-il pas aussi
Un sujet hors discours
A-normal
Qui émergerait spontanément
De cette nation
Aux mains d’un psychotique allumé
Comme si l’enfant du pays ne pouvait être que ça
Comme s’il s’y trouvait acculé,
Comme l’ont été à leurs façons
Les petites hystériques de la bourgeoisie viennoise ?

Tout ceci n’est qu’une suggestion rapide
Peut-être non fondée
Qui nous permet par contre de constater
Qu’il est apparemment rare
Que l’on s’interroge
Sur l’impact de la société, de la culture
Sur la psyché des petits sujets
Car il y a certes le noyau familial
Mais à ceci s’ajoute le bain de langue
Et culturel
Des données dont finalement
Seul le nomade
A pleinement conscience
Car il s’extrait de son bain
Pour en découvrir d’autres…

Une société peut-elle produire du fou, de l’autiste
Comme elle produisait d’ailleurs avant
Des débiles ?

Il ne s’agit pas cependant ici
De se désolidariser
De certains élément captés par la psychanalyse
Sur l’autisme
Lorsque nous trouvons ce texte
De Charles Melman
Nous y retrouvons d’ailleurs notre ressenti clinique

« L’angoisse ne manque pas de saisir devant cet enfant dont la vie organique est ainsi déshabitée de toute ex-sistence et dont la maturation motrice, volontiers précoce, est privée d’intentionnalité. Le désinvestissement du visage (et donc du siège de la voix et du regard) rend plus énigmatique encore l’attachement possible à des objets, suivis des yeux ou portés à la bouche, dont la place dans l’économie reste mystérieuse. Faudrait-il croire que c’est dans un objet mort que l’enfant se reconnaîtrait le mieux lui-même ? Mais quelles raisons invoquer pour expliquer cet état ? »

Marie-Christine Laznik
Qui a beaucoup travaillé sur l’autisme
A la qualité de ne pas exclure de raisons
Dans son approche
Qu’elle résumait en 2005
Ici : http://www.oedipe.org/interview/autisme

Et elle notamment d’expliquer :
« Si l’on pense avec Lacan – notamment dans le séminaire XI- que dans la constitution du sujet il y a deux temps l’aliénation et la séparation, c’est ce temps de l’aliénation qui manque dans la constitution du sujet autistique, alors que ce que manque le psychotique c’est le temps de la séparation. C’est cette séparation qui vient contrebalancer l’effet de l’aliénation imaginaire, symbolique, réelle, dans laquelle se construit l’appareil psychique de tout sujet »

Le sujet autiste, comme quelque part non-aliéné donc
Pas assez fou, peut-être
Ou pas assez sorti de lui-même
Pour se voir, s’observer, se sentir être
Dans un miroir ou dans sa peau

L’Amérique offre-t-elle alors
Un miroir déformé à ses enfants ?
L’impossibilité de s’aliéner dans un monde hygiéniste ?
Ou encore l’impossibilité d’une construction en deux temps ?
Who knows ?

Wool

Illustration Christopher Wool « Apocalypse now »

Un cabinet de poche

Le cabinet d’un analyste
Peut-il être minuscule
Comme un cabinet de poche
Sans fenêtre
Étroit
Pas parfait
Pas vraiment choisi
Mais plutôt de circonstances ?

Alors que cette question
Nous traversait l’esprit ces derniers jours
Nous sommes tombée sur le livre
« Cabinets de psychanalystes »
Du photographe Patrick Altmann
Un bel ouvrage
Dans lequel des cabinets de psy
Sont photographiés anonymement
Sous plusieurs angles
(Divan, salle d’attente, livres, objets…)

Et ce qui nous a frappée
En feuilletant rapidement ce livre
C’est le fait que nous n’aurions jamais supposé
Qu’il y avait en fait
45 cabinets photographiés
Spontanément, nous aurions pensé à une douzaine
Vingt tout au plus
Preuve qu’il y a une certaine forme
De « répétition » dans l’aménagement
Du cabinet de l’analyste
« Le psychanalyste est de tradition installé », nous rappelait l’autre jour
Michel Allègre
« En général il est assez conservateur proche du musée de soi-même »
Ajoutait-il

Et en effet
Se dégageait de ces photos
Une certaine conservation
Quelque chose de figé, d’intact
Peut-être presque de muséal
Notamment parce que certains cabinets
Sont quelque part
« Trop freudiens »
Car très inspirés
De la vision mythique
Du cabinet de Freud

Toutes ces réflexions
Nous ont amenée à nous interroger again
Sur le cabinet
De l’analyste
Peut-il être ici et ailleurs
Un cabinet nomade
Partagé par exemple
Entre la France et l’Espagne ?

Peut-il également
Devenir véritablement de poche
Car il serait uniquement
Dans la poche de l’analyste
Connecté presque night and day
A l’heure du virtuel ?

Cela revient à se demander
In fine
Si l’on peut faire
Des skype-analyses
Comme certains le font déjà d’ailleurs
Et si l’on peut
S’affranchir de ce lieu, cet ancrage
Cette salle d’attente
Cette poignée de main
Cette décoration
Ce chemin qui y mène
Ce chemin qui en part

Et si c’est le cas
Quels seraient les risques
Et effets
D’une psychanalyse
A corps perdu ?

Car c’est bien la question du corps
De cette « two bodies psychology » énoncée par Lacan
Une des marques de fabrique
De la psychanalyse
Qui serait « menacée »
Ou du moins bouleversée
Par l’e-psychanalyse…

Si Freud
A lui-même fait son analyse
Par correspondance
Il croyait indéniablement
A l’importance du corps

« le moi est avant tout un moi corporel, il n’est pas seulement un être de surface, mais lui-même la projection d’une surface »
Avance-t-il
Dans Le Moi et le Ça

Et c’est ce moi corporel que l’e-thérapie
Laisse a priori de côté
Ce que l’on voit
Ce que l’on sent
Ce que l’on entend
Le confort ou l’inconfort
Du cabinet de l’analyste
Comment le restituer par téléphone ou Skype ?

Et quid par exemple de Lucy R. et de cette odeur de fumée
Trait transférentiel de Freud et son cigare
Comment l’analyste
Pourrait opérer, avoir la même efficace
Par téléphone et/ou via une caméra ?
Oui comment le transfert pourrait-il se lier
Par le médium virtuel
Et qu’est-ce ce qui serait forcément
Oublié, perdu, raté ?

C’est une question difficile
Mais qui s’annonce incontournable
Alors que la société
Tend elle-même vers ce nomadisme
Que nombre d’analystes
Admettent faire une partie de cure
Ou du moins des supervisions
Par téléphone ou Skype

Et pourtant dans le même temps
Le cabinet de l’analyste
Semble essentiel
Car justement il s’affranchit
De la tendance
Comme s’il devenait
Un dernier refuge, un asile
Parfois un peu désuet certes
Mais cependant
Dernier rempart
Face à l’éclatement du sujet capital

Mais à trop se figer
La pratique de l’analyste
Si ritualisée
Ne risque-t-elle pas dans le même temps
De finir par disparaître
Ou d’être boudée
Par les sujets 2.0 ?

Dans Les non-dupes errent
Lacan déclare :

« Un corps jouit de lui-même ; il en jouit bien ou mal, mais il est clair que cette jouissance l’introduit dans une dialectique où il faut incontestablement d’autres termes pour que cela tienne debout, à savoir rien de moins que ce nœud »

C’est la mise en jeu
De cette jouissance du corps
Un corps RSI
Et le fait que l’analyste doit « payer de sa personne »
Qui fonderaient l’efficace
Ou du moins l’effet
De la cure

Quelque chose
Que Jean Allouch décrit pour sa part
Ainsi :

« selon la psychanalyse […], toutes les pensées ne sont pas logées dans la tête, certaines gisent actives, autour de la bouche, y modulant le mode du manger, le timbre de la voix, ou à la surface érectile des seins, d’autres restent collées aux yeux, d’autres dans les oreilles, d’autres sur le bord de l’anus, d’autres marquent le sexe qui, comme chacun sait, ne demande guère son avis à la tête et même, à l’occasion n’en fait qu’à sa tête, voir joue contre la tête »

Est-ce que tous ces éléments de corps
Qui sont donc hors pensées
Hors caméra
Hors dire parfois
Peuvent être transférés, transmis
Via l’algorithme et/ou le code binaire
De l’hors-dit-nateur ?

D’ordinaire
La réponse serait non
Mais peut-on encore aujourd’hui considérer
Qu’il y a un ordinaire ?

Psy

Illustration Photos de l’ouvrage « Cabinets de psychanalystes », Patrick Altmann

Échec et mat

Et si pour « s’entraîner »
Plutôt que de faire des mots-croisés
Comme le conseillait (avec humour) Lacan
L’analyste devait en fait
S’essayer
Aux échecs ?

Question qui nous a traversé l’esprit
Après avoir constaté
A quel point
L’analyste peut sembler parfois
Être un expert
En pronostics

Ainsi
Tel sujet va réagir ainsi et ne plus donner de nouvelles parce que…
Tel enfant est comme ça aujourd’hui mais demain il sera…

Sans forcément le révéler aux autres
Il est certain que l’analyste a parfois
Une vision de ce qu’il va se passer
Qui a de quoi désemparer l’autre
Comme si l’analyste avait très souvent
Ou presque toujours
Un coup d’avance
Et il en faut d’ailleurs peu
Pour que certains le mettent du coup
A la place de la Pythie
Ou bien alors lui prête
Des dons
A la sauce jungienne

Comment alors ne pas s’enfoncer
Dans l’ésotérisme
La paranoïa
Voire l’attitude gourou
Tout en conservant cependant
Un savoir éclairé sur
Ce coup d’avance qui est bien réel
Et qui est une qualité indéniable
De l’analyste ?

La comparaison
Avec les échecs
N’est pas inintéressante
Pour réfléchir à ce point précis
Notamment parce que finalement
L’analyste peut sembler avoir un coup d’avance
Juste parce qu’il connaît
Les règles du jeu de la structure
Les signifiants composant un fantasme
Et qu’il sait par ailleurs observer et entendre
En partie inconsciemment
Les signes/signaux/signifiants infinitésimaux
Annonciateurs d’un changement

A cet art de l’observation
Associé à la formation unique de son inconscient
S’ajoute le fait que l’analyste n’est pas sans savoir
Que nombre de sujets agissent
Via une répétition structurelle irréductible

Si on poursuit d’ailleurs
Sur ce fil inédit entre échecs et psychanalyse
On pourrait même s’amuser à penser
Que les structures correspondent
A des pièces du jeu d’échecs
Un sujet se retrouvant en quelque sorte
Condamné à répéter la même chose
Dans cette idée
Les obsessionnels seraient of course les tours
L’hystérique la Dame
Le psychotique le fou, condamné à avancer en diagonale
Les pions les enfants ?
Le roi, le pèr(v)ers
Et resterait alors pour l’analyste
Ou toute personne tentant de s’extraire
Du bis repetita
Le cheval ou cavalier, au déplacement original ?

Anyway
Les vrais joueurs d’échecs le savent
Il s’agit ensuite d’apprendre des combinaisons
De savoir que tel joueur est en train
De préparer tel coup
D’où normalement
La passion obsessionnelle pour ce jeu
Voire un amour paranoïaque
Et la façon d’y jouer absolument déconcertante
D’une hystérique

Mais que pense la psychanalyse des échecs ?
Un essai a été écrit sur ce thème par Michel Forné
Nous apprend la toile
En tout cas
Freud, dans ses périodes « creuses »,
Jouaient aux échecs
Et on le savait aussi ami
De Stefan Zweig
Auteur tourmenté du Joueur d’échecs

Nous découvrons par contre
Que Lacan s’est lui-même servi des échecs
Pour définir l’analyse
C’est dans « le désir et son interprétation »
Et cela fait suite
Au commentaire d’un travail d’Ella Sharpe
Qui affirmait elle-même
« I think the analysis might be compared to a long-drawn-out game of chess and that it will continue to be so until I cease to be the unconscious avenging father who is bent on cornering him, checkmating him, after which there is no alternative to death »

Lacan précise donc après avoir lu
Cette affirmation de Sharpe :

« On devrait comparer tout le déroulement d’une analyse au jeu d’échecs. Et pourquoi ? Parce que ce qu’il y a de plus beau et de plus saillant dans le jeu d’échecs, c’est que c’est un jeu qu’on peut décrire ainsi : il y a un certain nombre d’éléments que nous caractériserons comme des éléments signifiants, chacune des pièces est un élément signifiant. Et en somme, dans un jeu qui se joue à l’aide d’une série de mouvements en réplique fondés sur la nature de ces signifiants, chacune ayant son propre mouvement caractérisé par sa positon comme signifiant, ce qui se passe c’est la progressive réduction du nombre de signifiants qui sont dans le coup. Et on pourrait après tout décrire une analyse ainsi : qu’il s’agit d’éliminer un nombre suffisant de signifiants pour qu’il reste seulement en jeu un nombre assez petit de signifiants pour qu’on sente bien où est la position du sujet dans leur intérieur. »

Les échecs liés à l’analyse donc
Sauf qu’il y aurait cette idée
D’une partie d’échecs autour du signifiant
Que chaque pièce
Est donc un signifiant, répétant la même action
Et que la cure permet
De réduire le nombre de signifiants
Afin de circonscrire la position du sujet
De la cerner
De la resserrer

L’analyste serait donc bien quelque part
Aguerri
Ou en tout cas
Averti
Au jeu des échecs
Ce jeu asiatique dont – nous l’apprenons étonnée –
La véritable origine reste encore controversée
Où ? Quand? Comment ?
De nombreuses légendes et mythes
Circulent encore
Même l’étymologie des échecs est intéressante
Puisque cela viendrait du persan sha (roi)
Avec un échec et mat signifiant « le roi est mort »

Et si, être analyste ou faire une cure
C’est bien apprendre à savoir se passer du nom-du-père
N’est-il pas intéressant
D’être un expert
En chute du roi ?

IMG_20180720_091405_517

Illustration Devanture du restaurant El Jardin secreto, Madrid

Ici & ailleurs

Qu’est-ce qui fait
Qu’on pose ses valises ici
Et pas ailleurs ?
Et qu’on achète
Of course à crédit
Cette maison-là
Et pas une autre ?
Et qu’en plus elle soit le plus souvent
Remplie d’armoires normandes
Vestiges encombrants
Transmis de père en fils, mère en fille, etc etc ?

Oui
Pourquoi y-a-t-il rarement
De véritable table rase
Si ce n’est psychotique, et encore ?
Et pourquoi nos coordonnées géographiques
Font sens – avant et même parfois après l’analyse
Et répondent
Again and again
A Papa-Maman
Ce qu’ils attendaient de vous
Ce que vous devez faire pour les fuir
Ne rien faire comme eux
Ou a contrario
Les imiter 4 ever ?

Jouons encore un peu
Et demandons-nous maintenant
Quelle maison ferait visiter
L’analyste agent immobilier ?
Une maison neuve ?
La maison de vos rêves ?
Ne serait-ce pas plutôt
Un bien
Que vous n’aviez pas jusqu’ici imaginé
Une surprise
Sans armoires normandes
Mais qui ne serait pas sans lien maybe
Avec les cabanes de votre enfance… ?

Maison
Casa
Home
Lorsque nous résidions à London
Nous n’avions pas su trouver le temps
De re-visiter la dernière maison de Freud
Peut-être parce que cette jolie demeure bourgeoise
N’a finalement été pour Freud
Que les prémices de son cercueil ?

En fait
Freud reste profondément
Identifié au 19 Berggasse à Vienne
Quand Lacan vit pour toujours
Au 5 rue de Lille
Mais s’y rendre
Comme on se rend au temple
Cela a-t-il vraiment un sens ?
Et que peut-on apprendre de ces deux points d’ancrage ?

Pas grand chose
A part des détails hystérisants et banaux
Finalement
C’est plus la notion de cartographie
Qu’il faudrait étudier
Pour s’intéresser à ce qui fonde
Un sujet

Freud n’hésitait d’ailleurs jamais
A cartographier les choses
En témoignent ses dessins cherchant à localiser
La phobie de Hans
Ainsi que ceux
Expliquant ses topiques
Pour suivre avec Lacan
Il faudrait en plus s’orienter
Vers une topologie du logis
Que l’on trouverait
Dans les méandres de ses nœuds
Et sur un bord
De la bande de Möbius
C’est-à-dire partout
Oui, ça c’est intéressant
Et si malgré les déménagements
La maison du sujet se trouvait toujours
Sur la même bande
Et donc dans le même décor ?

Alors pourquoi ici
Et pas ailleurs ?
Et pourquoi pas ici & ailleurs ?
« Le chez-soi n’est ni nature, ni racine, mais réponse à une errance qu’il arrête », affirmait Derrida
Tandis que pour Gilles Deleuze : « habiter c’est revenir »

Sur le divan
Cela donnerait pour le sujet
Deux questions à creuser :
Où errez-vous
Et d’où revenez-vous ?

Gaudi

Illustration Casa Batllo, Gaudi, Barcelona

 

Faim d’analyse

Que va-t-il ou que va-t-elle penser de moi ?
Pour ne pas dire
Panser de moi ?
Est-ce que j’aimerai ses chaussures ?
Son rouge à lèvres ?
Est-ce qu’il ressemblera à rien ?
Ou à ma mère ?
Est-ce qu’elle sera à la hauteur ?
Est-ce qu’il/elle comprendra ?
Est-ce qu’il sera bon ?
Ou sera-t-il nul
Comme les autres ?
M’écoutera-t-elle ?
Rigolera-t-elle ?
Paniquera-t-elle ?
Peut-il/elle faire véritablement
Quelque chose pour moi ?

Voilà
Le genre de questions
Qui peuvent passer parfois
Par la tête
D’un sujet
Qui décide de pousser
La porte du cabinet
D’un(e) analyste

Sans le savoir,
Ce sujet a donc quelque part
Faim d’analyse
Oui, une faim d’analyse
Car il est porteur d’une faim de savoir
De comprendre
De faire bouger les choses
Ou en tout cas
De prétendre qu’il fait quelque chose
Pour que ça change

Et cette faim
Que devient-elle à la fin ?
Peut-on un jour totalement s’en extraire ?
Ne plus avoir faim d’analyse ?

Question qui nous a traversé l’esprit l’autre jour
En regardant
Une publicité pour de l’alcool dans la rue
Preuve certainement
Qu’il y a, pour certaines structures,
Une jouissance dans l’analyse
Comparable à la cocaïne absorbée par Freud
Et qu’il peut, de fait, être difficile
De décrocher
De passer à autre chose
De mettre fin à cette faim
Ou de n’avoir plus faim…?

Et la difficulté
Est semble-t-il encore plus grande
Lorsque l’on passe
De l’autre côté
Et que l’on devient à son tour
Analyste

Dans une conférence de 1927
Ferenczi évoquait pour sa part
La fin de l’analyse en ces termes :

« L’analyse n’est pas un processus sans fin mais peut, si l’analyste possède la compétence et la patience requises, être menée jusqu’à une conclusion naturelle »

Et donc de même que
La mort est « naturelle »
L’analyse s’éteindrait elle aussi à son tour
Spontanément et à petit feu… ?
Et ce même si l’analyste
Pourrait à tout instant
Être « rappelé » au chevet du « malade »
Car comme le souligne Freud :
« Il est bien prouvé que même un traitement analytique réussi ne préserve pas celui qui fut autrefois guéri d’être atteint plus tard d’une autre névrose, et même d’une névrose issue de la même racine pulsionnelle, donc à vrai dire d’un retour de l’ancienne souffrance »

Donc une conclusion naturelle,
Mais un retour du symptôme possible
Qui atteste finalement d’une non-fin
Ou plutôt d’une fin relative
Pour reprendre l’expression de Gérard Pommier
Dans ce texte
Ce dernier y affirme :

« Plutôt que de fin de l’analyse, il vaudrait mieux parler de « solution de l’analyse », au sens où l’on peut dissoudre un cristal dans un liquide sans que les éléments qui le constituent disparaissent. Ces invariants sont seulement plus fluides à un moment donné de l’histoire du sujet, bien qu’ils puissent solidifier à nouveau selon les circonstances. Avec la rupture des fixations de la pulsion, il s’agit de ce que Freud a appelé « liquidation durable d’une revendication pulsionnelle », qui ne consiste « sûrement pas à l’amener à disparaître au point qu’elle ne refasse plus jamais parler d’elle» »

Liquidation et fluidité donc
Qui marqueraient la fin
Ou plutôt la solution
D’une cure
Mais toujours avec cette idée
D’un reste qui ne part pas
Et maybe d’une structure
Et de quelque chose
Qui échappe à tous
Y compris d’ailleurs à l’analyste

Ainsi Lacan, dans le Congrès sur la transmission
A lui-même lancé à propos de la fin de cure :

« Comment se fait-il que, par l’opération du signifiant, il y a des gens qui guérissent ? (…) Malgré tout ce que j’en ai dit à l’occasion, je n’en sais rien. C’est une question de truquage »

Quel est alors le truc,
Le truquage ?
Lacan n’en savait rien
Freud non plus apparently

N’en rien savoir
Et si c’était une des conditions
Pour que ça marche ?

C’est quelque part ce que laisse entendre
Gérard Pommier
Lorsqu’il explique
Comment une fin de cure
Associée à un passage à la position de psy
Est encore plus complexe
Notamment parce que les jeunes psys
Sont persuadés d’avoir atteint
« THE END »

« La fin de l’analyse serait d’autant plus un problème pour les analystes qu’ils essaieraient de régler leurs difficultés en soignant les autres plutôt que de se soigner. N’est-ce pas dans cette mesure que tant d’analystes affirment avec conviction qu’une analyse se termine une fois pour toutes, puisque eux-mêmes se comportent comme s’ils avaient dépassé ce cap ? Cette certitude masque qu’en réalité, ils se soignent par personnes interposées, comme l’indiquent les témoignages naïfs du blocage complet du fonctionnement de l’inconscient de nombreux analystes qui se vantent, par exemple, de ne plus rêver, ou même de ne plus avoir de vie sexuelle (ce qu’ils considèrent peut-être comme une preuve de parfaite sublimation). (…) À cet égard, la croyance en une fin absolue et définitive de l’analyse témoigne surtout d’une mise en acte du fantasme, dont la méconnaissance est proportionnelle à la jouissance qui en est tirée. L’analyste ignore, quand il commence, qu’il met en scène le fantasme dont il a pâti autant que joui »

Que va-t-il ou que va-t-elle penser de moi ?
Pour ne pas dire
Panser de moi ?
Est-ce que j’aimerai ses chaussures ?
Son rouge à lèvres ?
Est-ce qu’il ressemblera à rien ?
Ou à ma mère ?
Est-ce qu’elle sera à la hauteur ?
Est-ce qu’il/elle comprendra ?
Est-ce qu’il sera bon
Ou sera-t-il nul
Comme les autres ?

Si l’analyste en herbe
Se pose encore ce genre de questions
Lorsqu’il attend son first patient
C’est peut-être
Que sa propre faim
N’est pas encore
Assouvie
Doit-il alors reprendre une tranche ?
En tout cas
Tout semble indiquer
Que l’on parvient à devenir analyste
Quand
Le sevrage avec l’analyste mais aussi l’analyse
Est réussi
Et donc qu’il n’y a plus la même faim
Juste la fin
Accompagnée
D’une autre forme d’appétit
Et les Lacaniens d’y entendre
(a) petit…

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Illustration La Cène, Leonardo da Vinci

Catch me if you can

Cela surgit toujours
D’un coup
Et souvent au moment
Le plus inattendu
Debout
Devant une porte
Dehors
Quand il fait froid
Sous la pluie
Quand on est pressé
En retard
Quand c’est le plus mauvais moment en fait
Pas la bonne heure
Et alors
A ce moment précis
Le sujet nous parle…

Et c’est toujours directement
Dans le vif
Comme nous l’avions déjà écrit ici
Pas besoin de détours
En une phrase
Il cible parfois
Un détail
Peut-être le plus intime de sa vie
De ses parents qui ne disaient rien
Et qui ne lui disaient surtout pas je t’aime
De ses sœurs trop grandes qui l’ignoraient, le méprisaient
De cette mère qu’il ne voit plus
De ce frère mort
De ce beau-père suicidé
De cet enfant mort-né
De l’hôpital
De la maladie
Du silence
De la solitude
De l’amour
De la vie
Du désir d’avoir un autre enfant
Du soleil
De la pluie
Du temps qui passe
De cette enfance qui n’en finit plus
Et peut-être ne finira jamais…

C’est toujours étrange
De constater
Que le parlêtre face à nous
Semble saisir de lui-même ce vide
Ce désêtre que nous-même oublions parfois
Cet espace analytique peut-être
Ce sac vide, où il reste de la place, sûrement
To be or not to be analyst
Est-ce que ce serait juste constater
For ever
Ce phénomène-là ?

Car tout se passe comme
Dans un étrange scénario
Que nous nous sommes amusée
A baptiser « catch me if you can »
Puisque c’est l’autre
Oui l’autre
Qui se met à saisir le désir de l’analyste
Enfoui quelque part en nous
Comme s’il en retrouvait la trace
La marque
La formation

Cette fameuse formation
Invérifiable
Forcément ratée, trop courte
Trop longue
Trop légère
Trop lacanienne
Etc etc

Et si le passeur, ce n’était pas
Les AE
Mais c’était juste lui ?
Le parlêtre qui vous parle ?

L’analyste comme fait analyste par ceux
Qui attendant dans sa salle d’attente
Hiltenbrand l’avait évoqué un jour à Milan
Être fait analyste par
Ceux qui l’appellent
Ceux qui osent s’allonger chez lui
Et pas ailleurs

Et que penser alors
Du street-analyste
Qu’on interpelle
Chaque jour
Dans toutes les langues
Et tous les pays ?

« Être analyste c’est-à-dire se tenir au seuil d’une supposition, qu’une parole puisse soutenir le peuplement d’un vide par toute une série de fragments d’embarras biographiques qui viennent se coaguler sur le semblant d’une personne. Ça ne sait pas trop ce que ça raconte et à qui, ça pourrait même inciter à retourner à ses petites affaires parce qu’après tout l’intuition vient très vite que ce blabla plus ou moins confidentiel cache quelque chose »

C’est ce qu’écrivait l’autre jour Michel Allègre

Être analyste donc
Comme être un supposé
Supposant
Que ça parle
Et que la coagulation des mots
Va au-delà de leur sens
Mais fait figure
De chapelle de la structure
Du fantasme de cet Autre

« Une chose insue comme on a pu le lire dans quelque brochure mais dont on ne saurait des l’abord soutenir qu’elle n’est autre que le parasitage de l’appareil du langage lui-même. Certes ce discontinu qui s’opère offre de vastes perceptives de sens et ce d’autant que le signifiant qui pourrait illuminer la scène manque toujours. Scène dont l’arrière fond légitime sera le désirable orienté mais disjoint du navire night auquel le parletre est rivé . En tout cas la carlingue obéit à un descriptif qui a tout d’un modèle de catalogue dont on peut se demander s’il correspond à l’attente, vu qu’il semble impropre à soutenir cette logique de signifiants qui apparaît par delà le récit confus et marmonné dans l’automaton intime. Il demeure qu’à l’évidence un autre type d’automaton hors sujet cette fois était là avant même que le parletre se risque à gazouiller. On pourrait même voir ici se lover une quiétude d’être ainsi soutenu attendu par le filet d’un Autre qui saurait quelque chose de vrai dans tout ce fatras . Que tout soit finalement scientifiquement symbolisable . Sans reste. Sinon l’Autre risque de filer dans le défaut de la trame. Ou du moins laisser en plan la créature sans intention aucune à quoi elle pourrait se vouer »

Michel Allègre again
Et cette idée d’un insu qui restera
D’un signifiant qui manquera for ever
Même s’il y a du désir
Même s’il y a des mots
Même si le sujet se sent pétri
De tout ce qu’il dit
Restera l’automate, la carlingue
Un impossible scientifique
Et l’analyste supposé filet
Qui au fond ne sait rien
Si ce n’est que se mettre à la prétendue place du filet
ça empêche certain de filer tout court
Et ça le parlêtre
N’a pas besoin d’avoir fait 14 ans d’analyse
Pour le sentir
Ni d’avoir un bac +12
Ni de savoir parler
Non, même un bébé allaité en plein magasin
Tout sein offert par sa mère
Devant nous
Nous capte
Le capte
Et dévisage intensément
Cette oreille
Ou ce regard
Cet être de l’analyste
Qui détonne forcément dans ce fatras
Puisqu’il croit à la fois
Au récit homérique et mythique
Toile fondatrice
Du sujet
Mais tout ça pour le laisser comprendre in fine
Qu’il y a le vide, le Réel derrière
Nothing else
Et alors ?

Alors
Il restera peut-être
Cette idée de « réson »
Inspirée par Ponge à Lacan
Michel Bousseyroux
Y consacre son dernier ouvrage
(La réson depuis Lacan)

« Réson : Francis Ponge invente ce néologisme pour dire de Malherbe qu’il « ne raisonne pas, à beaucoup près, autant qu’il ne résonne. Il fait vibrer la raison». Et, pour être plus précis : « Mais cette raison, qu’est-ce, sinon plus exactement la réson, le résonnement de la parole tendue, de la lyre tendue à l’extrême.», est-il expliqué en guise de présentation du livre de Michel Bousseyroux

Et lui d’ajouter
« Psychanalyser, c’est faire sonner lalangue pour que s’entende sa réson. Il faut que l’analyste-Orphée tende l’à-lire. Il faut, pour toi qui parle, qu’il tende à l’extrême la lyre de ce qui, de l’inconscient, est à lire – est ta lyre ! -, pour que son réel te sonne, te rende réson – pas ta raison d’être, ta réson d’exister d’un dire ! »

Alors qui a raison ?
Et qui a réson ?
Et qui délyre aussi d’ailleurs ?

Le parlêtre dont le dire surgit soudainement
N’importe quand
Et si possible au pire moment
Saisit-il qu’en face
Il y a plus qu’une raison, il y a une réson ?
Ou du moins la possibilité
Que ça résonne différemment ?
Et ce jeu inconscient
Du catch me if you can
Serait maybe la clé de voûte
D’un style

Analyste par surprise
Analyste par erreur
Résonner comme un analyste
Plus que raisonner comme un analyste
Et constater
Everyday
Que les gens nous parlent…

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Illustration Berthe Morisot, Lady with a parasol sitting in a park